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30/09/2007

la vie aux indes (6)

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Photo Bénédicte Mercier

Ces mains qui sortaient de nulle part, émergeaient de ce mur de chair loqueteuse, comme si des cadavres se levaient de terre pour m’accaparer. D’un geste brusque, je me suis dégagé de l’étreinte maladive du mendiant et, d’une bourrade, je l’ai envoyé bouler. Il tomba à la renverse et ne bougea plus, il semblait mort. Les autres m’insultaient, me maudissaient et levaient leurs cannes en me poursuivant. Et je tentais de fuir en courant. Mais rien n’y faisait, je perdais pied comme retenu prisonnier par ce sol gluant. Pour fuir je les frappais d’un coup de bâton pris sur le passage à un policier. Et comme un dératé je courais, poursuivi par ces hordes de monstres.

Combien en ai-je tué, en les achevant d’un coup de gourdin derrière la nuque pour abréger leurs souffrances ou la mienne, en imaginant la leur. Leurs corps tordus me faisait si mal, leurs yeux hagards, brûlants de folie me heurtaient de plein fouet. Comment ont-ils pu survivre malgré tant de misères, de douleurs, d’abnégation. Il me semblait que si j’étais dans la même situation, j’aurais choisi de m’enfuir par la mer, de me laisser engloutir mais que jamais ma dignité n’aurait accepté une telle soumission. Et je savais que je me mentait. Je me savais identique aux autres humains, capables de tous les compromis pour arriver à mes fins, pourvu que je perdure dans ce foutoir. Et se penser par compassion à leur place m’effrayait autant que le spectacle de leurs moignons en guise de mains, de leurs pieds sans doigts, de leurs visages si laids aux faces creusées par la lèpre de leurs pansements sales sur leurs membres sectionnés. Comment supporter une telle vision sans s’écrouler. La lèpre leur a fait fondre le visage comme celui d’un grand brûlé et leur a rongé les cartilages, leur laissant un groin à la place du nez, une bouche de macchabée sans lèvres. Quand je les ai regardé, un haut-le-coeur m’a soulevé le ventre. Pourtant ils semblaient si heureux de me voir qu’ils joignirent leurs membres et me saluèrent à la manière indienne. Comment rendre un autre sourire au leur, qui me parurent si paisible, si doux. Ils m’observaient étrangement. Ils savent lire sur le visage la peur qu’ils inspirent et tentent de rassurer, d’apprivoiser. Pourquoi ne pas avoir fuit avant qu’ils n’arrivent jusqu’à moi et que leur regard ne me transperce ? Un fil m’a retenu auprès d’eux. Une étrange compassion a anéanti toutes mes certitudes sur l’existence. Ces êtres ne sont pas des singes mais des humains, ou ce qu’il en reste. Et cette laideur est fascinante d’étrangeté, car aucun regard ne m’a jamais semblé plus humain, plus doux, plus paisible, plus soumis à la loi de la pourriture de l’existence.
Et quand je me suis réveillé trempé de sueur, j’ai su que ce cauchemar n’en était pas un. La chance d’être passé à côté de toute cette misère m’a semblé si infime que le souffle du boulet m’en hébétait encore. J’étais bien en Inde et les pâles du ventilateur qui semblaient tourner à une vitesse accélérée étaient bien réelles.

26/09/2007

Les copains d'abord

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23/09/2007

Kérouac en Bretagne (épisode 3 et fin)

Par Alain Jégou

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De retour aux Etats-Unis, Jack retrouve Mémère et son univers familier, ses bouquins, ses manuscrits en cours de rédaction ou correction et sa machine à écrire.
Il en a marre de la Floride et décide de vendre sa maison de Saint-Petersburg pour aller s’installer dans le Massachusetts, au cap Cod, proche de la mer, de Boston où il espère se rendre de temps en temps afin de poursuivre à la bibliothèque de Harvard ses recherches sur ses origines celtiques, et de Lowell où il pense aussi revoir plus fréquemment la famille Stampas, ses plus proches amis d’enfance.
Il erre entre les bars de Hyannis, écrit Vanité de Duluoz et supporte placidement les humeurs et réprimandes continuelles de Mémère.
C’est à cette période qu’un autre breton, Youenn Gwernig, récemment exilé à New York, découvre inopinément un de ses ouvrages dans la vitrine d’un libraire, puis retrouve sa prose dans la revue Evergreen et décide de lui écrire par l’intermédiaire de la revue. Jack, enthousiasmé par sa lettre, lui répond illico et l’invite à venir le visiter à Hyannis.
Le grand Younn, comme le surnomment ses amis, vit dans le quartier de Brooklyn. Il est sculpteur sur bois et travaille à Manhattan chez un fabricant de meubles. Il dispose de peu de journées de loisir et doit négocier avec le boss pour obtenir suffisamment de temps libre pour faire le voyage au cap Cod. Il prétexte la mort d’un présumé cousin dans les forêts du Massachusetts.
Cumulant un jour de repos dominical et une perm supplémentaire accordée par son patron conciliant, il grimpe ravi dans le zinc qui doit le déposer à quelques miles de chez son futur ami.
Comme tous les exilés de la planète, Youenn Gwernig cherche la compagnie de ses compatriotes. Il fréquente les cercles culturels et associations multiples où se réunissent fréquemment les bretons de New York. Il retourne régulièrement en Bretagne. Cela fait déjà une dizaine d’années qu’il mène cette vie d’émigré volontaire.
Tout le long du trajet, il pense avec un peu d’appréhension à ce que va être cette première rencontre avec Jack, ce curieux écrivain américain affublé d’un nom typiquement breton. Il se demande comment il va être accueilli par le bonhomme. Il sait si peu de choses sur lui, sur son œuvre et sa vie. Juste un roman dévoré goulûment et quelques textes parus dans Evergreen, c’est peu pour faire connaissance. Sans ce nom repéré dans la vitrine et retrouvé au sommaire du magazine, sans doute ne l’aurait-il jamais découvert ni approché.
Jack, asticoté sans cesse par toutes sortes d’emmerdeurs, doit verrouiller sa porte et n’ouvre qu’aux amis proches ou livreurs attitrés. Ils ont convenu d’un mot de passe, un nom breton : Kadoudal, que Youenn devra brailler à tue-tête devant l’huis bouclé à double tour.
Arrivé à bon port, le grand gaillard de Scaër Finistère s’exécute de vive voix et v’là nos deux bretons d’Amerloquie qui se tombent dans les bras.
C’est pas discret leurs effusions et toasts tonitruants. Ca fait un de ces baroufs lorsqu’ils croisent le verre. Les mémés du quartier en tressaillent de frayeur. Les yec’hed mad ! déflagrants balancés dans les airs par le farouche guerrier de Scaër font dresser leurs bigoudis et cliqueter leurs dentiers. Aux accents inconnus du chant de beuverie du celte, elles s’imaginent scalpées, violées et torturées, victimes expiatoires de nouvelles guerres indiennes.
Soucieuses de préserver leur flasque intégrité, elles ourdissent en sourdine et sonnent la cavalerie.
Arrive un soldat bleu, solitaire-débonnaire, un poor lonesome hero sans sabre ni monture. Pas de charge ni de salve, il somme poliment les frères de sang breton de la mettre en veilleuse et poursuivre dans le tipi leur pow-wow délirant.
Pas franchement hostiles ni réfractaires atrabilaires, plus jouasses et expansifs que discourtois et agressifs, nos deux potes obtempèrent et vont d’un même élan, rouleur et bon marcheur, vers un havre isolé, conçu et adapté pour le genre de ramdam qu’ils comptent bien se payer.
C’est pas une maison bleue adossée à la colline mais un bar à billard où les mecs de Hyannis viennent picoler le soir et jouer dans le brouillard de leurs mégots de cigares. Jack y a ses habitudes. Il a posé sa marque sur la peau du comptoir. Ici, tout le monde s’en tape qu’il soit ou pas l’écrivain qu’il prétend, celui dont les livres sont traduits en plusieurs langues et lus dans le monde entier. Il est seulement un ex môme de Lowell Massachusetts, qu’a bourlingué partout, qu’est revenu au pays pour se pinter la fiole en leur bonne compagnie.
Après avoir longuement éclusé les bibines et eaux-de-feu coriaces de l’amitié, abondamment déblatéré avec les gars du cru, échangé quelques jolis coup de queue et hurlé victoire autour du green troué, inhalé suffisamment de volutes et remugles effrontés, lequel des deux a eu la barge idée d’aller fouiner en mer ? Clamer à l’océan leur ivresse de trouvaille et serments de revoyures ? Plonger en harmonie dans le flux immuable où paissent les baleines et se fondent les détresses ? Personne ne le saura, puisque Youenn m’a dit qu’il ne s’en souvenait pas.
Ce dont il se souvient, et avec tant d’émotion, ce sont tous les courriers, appels téléphoniques et rencontres qui ont suivi ce week-end mouvementé.
Lorsque Jack se marie avec Stella Stampas, sœur de Sebastian, son plus proche ami d’enfance, tué en Italie durant la guerre, qu’ils vont s’installer à Lowell avec Mémère, Youenn leur rend visite dès que son travail le lui permet.
Jack vient aussi le voir à New York. Ils fréquentent ensemble les bars louches et les boites de jazz. Jack, toujours trop exubérant et gueulard, est souvent à deux doigts de se faire corriger. Le grand Youenn en impose et veille sur lui. T’as trouvé un bon garde du corps dit Lucien Carr à Jack un soir qu’ils traînent tous trois ensemble du côté de Times Square.
Jack, désemparé, désespéré, torturé par ses visions et cauchemars, téléphone souvent au milieu de la nuit. Il délire et tient de longs discours, incompréhensibles pour la plupart, éructe et balbutie, se taît puis redémarre en un flux déroutant, poignant et fulgurant. Youenn est subjugué par la voix déchirante de son ami. Et cela dure souvent des heures. Il n’ose pas raccrocher, même en sachant qu’au petit matin il lui faudra se faire violence pour se sortir du lit et aller travailler. Il ne peut abandonner Jack en cet état de détresse immense, si proche de la mort.
Ti Jean est heureux de cette rencontre avec son copain de Bretagne. Il a besoin de liens fraternels, de partage et de chaleur véritables. Comme autrefois avec Sebastian Sampas, Allen Ginsberg, Neal Cassady, William Burroughs, John Clelon Holmes, Gary Snyder, Lawrence Ferlinghetti, et bien d’autres, il trouve en Youenn l’interlocuteur, le frère, avec qui tout partager et vivre sans retenue. Et ce gaillard-là, qu’est breton comme lui, le comprendra certainement mieux que tous ces intellos d’américains bon teint.
Youenn, qui doit retourner en Bretagne en l’été 1967, lui propose de l’y accompagner. Ils feront le voyage ensemble, jusqu’à Huelgoat. Au dernier moment Jack doit y renoncer. Mémère a été hospitalisée et ses éditeurs attendent le manuscrit de Vanité de Duluoz pour lequel ils lui ont versé des avances.
L’année suivante, Jack, Stella, Mémère et les deux chats, déménagent une nouvelle fois. Ils retournent en Floride, à St-Petersburg. Il écrit à Youenn que cette fois c’est O.K., il fera le voyage avec lui en Bretagne en l’été 1969.
Pas de manuscrit à rendre. Pas d’hospitalisation pour Mémère. Seulement en cet été 69, c’est lui qu’est au plus mal. Il meurt le 21 octobre au St-Anthony’s Hospital de Saint Petersburg.


Quand je tomberai
dans l’affre inhumain
de la mort vertigineuse
je saurai (si
assez malin pour m’rappeler)
que tous les tunnels
noirs de la haine
ou de l’amour dans lesquels
je tombe, sont,
au fait,
des éternités rayonnantes
et vraies
pour moi

184e Chorus
Mexico City Blues

21/09/2007

Passe Ouest

par Alain Jégou

J'ai eu le grand privilège avec Bénédicte Mercier -témoin photographe de la scène- de partir un jour en péche avec Alain Jégou et son équipage. Il faisait trés beau temps, la mer était calme depuis trop longtemps, raison pour laquelle la péche n'a pas été bonne. Travail d'homme de peine, paroles d'homme d'écume. A l'homme je rends hommage en vous offrant des extraits de son recueil, Passe Ouest qui vient de paraître... Une poésie qui sent l'iode, le poisson séché, le fuel, le café et le tabac, la sueur, la fatigue, la peur aussi face aux éléments, à la voix rauque et chaleureuse comme celle du marin de Lorient.


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Nous étions trois lycéens, particulièrement indisciplinés et fondus d’aventures marines, trois ados peu soucieux des frimas et perturbations pluvieuses, qui prenions régulièrement le chemin du port pour respirer la marée et nous mêler à la frange folklo des prolos de la criée.
Mélancoliques déjà de notre enfance révolue, nous marchions têtes baissées, cognant nos fronts volontaires aux puissantes bourrasques de vent, dans les rues de la ville endormie, sur les avenues désertes, les places engourdies dans la lumière blafarde de quelques réverbères anémiés, pour gagner le port de pêche où nous espérions trouver un boulot à notre portée, comme débarquer, déglacer ou laver les caisses et les paniers, dans le brouhaha de la nuit portuaire, les couinements des grues, les invectives, les gueulantes et les goualantes lancées par les dockers ou les trieuses, toute la faune énervée des hommes et des femmes qui s’activaient sur les gros rafiots ventrus, les quais ou la criée.
Nippés comme des clodos, des hobos, des brûleurs de dur, des poètes beat , des Kerouac, des Cassady, fonçant à tout berzingue dans la grande nuit américaine ou remontant la Troisième Avenue pour aller se jeter dans les volutes et les chorus d’un Harlem sauvage et passionnel, emmitouflés dans nos blousons et nos parkas, avec la même audace, le même désir fougueux, la même énergie surmultipliée, nous arpentions le pavé de l’Avenue de La Perrière, ombres mouvantes précipitées dans l’univers frisquet, pour accomplir notre grand destin aventureux.
Vers minuit, dans la cohue et le brouhaha , commençait l’embauche des dockers professionnels, puis celle des occasionnels et de quelques ados, manutentionnaires volontaires comme nous, lorsqu’il y avait suffisamment de boulot pour tous. Les yeux rivés sur le tableau des tonnages annoncés, nous tirions sauvagement sur nos gauldos puis recrachions de longues fumerolles bleutées, comme le faisaient tous ces mecs, ces durs à cuire aux trombines burinées par les vents, le sel et le jaja aigrelet de l’existence, en écoutant défiler les noms des heureux gagnants, puis les postes et les bateaux qui leur étaient attribués.
Parfois, dans les nuits de gros arrivages, nous nous retrouvions au pied des grues ou aux tables de triage, puis en fin de vente, la matinée bien avancée, à laver les caisses et le sol de la criée, vannés, lessivés, mais toujours satisfaits de l’effort fourni au sein du groupe , toute cette fratrie frappée que nous nous plaisions à fréquenter, en nous foutant bien de toutes ces médisances et mésestimes dont elle faisait l’objet, de tous les qualificatifs méprisants, injurieux, dont l’affublaient les bourges et les culs bénis de la cité.
En plus des quelques biffetons, l’argent de poche durement gagné, pour nous payer quelques toiles, bouquins, vinyles ou soirées dans les troquets bruyants du centre-ville, nos jeunes corps ,bouillant de fougue et de désir, exultant au contact des formes dévergondées de nos petites amoureuses d’un jour , nous avions l’impression de faire notre révolution en trimant avec les zonards et les loubards du port, toute la populace des marginaux de l’époque. Nous étions neufs, vrais, sincèrement éblouis et gourmands de vie, et nous pensions différemment, autrement mieux que nos parents.



Je n’ai pas oublié ces années où les navires étaient encore si nombreux que les derniers arrivés pour la vente du Pan coupé devaient attendre qu’une place à quai se libère pour pouvoir débarquer leur pêche, ou glisser leur étrave entre deux coques et mettre les gaz en puissance pour les écarter dans les craquements de bordés, afin d’aller coller leur proue au béton balafré.
Non plus l’ambiance survoltée qui régnait sous la criée, les appels et plaisanteries des mareyeurs et poissonniers agglutinés derrière les barrières en attendant le coup de sifflet annonciateur de l’ouverture de la vente de 5 heures. La ruée sur les caisses convoitées et les négociations houleuses qui s’en suivaient avec les patrons de rafiots pour décrocher le produit au plus bas prix.
Ni les vociférations et coups de gueule impressionnants, les rixes et bastons pour un emplacement, une caisse chavirée accidentellement ou un chariot subtilisé sournoisement. Le brouhaha, l’excitation, l’énervement et les corvées d’après-vente pour livrer les acheteurs, les magasins de marée ou les poissonniers ambulants avant qu’ils ne se trissent et embouquent l’avenue de la Perrière pour aller se jeter un grand crème, un verre de rhum ou de blanc, selon l’ appétence de chacun, avant de gagner leurs points de vente attitrés ou les chemins vicinaux de leurs tournées campagnardes.
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Conservé aussi en mémoire la précipitation des navires à quitter à nouveau le port, dans la nuit encore bien opaque, la boucaille ou les vents tonitruants, les intempéries ou les calmes plats, la froidure des hivers pince sans rire ou la moiteur des étés facétieux, pour atteindre les zones de pêche avant le lever du jour.
Pas oublié non plus les ventes de fin de semaine, les samedis surchargés lorsque toute la flottille se retrouvait bord à bord, pour inonder le marché de la manne grouillante et frétillante. Les tonnes débarquées, larguées à prix raisonnable ou bradées, selon l’humeur des acheteurs et les envies de leur clientèle, l’éternel problème de l’offre et de la demande.
La rage aux tripes et l’amertume au cœur parfois de voir le fruit de tant d’efforts et prises de risques finir dans les tinettes ou partir à la congélation pour un prix dérisoire. Mais comment prévoir ? (Je laisse aux gommeux des hémicycles et prétentiards des officines décisionnaires le soin de répondre à cette épineuse question . Ils ont sûrement quelques solutions toutes prêtes dans leurs attachés-cases , genre diminution de quotas ou destruction de quelques navires en sus, en omettant bien sûr d’aborder le problème de la concurrence des produits d’importation en provenance de pays où les marins sont payés à coups de trique pour naviguer sur des rafiots plus pourris que ceux qui se délitent depuis des décennies dans nos cimetières marins).
Emu aussi au seul souvenir de ce vieux qui trimballait son ennui sur les quais, un après-midi que nous rentrions de marée, ce vioque avec ses yeux bleus mouillés , sa voix cassée et son crâne déplumé, qui nous observa longuement avant de se décider à l’ouvrir et tenter d’instaurer le dialogue, posant quelques questions sur l’actualité du métier avant d’ évoquer ses propres années de navigation tandis que nous débarquions notre pêche. C’était un ancien bosco des chalutiers, qu’avait passé toute sa carrière, débutée à 15 ans, terminée à 55, à trimer et morfler dans le nord de l’Atlantique, entre Ouest Bretagne, Ouest Ecosse et Mer d’ Irlande. Un vioque bourlingueur à la carcasse usée par toutes ses années de galère, qui ne parvenait pas à réprimer ses émotions lorsqu’il me racontait son port de Keroman des années 50 et 60, comme « c’était grouillant de vie et débordant d’activités à l’époque », alors « qu’aujourd’hui, c’est tellement triste cette criée craspec et ces bassins sans navires ! » . Ca me touchait âpre ses propos et regrets. Je sais, la nostalgie c’est jugé plutôt nase par les temps qui courent où il est de meilleur ton de sprinter après la rentabilité, sans sentiments ni états d’âme surtout. N’empêche, j’oublierai jamais la conversation que j’eus en cet après-midi d’un certain mois de mai avec le vieux bonhomme nostalgique. Je comprenais tellement bien ce sentiment qui l’étreignait, cette si désagréable sensation de spoliation, toujours le même manque obsédant, la même impression de disparition absurde et le temps qui filoche sans espoir de retour, la vie qui nous fuit et toutes ces choses qui changent ou disparaissent autour de nous, qui mutent ou s’évanouissent pour nous rappeler à quel point nous sommes fragiles et périssables.
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Milliers d’heures égrenées à l’horloge de la criée depuis cette brève conversation. Bien des choses ont encore changé. La vente s’est informatisée. Le plus gros des acheminements se fait par camions. Les magasins de marée ont été transformés, modernisés, mis aux normes européennes. L’époque est férue de conformité, d’uniformisation et de normalisation. Honnis, exclus, broyés, soient ceux qui ne peuvent ou ne veulent se fondre dans le moule ! «Inconcevable ! Intolérable ! Comment peut-on tenir propos aussi rétrogrades ? » Beaucoup de navires ont été vendus ailleurs, offerts en pâture aux pelleteuses massacreuses, débités à la tronçonneuse ou au chalumeau, sabordés et coulés en loucedé dans un secteur choisi, sans concertation avec la profession, par les autorités du quartier, abandonnés à la vase des cimetières marins ou déposés sur des ronds-points au milieu de parterres de fleurs et de chiures de piafs citadins. Le vioque doit être mort aujourd’hui et c’est tant mieux pour lui. Il était déjà tant usé, déprimé, pas la tronche ni le cœur à faire un centenaire. Heureux qu’il n’ait assisté qu’au début de l’action de bouleversement et d’éradication .
Adaptés, intégrés, sortis bon an mal an de la marginalité, les survivants de la « filière pêche » ont dû serrer les dents, faire des concessions, s’asseoir sur certaines libertés pour conserver leurs permis de navigation et leurs licences d’exploitation. Restent les plus coriaces et suffisamment passionnés, ceux qui parviennent à oublier toutes les mesquineries et directives iniques pour continuer à naviguer leur vie sur l’océan géant. Ceux qui vivent le présent, sans souci du danger, avec la même passion que ceux qui les ont précédés. Sachant fort bien qu’une fois le port quitté, plus rien ni personne, même le plus pointilleux des inquisiteurs tourmenteurs, ne parviendra à leur pourrir le rêve ni altérer un seul instant leurs plus folles et somptueuses émotions. Une façon de raisonner, d’éprouver, de se comporter, qu’aurait certainement plu au vieux bosco nostalgique.

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Coincées entre la coque et le vivier, les couchettes s’imbibent et mouillent leur paillasse à chaque coup de roulis. Les paquets de mer et les embruns roublards, s’immiscent, pénètrent partout, sous les cirés, les vareuses, les pulls, les jeans et les sous-vêtements, s’écoulent le long des corps transis, assiègent le poste-avant, glissent sur les barrots de pont, imprègnent allègrement les duvets, les couvertures, les frusques de rechange et les taies bricolées.
Trempées, salées, craquelées, violacées, les chairs exsudent à leur tour leur excédent d’humeurs et de douleurs muettes. Trop exténuées pour se défaire de leurs enveloppes de toile et de tissus grossiers, ratatinées comme des sardines dans la saumure, usées, blasées, elles frémissent brièvement avant de s’écrouler dans l’humidité, les effluves de fond de cale et la froidure intruse qui investissent leur couche.
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Le crépuscule dissout toutes les esbroufes et tracasseries de la journée. Contrairement à tous ces gens qui redoutent l’ombre et l’opacité des nuits sans lune, il me plaît de naviguer à l’aveuglette, de tâtonner de l’étrave dans la vague fantôme qui vient froufrouter du suaire contre la coque errante, de sentir, pressentir, deviner, imaginer l’espace et me l’approprier sans aucune influence, le gérer à ma guise et contrecarrer au débotté.
Excitant aussi d’être bigleux lorsque tout s’agite et bourbouille dangereusement autour de soi. Plus angoissant pour certains, plus fascinant pour d’autres. Tant qu’à se colleter avec le spécieux des éléments, autant le faire dans les plus enivrantes conditions.
L’agressivité et la furie de mer trempées dans le brou de la nuit , n’ont plus les mêmes prestance ni transparence. Plus sournoises, plus insidieuses, elles peuvent paraître encore plus redoutables, ou captivantes, selon la façon que l’on a d’apprécier les qualités de la prestation.
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Refouler toutes les aigreurs et amertumes passées. Se refaire un faciès, une dégaine, une démarche, un discours, une devanture, une manière d’être et de se reconstituer dans l’ailleurs farouche, juste pour pouvoir s’accepter et s’immiscer de temps à autre dans le moule ridicule de la conformité.





Après des années d’efforts et d’inconfort, de mistoufles et d’effritements, des marées de violences et d’écoeurements , d’émotions et de fascinations, avec tout le lot de petites joies dérisoires et de sentiments d’accomplissement poilants. On a eu beau dire et gémir, hâbler et s’emporter, médire et maudire, c’est pourtant sur la mer, seulement là, qu’on a pu goûter au chiche bonheur de se sentir entier. Pour vivre, pas mieux mais différent.






N’importe quel soliloque étranglé par le temps, le cri d’intempéries aux mœurs dissolues, l’hululement des vents et l’obsédante harangue du flot intransigeant.
N’importe quelle méditation sabotée par la clameur des orages gougnafiers, la méchante mélopée des nues exacerbées, le swing des ciels de grêle, le rut des foudres et des antiennes, les crissements, craquements, claquements de tons des ondes et des ondées, le tempo délirant des forces subversives.
N’importe quelles sensations affectées par la hardiesse des agressions, l’ampleur des dépressions, l’afflux de haute tension et le chahut énervant.
N’importe quel pet de plombs possible en n’importe quelles conditions de ciel et d’océan. Juste dit pour obtenir un chouia d’attention et de compréhension. Pour ne plus subir seul n’importe quelle déveine, naufrage ou débine de sentiments.
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Lorsqu’on se trisse vers un ailleurs c’est toujours avec l’espoir de trouver un brin de bien-être ou de plénitude en sus, du moins quelque chose qui pourrait y ressembler, comme une espèce d’équilibre, de sérénité à deux balles, susceptibles de combler nos lacunes et lézardes existentielles .
Lorsqu’on se lance dans l’aventure, décide de tout laisser derrière soi pour entreprendre le voyage, on a toujours cette naïveté d’y croire. On imagine et magnifie. On occulte la fatigue et les embûches, se débarrasse de l’anxiété pour se berlurer le méningé, ne plus voir que le choucard côté des choses, les belles miches de la vie nouvelle qui nous attend à l’arrivée.
Lorsqu’on met son sac à bord d’un rafiot de pêche, c’est aussi pour se payer une bonne tranche de dépaysement, une espèce de dinguerie, de folie furieuse, susceptible de nous faire oublier tous nos emmerdes existentiels. On pourrait, à condition de ne pas craindre de passer pour un vantard ou un débile profond, comparer aussi cet embarquement-là à une espèce de quête d’évasion, de plénitude, avec quelque âpreté en sus, juste pour le fun et la beauté du geste.
Même le cerveau méchamment secoué et arrosé, ça reste quand même une somptueuse expérience, à condition qu ‘on ait suffisamment de résistance et d’obstination pour continuer à s’en persuader. L’illusion grassement nourrie pour triompher du maousse blues aqueux, c’est pas pour rien qu’on entretient la chose, qu’on continue à se leurrer et sublimer envers et contre tout. La seule façon sûrement de ne pas être définitivement largué.
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Baratin du tintouin mutin dont il est de bon ton de s’extasier lorsqu’on a les pieds au sec et le cul bien calé dans le moelleux d’un canapé sis derrière la baie vitrée d’une villa ou la banquette d’une bagnole aux essuies-glaces actifs garée sur un parking du bord de mer.
Et aussi la démesure, le chaos hystérique projeté grandeur presque nature dans les cerveaux confits. Une salle obscur ou un écran de téloche, rien de tel pour se fader le grand frisson, le pif bien carré dans l’haleine d’infini et les châsses enchâssées dans le décolleté des vagues siliconées.
L’aventure à portée de main et d’esprit, par l’entremise de quelques clichés et scènes de pêcheries mouvementées. Décor ad hoc pour frimeurs en quête de sensations fortes. Rêveurs, chabraques mais pas téméraires, toujours en mal de sensationnel virtuel.
Le culte du héros ordinaire, le type un peu brindezingue, qui se collète avec un univers hostile, ça fait ardemment saliver, s’extasier les illuminés, beaucoup moins ceux qu’ont réellement endossé la défroque du fêlé.

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Entretien avec Slaheddine Haddad publié le 30 septembre 2004 dans le quotidien tunisien Le Renouveau.

S.H. - En avant-propos de votre Carnet de bord, IKARIA LO 686 070, on peut lire les lignes suivantes : « puisse ce mince témoignage vous permettre de découvrir et connaître un peu mieux cet univers qui fut le mien durant toutes ces années, et le demeurera tant qu’il me restera une goutte de sang iodé pour faire naviguer le cœur en cet étrange et fascinant ailleurs »
C’est toute une vision du monde que vous nous révélez et on a comme l’impression que dans une mer le ciel n’est pas le seul à se refléter ?

A.J. - Oui, c’est toute une vision du monde, plutôt d’un monde, si peu ou mal connu, que j’ai voulu faire découvrir au lecteur, en relatant les faits et gestes, les attitudes et âpres aptitudes d’un univers mouvant et diantrement émouvant, fait de tumultes, d’affrontements, de douleurs et de violences, de fracas et de turbulences, mais aussi, de temps à autre, de bonaces, de quiétudes, de bonheurs paisibles et de sérénité suave, un monde qui, tour à tour, bouillonne et vitupère, s’exalte et exulte, roule et houle, miroite et ondule, chamarre et réverbère, pactise ou exaspère, loin les cités et le staccato des mouvements de la vie ordinaire.
C’est « cet étrange et fascinant ailleurs », ces étendues marines de l’Atlantique Nord, avec leurs frasques tempétueuses et sautes d’ humeur fréquentes, et toute la fascination qu’elles font déferler dans le cœur des hommes qui sont assez fous, passionnés et téméraires pour y fourvoyer leur vie, qui font la matière première de ce livre.

S.H. – Ce qui frappe dans vos écrits, c’est cet amour démesuré pour les choses et les hommes de la mer que la houle n’arrive pas à défaire.

A.J. – La résistance, autant physique que mentale, la maîtrise de soi et l’obstination sont les qualités primordiales dans notre métier, aussi le respect et la conscience permanente de la puissance des forces qui nous entourent. Il n’y a aucune chance de survie dans ce boulot sans un minimum d’humilité. C’est tellement disproportionné ! Il faut savoir se faire accepter, tolérer, par le flot. Pas de fanfaronnades ni d’esbroufe, surtout pas ! C’est une histoire de passion et d’attraction entre l’homme et l’élément, deux natures résolument ardentes et solitaires qui se confondent dans le fracas et la démesure.
On ne gagne jamais contre la mer, on observe, on soupèse, on évalue, on négocie, on agit et manœuvre du mieux qu’on peut et c’est toujours elle qui décide de l’issue de la partie. Lorsqu’elle veut engloutir et défaire, rien ni personne ne peut l’arrêter ni se soustraire à son étreinte meurtrière. Elle peut être particulièrement cruelle, implacable et injuste, et c’est à nous de composer et réagir en conséquence, à nous de nous adapter pour durer.

S.H. – Cette alternance entre la pêche et l’écriture (deux activités complémentaires) a été rompue depuis quelques mois puisque vous avez décidé de quitter une mer qui elle, ne vous a point quitté. Comment vivez-vous ce semblant de divorce ?

A.J. – Je ne pense pas qu’on puisse comparer ma cessation d’activité professionnelle à une espèce de divorce entre la mer et moi. J’ai seulement cessé de naviguer à la pêche, mais ne me suis pas éloigné d’un pouce du rivage qui m’a vu naître. Trop accro à cet environnement-là pour parvenir à respirer et exister ailleurs.
C’est très éprouvant ce métier, physiquement surtout. Le corps souffre de tous ces frimas, intempéries, coups de tabac, qu’il subit inexorablement. Au fil des années, la charpente craque et les articulations ont de plus en plus de mal à remplir leur fonction, le moindre effort peut se transformer en véritable calvaire. Passé le cap de la cinquantaine peu sont ceux qui peuvent se targuer de ne point souffrir de cette oxydation de la carcasse. Comme les vieilles coques, nos abattis rouillent et se détériorent sous l’effet de la corrosion, des embruns et des vents.
L’esprit aussi est souvent mis à rude épreuve. Non seulement la tension permanente causée par le poids des responsabilités à bord, la tenue du navire et la sauvegarde de l’équipage, le choix des zones de pêche, l’importance des captures à assurer pour préserver la rentabilité de l’entreprise, mais aussi le bras de fer constant avec les administrations et organismes communautaires européens, les contrôles en mer et à la criée, les décrets et directives iniques et inappropriés, ont eu raison de mes enthousiasme et détermination. Après une trentaine d’années consommées sur le flot déjanté, il m’a paru plus judicieux de jeter l’éponge que de m’obstiner à poursuivre une aventure exténuante qui m’apportait désormais plus de tracas que de joies.
Je m’investis un peu plus dans l’écriture à présent, tout en conservant un œil sur l’océan qui roule et gronde immuablement sous mes fenêtres.

S.H. – Prendre le large, c’est comme aller au front, pourtant il doit exister une différence, un sens ?

A.J. – A chaque nouvel appareillage, lorsqu’on largue les amarres pour gagner le large, comme l’environnement nos sentiments varient selon les saisons. Ce sont les conditions météorologiques et l’état de la mer qui déterminent l’état d’esprit de l’équipage.
En hiver, il est toujours difficile de devoir tout quitter pour aller mettre son existence en péril dans la nuit froide et venteuse, aller se colleter avec un océan particulièrement irascible et violent, mais une fois le cap affiché, le port laissé loin derrière, les souvenirs de quiétude et de confort estompés, lorsque l’étrave pioche dans la vague énervée, ce sont toujours l’excitation et le désir de surpassement qui reprennent le dessus.
Je n’oserais comparer la mer à un champ de bataille, car les risques de s’y faire tuer sont tellement moindres ! Au front, la mort peut survenir de n’importe où et à tout moment. Sur l’océan, même dans les pires conditions, lorsqu’on a suffisamment d’expérience et de vivacité, il est toujours possible de pressentir le danger, de voir venir la déferlante assassine, et de faire l’impossible pour lui échapper. En mer, il y a la vie, fougueuse, intempestive et majestueuse, qui peut de temps à autre se révéler dangereuse. Au front, il n’y a que la mort, sinistre, sournoise et répugnante.

S.H. – Toujours dans ce carnet de bord, vous dites : « La mer est une femelle exclusive et démonstrative, aguicheuse et embobineuse, embosseuse et dévoreuse. (p.43). Elle nous suce les sangs, nous vampirise et se nourrit de toutes nos forces vives ». En terminant la lecture du carnet de bord, on a quand même cette vive impression que la mer est plus que prenante pour le pêcheur que vous êtes, ne laisse aucune alternative ?

A.J. – Je me permets de comparer la mer à un personnage féminin, un être particulièrement présent, exclusif, absolu et véhément, parce que c’est ainsi qu’elle m’est toujours apparue. Lorsqu’elle m’a mis le grappin dessus, j’ai compris que c’en était fini de mes ternes insouciances et libertés factices. Pas de demi-passion possible, à la vie-à la mort dans la beauté sublime de ses galbe et rondeurs, ou le minable ennui dans les paysages mornes, frigides et figés de quelque campagne ou cité. J’avais le choix des épousailles, mais la mariée était si séduisante que je n’ai pas hésité un seul instant à m’embarquer avec elle. C’était la plus folle décision que je puisse prendre , mais je ne l’ai jamais regrettée.

S.H. – Qui est Alain Jégou, un pêcheur-poète ou un poète-pêcheur ?

A.J. – Et un pêcheur-pécheur aussi bien sûr, puisque avant tout humain parmi les humains, frère de tourments et de douleurs de tous les êtres égarés dans la folie des temps, luttant pour leur survie sur tous les continents et toutes les mers de la planète Terre.

ESSAI NON TRANSFORMABLE

Notre P'tit Ballouhey Hebdo.....

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17/09/2007

Kerouac en Bretagne (épisode 2)

par Alain Jégou

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Muni de son billet d’Air Inter pour Brest, il sirote joyeusement quelques bières et cognac dans les bars de l’aéroport d’Orly, rate son avion pour une stupide envie de pisser, et se retrouve bien marri, sans valise, contemplant dépité le zinc glissant sur le tarmac pour gagner son couloir d’envol.
Pas d’autre solution que se rabattre sur Montparnasse et sauter dans l’express pour poursuivre sa valoche et l’aventure bretonne. L’ex serre-freins de la Southern Pacific s’installe peinard entre un curé de cambrousse et un biffin blondin sur la banquette verte du compartiment de 2e classe.
Terne des adjas et de réciprocité aventurière, l’ambiance croupit dans la mouscaille et le mutisme forcené. Il cherche le dialogue et ne récolte que quelques regards fuyants.
Le Paris-Brest n’est pas le Zipper d’Arizona. Pas de hoboes planqués derrière les pylônes en attendant de sauter sur les wagons en mouvement, pas de voyageurs glandeurs, de brûleurs de dur, de bhikkus en éternelle partance pour quelque horizon supposé plus clément. Rien que des bobonnes et leurs chiards grincheux, des matafs, des troufions, des étudiants studieux, des paysans rougeauds, des vacanciers pâlots et des représentants de commerce.
Prolixe et facilement liant, Jack s’acoquine avec un gars du cru, un rennais, un assoiffé chronique, aussi atteint que lui. Ils fraternisent et se pintent éperdument dans le wagon-restaurant.
Le gars descend à Rennes. Jack continue à boire en reluquant de son œil schlass les lumières éparses qui éclairent subrepticement la sombre et mystérieuse campagne bretonne.
Au terminus à Brest, il est sévèrement blindé lorsqu’il glisse sa carcasse lasse et titubante dans la sinistre nuit emboucaillée, une espèce de cinglé, avec un imperméable et un chapeau errant sur le bitume et les pavés trempés de la rue de Siam.
Les cafetiers lui tirent la tronche. Les hôteliers lui ferment la lourde au nez. No place to go. Même pas une boîte de jazz où boire du bon whisky, fumer quelques Lucky, en écoutant de la bonne, louf et poignante musique, où s’éclater en consommant le be-bop à même le pavillon du sax ténor ou le jeu cascadeur des doigts du pianiste. Aucun havre familier où larguer son spleen et relâcher en bonne et chaude compagnie, échanger quelques joints et chorus choucards, se sortir du suif existentiel en se plongeant la tronche dans des sons dingues, des trucs à la Lester Young, Thelonius Monk ou Charlie Parker, ce vieux Charlie, évadé de ses affres et déglingues, libéré de son Camarillo de merde, revenu de la mort pour souffler rien que pour lui, faire fuir tous les esprits sournois et malfaisants collés à ses basques en déroute, d’un seul flux de son saxo cool, niquant l’ambiance tocarde inhérente à la ville. Aucune chance de tâter de cette munificence-là. Ici, on n’a jamais vu personne ressurgir de la tombe pour des motifs aussi futiles que souffler dans une espèce de biniou coz en métal doré, faire la bamboula en se piquant le pif au lambig étoilé et en fumant des espèces de clopes bizarres qui font exorbiter les châsses et brouiller les idées. Ici, en ce pays dévot et respectueux des traditions, on a une bien plus noble idée de la résurrection.
Jack est donc condamné à passer sa première nuit bretonne dans la solitude des ruelles à apaches, effrayé par la brume océane et le calme troublant des quartiers louches qu’il traverse. Les rives de la Penfeld ne ressemblent en rien à celles de l’Hudson River et les réverbères anémiés de la place de Plougastel aux néons pétulants de Times Square. Les marlous qui y font michetonner leurs gueuses n’ont pas l’œil fellaheen des petites gouapes new yorkaises.
Il se croit victime d’une machination, d’un complot, que quelques malfrats bretons, dissimulés dans l’ombre des porches, projètent de l’estourbir pour lui dérober son fric. Désemparé, paniqué sur ce terrain lugubre et hostile, il court chercher assistance et refuge à la gendarmerie.
Ce poltron de Breton (moi) dégénéré par les deux siècles passés au Canada et en Amérique ! … ce farceur de blagueur des galeries d’art de New York qui s’en va pleurnicher dans les commissariats…se moque-t-il de lui-même dans le Satori à Paris.
Jack n’hésite jamais à dévoiler ses moindres faiblesses et étranges traits de caractère, faisant œuvre de toutes ses expériences et ne dissimulant rien , même des plus infimes détails, ne maquillant jamais ses réactions et sentiments en toutes circonstances, n’hésitant pas à rire et se moquer de lui-même lorsque ses attitudes et réflexes lui paraissent ridicules. Jusqu’au boutiste dans le don de soi, toute son œuvre est un strip intégral, une mise à nue sincère, en même temps qu’une mise à mort bouleversante.
Réfugié dans un hôtel de passe où l’ont conduit les cognes, Jack trouve enfin un peu de sérénité et de repos physique. Quelques heures seulement avant que les scènes successives de crapahutages torrides produites dans les chambres voisines ne viennent troubler son sommeil, et ses irritations du gosier lui rappeler sa proche bamboche passée.
Une mousse alsacienne et quelques tartines abondamment beurrées- salées en guise de petit dej. Et vl’à notre grand auteur canadien-français-breton-américain requinqué pour un temps, remis sur ses cannes d’ex footballeur universitaire, prêt à arpenter le pavé brestois. Visiter la ville ? Faire du tourisme ? Aucun intérêt ! Sa préoccupation immédiate : trouver un bar où s’approvisionner en cognac et le bureau de la compagnie aérienne où récupérer sa valise et prendre un billet pour le premier vol direction Londres ou Paris, se tirer de cette maudite city, aussi gaie que le mont de la Désolation et attirante que le Spectre de la Susquehanna.
Aussi séduisants que soient l’art et la culture, ils sont inutiles s’il n’y a pas la sympathie. – Toutes les joliesses des tapisseries, des terres et des peuples : - aucune valeur, aucune, sans la sympathie. Et Jack n’éprouve aucune sympathie, et n’en perçois aucune non plus émanant de cette ville frigide et indifférente à ses boires et déboires. Cependant, il a fait le voyage pour retrouver traces de sa famille, alors acceptant la proposition du bistrotier-bookmaker Fournier de prendre rendez-vous avec un certain Lebris, restaurateur de son état, choisi au hasard parmi tous les Lebris figurant sur le bottin téléphonique, il se rend à l’auberge du lointain cousin prénommé Ulysse.
Un curieux paroissien que cet Ulysse, qui le reçoit avachi sur son pieu, scotché entre une bouteille de cognac et un paquet de cigarettes. Jack délire sur la physionomie du bonhomme, l’approche circonspect, puis sympathise prestement dès qu’il l’invite à goûter à son cognac. Les deux hommes sirotent et papotent en toute amitié, comparent leurs généalogies et passions littéraires avec le même entrain. Lebris de Kerouac et Lebris de Loudéac, deux hobereaux à la mode de Bretagne, pareillement fascinés l’un par l’autre, délirant à plein tube sur le même ton enjoué, ironiquement châtié et drôlement élégant.
Ulysse Lebris de Loudéac n’aura aucune révélation capitale à faire à Jean-Louis Lebris de Kerouac concernant ses origines, mais les deux hommes auront certainement eu plaisir à se rencontrer.
Replongée houleuse dans la lumière et le flux bigarré de la rue de Siam. L’esprit échauffé et les guibolles flageolantes, Jack traîne sa valoche et ses pensées lourdingues, vers la gare fugueuse. Il voit trouble et la sueur lui fait palpiter le cœur. Il s’essouffle, clopine, peste et rate son train. Nouveau ratage pour un voyage raté, une quête manquée pour faute de sympathie et de reconnaissance mutuelle entre un pays et le plus désespéré de ses fils prodiges.


Dessin Yves BUDIN
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14/09/2007

la vie aux indes (5)

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Photo: Bénédicte Mercier

Au bureau de l’administration des visas, on l’a fait asseoir et attendre un long moment avant que son dossier ne soit consulté par un agent administratif qui ne se distinguait en rien d’un autre. Derrière l’homme assis à un bureau crasseux, des piles de papiers dans des étagères, rangées par mois, par années, et par lettres alphabétiques, s’entassaient. Tous ces dossiers avaient la même couleur kraft, étaient écrits d’un même stylo avec une écriture régulière et semblaient déjà usagés même lorsqu’ils étaient encore neuf. Les feuilles étaient reliées entres-elles par une ficelle de cuisine.
Sa pile de dossiers posée à coté de lui, le fonctionnaire l’ignorait. Avec une lenteur inimitable, il souleva chacun des feuillets, les lus et appliqua son tampon sans produire de bruit. Le ventilateur pour ne pas éparpiller les dossiers ou pour garder l’allure de sérénité qui se dégageait du lieu tournait très lentement aussi. Punaisé au mur ; un portrait de Ganesh badigeonné de taches safran. Des toiles d’araignées s’y accrochaient ainsi qu’à chaque angle de la pièce. Aucun mobilier neuf, des meubles et des chaises en bois aux accoudoirs absents. Le sol était gris, les murs gris bleu passé. Pas de carreaux aux fenêtres, seulement des grilles.
Dans cette absence de mouvement son attention a été attiré par un tout petit insecte qui marchait sur le col de chemise du fonctionnaire. Il l’observait avec une telle insistance que cela incita le rond de cuir à regarder. Un pou s’y déplaçait lentement. L’homme le vit aussi, le pris entre ses doigts et l’écrasa entre ses ongles noirs sans autre façon.

11/09/2007

KEROUAC EN BRETAGNE (épisode 1)

Par Alain Jégou

N.B. Ce texte a été publié pour la première fois par les éditions Blanc Silex


“Little boys are angels crying in the streets waiting for green lights”

« Si qui que ce soit me dit que je me berce d’illusions ou que j’ai la « prétention de posséder un esprit supérieur » ou encore que j’essaie de « m’élever au-dessus du peuple », comme Le soutient Mon père, je leur dirai que ce sont Des idiots et je continuerai à écrire, à étudier, à voyager, à chanter , à aimer, à voir, à écouter et à sentir… »
Jack Kerouac

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Tant de choses ont déjà été dites, écrites, rabâchées sur Jack Kerouac, sa vie, son œuvre. Des témoignages, des études, des suppositions, des affirmations, des allégations, tout un monceau de propos et publications, sincères et fraternels pour quelques-uns, gommeux et péremptoires pour la plupart, étalés sur les rayons encombrés des échoppes cultureuses.
Les spécialistes ont déjà bien bossé, brossé Le portrait et trifouillé tout leur soûl en l’âme bizarroïde du pseudo « pape de la beat generation ».
Comme pour Rimbaud, Artaud ou Céline, ces déjantés géniaux et énigmatiques de la littérature mondiale, Des milliers de pages tentent de décortiquer Le pourquoi du comment et Le comment du bagout poignant de Jack, l’ex môme de Lowell Massachusetts, devenu par la puissance de ses proses et poésies, un Des plus grands auteurs du vingtième siècle. Pas un jour sans une ligne ou un article de presse consacrés à son phrasé époustouflant ou à son personnage déroutant.
« Alors, à quoi bon en rajouter ? » me direz-vous, avec la pertinence qui vous caractérise, cher lecteur taquin mais non moins adoré. Je n’en sais trop rien, je vous l’avoue sincèrement. Sans doute l’irrésistible besoin de paraître et faire à Mon tour Le malin en ajoutant Mon blaze breizheux à la longue liste Des amoureux de It Jean Le fondu fulgurant. Ou l’incoercible désir de remettre quelques cloche-
Tons et carillons à l’heure, de réagir à certaines affirmations et revendications irritantes Le concernant. Ou simplement de vous dévoiler, avec la maladresse et la fougue puérile qui me caractérisent, à quel point je me suis entiché de cet auteur et de son verbe poignant.
Je tiens, avant d’entamer Mon laïus broussailleux, afin de clouer Le bec à tout intégriste grincheux ou pointilleux notoire, soucieux de me chercher quelques poux en tête, à informer Le lecteur que je me suis permis quelques petites espiègleries en reprenant Le fil Des mésaventures brestoises du Sieur Jean Le Bris de Kerouac. Quitte à broder et m’éclater Le baragouin sur quelques faits et gestes du ci-devant baron, j’ai préféré m’engaillardir sur as prose du Satori à Paris plutôt que m’appesantir en quelque méticuleuse et ennuyeuse relation historiquement correcte. Les heureux protagonistes de cette rencontre historique me Le pardonnent.

Jack Kerouac et la Bretagne ? Quel curieux deal entre ces deux-là ? Quels liens étranges peut-IL y avoir entre l’écrivain nord-américain et la Terre de ses lointains ancêtres ?
Quel rapport entre nous, arrimez à Notre vioque caillou armoricain, et Jack Le hobo courseur de nuages et espaces amerloques ? Sûrement plus d’affinités et de passions communes qu’il n’en pourrait paraître au premier abordage.
D’aucuns NE voudraient de Jack retenir que la bio farfelue et ambiguë, ses frasques et attitudes contradictoires, son caractère fantasque et ses emportements lunatiques, ses débordements et comportements dérangeants, ses crises de mysticisme baroque, ses beuveries et décollages effrénés, oubliant ou occultant délibérément l’essentiel, as prose prodigieuse, son tempo convulsif, as rythmique fantastique.
Jack Kerouac EST avant tout un écrivain, et l’un Des plus grands. Il serait bon que certains cessent de vouloir Le faire passer uniquement pour l’auteur phare d’une génération, Le grand frère Des hippies, Le routard rebelle, chef de file de la contestation étudiante, de tous les mouvements mutins de l’Amérique postmaccarthyste, Le chantre de toutes formes de défonces artificielles et provocs sexuelles. Récup minable et réductrice, cette image racoleuse, arrangeante pour les fourgueurs de mythes juteux, les marchands de tee-shirts, posters et autres gadgets contre-culturels, comme pour certains biographes scrofuleux du bulbe ou producteurs-rappeurs de sitcom littéraires.
Des multiples ouvrages qui lui Ont été consacrés, ceux de Ann Charters, Gerald Nicosia , de Yves Le Pellec et de Victor-Lévy Beaulieu contiennent, à Mon Avis, les propos les plus intelligents et perspicaces qui aient été écrits sur Kerouac.
Ann Charters a rencontré Jack et travaillé avec lui sur as biographie. Gérald Nicosia a longuement enquêté auprès de tous ses proches. Il a recueilli une Somme considérable d’anecdotes et documents qu’il nous dévoile et fait partager en y incluant tout Le respect et l’admiration éprouvés pour l’écrivain Le plus novateur de son époque. Le Pellec et Beaulieu se sont baladés et engagés avec la même passion dans l’œuvre singulière, inclassable, erratique.
A gauche comme à droite, Kerouac EST vilipendé ou ridiculisé, dénoncé comme « barbare », « ignare », petit-bourgeois dépravé, dangereux délinquant, propagandiste subversif, agent de décadence, ferment d’obscénité, etc. Le caractère grotesque de tels jugements saute aux yeux de qui connaît un tant soit peu l’œuvre de cet auteur qui était Le contraire même de tout cela : romantique, timide, hypersensible, passionné de littérature, de bibliothèques et d’encyclopédies depuis l’enfance, et surtout solitaire, individualiste, étranger à toute théorisation. nous dit Yves Le Pellec.
Son succès grandissant, les mêmes qui l’accusaient de toutes ces turpitudes et infections mentales s’acharnèrent à glavioter sur ses écrits et dénigrer leur inventivité.
Les plus grands auteurs ont toujours inquiété et attiré sur leurs œuvres et personnalités les plus viles et violentes critiques. Pour les bien assis et les laborieux encartés, le talent est une tare, un défi qu’il faut réprimer, une provocation envers la bienséance et la reconnaissance officialisées.
Kerouac n’a pas échappé à la meute et ses attaques perfides. Barbare, ignare, dépravé… lui le plus ému, sensible, douloureux et passionné des êtres, Ti-Jean l’archange vagabond aux ailes alourdies par la poussière des highways, les escarbilles des locos, le poids de ses angoisses et visions, et l’agressivité permanente du monde, l’idéaliste convaincu, assoiffé d’absolu, bourré d’indulgence et de compassion, seulement désireux de témoigner, de s’expurger de tous ses démons et tristesses, de devenir l’égal des Melville, Céline, Emerson, Whitman, Thoreau, Dostoïevski…un auteur à part entière, reconnu pour tel et aimé par tous.
Pour obtenir ces reconnaissance et amour, il n’a reculé devant aucun sacrifice, cramant délibérément toutes ses forces vives aux braises corrosives de toutes formes d’ expériences , poursuivant sa quête d’absolu en vivant, à l’image de Rimbaud, « le long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Alcool, benzédrine, cannabis, peyotl… Kerouac a tout expérimenté, et à forte dose, afin de produire et soumettre au monde son œuvre débridée. Des nuits et des jours sans sommeil ni repos, dopé au rythme saccadé de son Underwood, aux volutes concentrées de mégots inextinguibles et aux rasades de cognac et whisky vivement et régulièrement ingurgitées.
Douze livres écrits en seulement sept ans, des millions de signes arrachés aux multiples tourments et frénésies nocturnes. Tout cela dans le silence et le mépris général des éditeurs sollicités par lui ou son ami Allen Ginsberg , tous ceux qui ont sûrement regretté après coup d’avoir manqué le coche en refusant les écrits de cet auteur dont les ouvrages se vendent aujourd’hui à des millions d’exemplaires partout dans le monde, dont les manuscrits originaux atteignent des sommes considérables, indécentes, dans les ventes les plus courues de la planète. On the road , le manuscrit en rouleau de Jack et celui du Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline ont été vendus à quelques semaines d’intervalle, chacun pour plusieurs millions de francs ou dollars, dans des galeries huppées où ni Céline, ni Jack, n’auraient été autorisés à pénétrer en leur fin de carrière dérangeante, achetés par des peigne-cul bouffis de fric et de suffisance qui, croisant nos deux énergumènes sur quelque trottoir de Paris ou de New-York City se seraient vivement écartés de ces êtres craspecs et cintrés.
Lorsque vinrent enfin le succès et la reconnaissance, si longtemps attendus, Jack était épuisé, bouffé par ses années de dérives, défonces et travail de création intensive.
Il vécut très mal tout le cinoche imposé par les médias, ses éditeurs et ses lecteurs, tous excités par sa soudaine notoriété. Il essayait, tant bien que mal, de faire bonne figure et de ne pas décevoir. Il était trop chaleureux, trop cordial et attentif, soucieux de ne blesser personne, au point de préférer se détruire en ingurgitant d’importantes quantités d’alcool avant chaque lecture ou interview plutôt que de se soustraire à toute curiosité malsaine et marques de sympathie douteuse.
Venus trop tardivement, le tintamarre et la gloriole médiatiques, les feux de la rampe braqués sur son œuvre et sa personne, l’emmerdaient profondément. Embringué définitivement dans son trip solitaire, il était loin, très loin, de toute cette agitation excessive.
Et personne, surtout pas les mômes qui venaient le harceler jusque dans sa chambre à Saint Petersburg, Hyanis ou Lowell avec ses bouquins enfouis dans leurs poches de parka, leurs sigles peace and love peints sur le front ou tatoués sur leurs bras, ne comprit à quel point il aurait aimé qu’on lui foute la paix.
Et tous d’en rajouter sans cesse, de vouloir le rencontrer, le toucher, se pinter avec le grand écrivain, l’auteur d’ On the road, le célèbre Sal Paradise qu’ils souhaitaient associer à leur révolution festive.
Jack n’avait aucun goût pour les manifs, sit-in et autres longues marches contestataires. A l’opposé de son ami Ginsberg, qui paradait en tête de tous les cortèges bruyants et colorés, il se complaisait dans l’ombre et l’anonymat, subissant sans amertume ni colère les affres de son inexorable dégradation physique.
En plus il n’aimait pas, n’admettait pas, qu’on crache sur la bannière étoilée. Il croyait à la grandeur de l’Amérique, aux valeurs et vérités immuables prônées par ses Pères Fondateurs. Débordant d’admiration et d’amour, il ne pouvait croire que les hommes qui avaient fait l’histoire de ce pays, et ceux qui leur succédaient, puissent être mauvais. Il avait une foi inébranlable en eux comme en la religion de ses père et mère, en la parole de ses amis et l’infinie bonté de Dieu.
Jack n’était pas un vieux réac aviné, facho et raciste, comme certains ont voulu le faire croire. Il était un être fraternel, sensible, un bohème contemplatif et réceptif, qui s’est aussi souvent indigné face à l’injustice et la misère des hommes, de toutes origines et couleurs. Toute son œuvre est un plaidoyer pour l’individu et sa liberté, nous dit son ami Ginsberg.
Seulement il n’a jamais milité pour quelque cause ou mouvement politique. Ce combat-là ne l’a jamais intéressé. Il croyait fermement à la grande fraternité des peuples, mais n’éprouvait aucune sympathie pour toutes les théories et discours forcément pervers et aliénants. Tous les troubles et agitations sociales l’effrayaient et perturbaient âprement, d’où ce rejet viscéral, ses réactions et propos intempestifs, qui permirent à certains journalistes ignorants de le faire passer pour un être exécrable, un calotin obtus, un vieux poivrot atrabilaire et rétrograde.
Kerouac est avant tout l’ écrivain d’une certaine Amérique, celle des grands espaces, des cités tentaculaires comme des patelins glauques tapis au fin fond du désert, narrateur audacieux et infatigable de toutes les pulsions et dérives d’un continent immense et bourbouillant de vie, chantre de toute une faune d’êtres siphonnés, déchaînés, rebelles et débraillés, débordant d’énergie et de générosité, errant d’un océan l’autre, sur la terre rugueuse et l’asphalte rutilant, foulant au pied ou roulant à fond la caisse sur les pistes ouvertes par les pionniers, les héros mythiques de la grande saga nationale, conteur exalté de toutes les aventures, cocasses ou tragiques, déroulées frénétiquement sur le ruban de sa machine à écrire, avec le même rythme et la même effervescence que sur les voies sacrées de l’existence.
Jack Kerouac, écrivain sincèrement et profondément américain, témoin d’une époque, de ses débordements et bouleversements, embringué lui-même dans le flux démentiel du rêve déboussolé, en quête de sa propre vision extatique, cherchant dans le voyage, le partage, l’amour, l’amitié, la musique, la littérature, la religion, la drogue, l’alcool… une espèce d’échappatoire, de libération intérieure qu’il n’atteindra jamais.

Ecrivain du Nouveau Monde, Kerouac éprouvera cependant, durant toute son existence, une certaine curiosité pour le vieux continent, particulièrement cette terre d’Armorique d’où seraient partis les Lebris de Kerouac pour gagner les grands espaces canadiens.
Depuis sa plus tendre enfance, son père l’a toujours bassiné avec son identité bretonne, ce bout de terre aride planté de l’autre côté de l’Atlantique où reposeraient ses plus lointains ancêtres. « Ti-Jean, souviens-toi toujours que tu es breton ! » lui disait sans cesse Léo, comme si cette appartenance était un don du ciel, une qualité extraordinaire accordée à de rares élus. Toujours cette révélation sur ses origines a obsédé Jack. Il y revient fréquemment dans ses écrits, tout au long de sa vie d’errances et de pauses créatrices, il pense à cette Bretagne longuement et bizarrement imaginée. Déjà en 1941, écrivant à son ami Sebastian Sampas, il signait sa lettre Jean, BARON DE BRETAGNE.
Lorsqu’il décide de venir rendre visite à ses lointains cousins, en 1965, il est déjà au bout du rouleau. A quarante trois ans, il ne lui reste plus que quatre années à vivre. Incapable de trouver un semblant de quiétude et d’apaisement, il se déplace constamment, trimballant dans ses déménagements incessants sa Gabrielle de mère. Il ne sait plus où aller, vers qui, quel lieu se tourner. Franchir l’océan, découvrir la terre mythique tant de fois imaginée et évoquée, peut-être l’ultime façon de terminer le voyage au bout de sa nuit angoissante et dévastatrice.
Le premier juin 1965, il s’envole vers Paris avec mille cinq cent dollars en poche, une avance versée par son éditeur pour Les Anges Vagabonds, et la ferme intention de percer le mystère de ses origines.
Tout juste débarqué dans la capitale française, il s’enivre d’excitation et de boissons fortes en compagnie d’une prostituée qui le soulage de quelques démons affectifs et dizaines de dollars, avec la même remarquable dextérité.
Le lendemain, il rend visite à son éditeur français, Gallimard. Encore un peu pété il se fait rabrouer par la secrétaire, snobé par quelques écrivaillons à la mode, et éjecté manu militari du sérail vaniteux.
Mortifié par l’incompréhension et la réaction des snobinards littéraires, il décide d’entamer ses recherches généalogiques et se rend aux Archives Nationales. Là encore il ne rencontre qu’incompréhension, suspicion et rejet. Les bureaucrates, indisposés par son souffle aviné, lui refusent l’accès aux ouvrages rares.
Déçu et humilié, il traînaille longuement dans les bistrots bondés de pochtrons, plus abordables et conciliants que tous ces prétentieux précieux rencontrés dans les bureaux et bibliothèques austères.
Puis Le Petit Prince s’en va à la Petite Bretagne.


Dessin de Yves Budin
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10/09/2007

Ciel de Lune (3)

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Photo Bénédicte Mercier

Dans la nuit, pendant que la voiture file à cent quatre-vingts kilomètres sur l’autoroute, le regard fixé sur la ligne qui défile, on peut se laisser aller aux confidences. Après toutes ces années sans nouvelle, on fonce pour retourner voir son ex-épouse, persuadé qu’elle était sincère lorsqu’elle a pleuré en disant qu’elle regrettait et qu’elle voulait recommencer. Derrière la porte, elle attend avec un flingue. En pensant qu’elle pourra toujours plaider le harcèlement moral, puis la légitime défense…
On ne sait jamais à l’avance jusqu’où on va déchoir. Il faut être rendu au mot fin pour commencer à comprendre ce qui est arrivé. Bien sûr, cela aurait pu être autrement, mais comment l’envisager et pourquoi cela en est arrivé là ?
Avec le temps, on s’habitue à tout. Il suffit d’en avoir. Ce qui était inimaginable la veille devient une routine le lendemain. Et la capacité d’adaptation est sans limite aucune. Il reste la littérature pour faire le bilan de tout ce temps et se demander si tout cela a été bien réel. En me repassant le film, j’essaye de comprendre pourquoi je me suis accepté dans ce rôle-là. Les insomnies m’ont permis de me désengluer de cette violente impression d’avoir été bafoué.
L’histoire fait payer cash, et quand cela ne suffit pas pour connaître la suite du film, il faut y ajouter sa vie. Pour comprendre ce scénario, à la fin banalement triste, dans lequel je n’ai pas été metteur en scène, seulement un piètre acteur, il m’a fallu me remémorer les événements pour essayer d’en comprendre l’enchaînement.
Se repasser les prises de vues à l’envers et voir sur quelle image la balle percute la tête du président. Reprendre des séquences parmi ces milliers d’images et comparer celle qui peut se greffer avec l’autre. Chaque prise a été faite, celle-ci par un amateur, celle-là par la télévision, depuis la foule ou des hauteurs d’un balcon. Si, au rush final, on ne garde que la meilleure de chacune des prises ; en fouillant dans les essais, on peut écrire une dizaine de fois le même film. Avec des cadrages, des densités dramatiques diverses. Depuis le type débonnaire au premier plan qui suce une glace au visage inquiet du responsable du service de la protection rapprochée ou à celui désespéré de la femme du président. L’histoire racontée sera la même, mais l’angle, la focalisation et la tessiture dramatique seront totalement différents.
Il est étrange d’accepter l’idée de n’avoir pas vécu pendant dix ans… Comme si la violence avait consisté à se dépouiller et à ne plus s’appartenir. S’être aliéné au point de ne plus penser par soi-même. D’avoir laissé un autre prendre le contrôle de son cerveau. Envoûté par la fascination du serpent. Son venin loin de tuer sa proie l’endormait seulement. Cela ne fait pas mal. Quand l’anesthésie est parfaite, la torpeur qui s’ensuit remplace la réalité. Le cerveau est placé sous assistance, le peu d’oxygène qui y parvient permet à l’organisme de survivre, mais il ne pense plus et n’agit plus de lui-même.
Le réveil n’est ni brutal ni douloureux. Il se fait simplement comme après une anesthésie. Un envoûtement n’aurait pas produit un autre effet. J’ai beau ne pas vouloir croire aux gris-gris, j’ai fini par me demander quelles potions j’ai avalé. Dalila prétendait que son clan était issu d’une terre de marabouts, de guérisseurs, de sorciers, où même les rois se déchaussaient pour fouler le sol. Mais ça, je l’ai su quand il était déjà trop tard.

Liberté j'écris ton nom

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Photo Bénédicte Mercier

A l’ombre de la sueur des fièvres
Dans le chant des townships ou la samba des favelas
Sur le visage ravagé des sans abris aux stigmates de Christ
Sur la peau des sans noms, des sans papiers
De ceux qui attendent et n’auront jamais rien
Sur le dos trempé des migrants noyés
Dans le détroit de Gibraltar
Au fond des gamelles de la faim
Sur les chèques en blanc et la peau des os
Sur l’effigie des billets de banques
J’écris ton nom :Liberté



Extrait de Chardons bleus.... Textes à paraïtre....

09/09/2007

La vie aux indes (4)

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Photo Bénédicte Mercier

Á la saison des pluies la campagne dégouline de partout avec une couleur rouge sang et ce pays se transforme en un marigot où les grenouilles mènent le bal des amours. Elles sont lyriques et leurs envolées bruyantes au moment de la ponte. En pleine nuit, un ronflement monocorde et puissant le réveille. Instinctivement il pense que le ventilateur est en train de s’emballer dangereusement et il imagine le pire. Il prête l’oreille dans ce demi sommeille, où, épuisé de fatigue il était enfin arrivé a somnoler malgré cette moiteur. Cela pourrait ressembler à une samba au loin, si le rythme était plus rapide. La vibration de ce bruit c’est le battement du cœur de la mangrove. Sourd et lent comme un insolite moteur diesel monocylindre. Tout n’est plus qu’eau. Et les millions de grenouilles qui habitent, rizières, lacs, étangs et fleuves ont senti le temps du rut. Il n’en verra jamais une seule, mais à entendre leur sérénade il en imaginera des dizaines de milliers tellement lui paraîtra puissant le volume sonore. Elles appellent le mâle avec un étrange coassement en faisant gonfler une poche d’air sous leur gorge. Et le concert crapoteux qu’elles jouent vaut bien une symphonie fantastique ou une charge de cavalerie pour cette apocalypse nocturne.
Cette chaleur moite provoque le renoncement à vouloir être. À quoi bon lutter, il faut laisser l'esprit aller, lâcher prise. C’est la seule issue pour ne pas perdre la raison. Car ici l’impression la plus forte est que plus rien ne peut rester intact, ni le corps, ni l’esprit effaré par tant de saletés, de mouches de puanteur, de folie concentrées en un seul point. Tout se décompose et devient sale, putride. L’être pris dans un intestin géant est réduit en une matière en voie de digestion qui fuit de son corps. Et il sent qu’il approche de l’état de décomposition. Qu’il va être happé, broyé et digéré avant d’être rejeté.

05/09/2007

Les Crobards de Malnuit

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On va republier Les crobards de Malnuit. Ce sera pour novembre probablement. C'est Bédé qui s'est mis au clavier pour exhumer ces textes devenus introuvables. Un rétrospective officielle de l'oeuvre de Malnuit est prévue à st Marcellin en décembre, avec Bacaze dans le rôle du chef d'orchestre. Mais pour commencer on vous donne juste des petits morceaux en lecture pour le plaisir, comme on lèche les plats. L'ouvrage sera en souscription dès novembre. D'ici là il faut mettre en place l'association... Pirot a été le prof de Malnuit quelques temps avant que Malnuit ne se fasse virer des beaux arts de Grenoble, à peine au bout d'un an.

Crobard : n.m. Dessin à main levée qui ne fait qu’esquisser l’image d’un être ou d’une chose. (Petit Larousse – voir : croquis)





Pirot est un grand peintre parce que le seul fait de peindre aujourd’hui est héroïque. La peinture est morte, qu’on dit, assassinée, c’est vrai. Assassinée avec le besoin de respiration et de rêve. La beauté rend l’âme – Rimbaud l’avait déjà trouvée laide – elle se fait putain parce que ça rapporte. Le profit, l’expansion du profit, etcetera profit toujours – et l’amour n’a qu’à s’y plier. – S’y plier, c’est ce que font tant d’artistes.
On en voulait à Pirot de vendre à des bourgeois. – Comme si on pouvait vendre à ceux qui n’ont pas de fric ! Comme si fallait choisir l’acquéreur parce que l’argent pourrit tout ! – On trouvait qu’il peignait pour eux, que sa peinture était flatteuse de leurs goûts et de leurs idées. – Dieu lui-même avait l’air bourgeois – et c’est vrai qu’il l’est devenu, pour pas dire qu’il l’a toujours été ! Le problème c’est que tout appartient à ceux qui ont de quoi – Payez d’abord on causera ensuite, hé...
Héroïque parce qu’il résistait : héroïque l’art qui résiste à l’abandon de ses moyens (la peinture avec de la couleur si on veut) et à la prostitution de ses fins (l’exaltation de l’esprit et la louange de l’âme)...
L’art qui suit son idée à part, la sienne propre qui est rien qu’à lui et qu’il est seul, tout seul, à pouvoir préciser.
Un Martial Raysse – ce type qui fait du néon – il vous fait pas chier non ? Et un Vasarely ? La société est tellement oppressive et déshumanisée et aseptisée qu’elle a réduit à très peu – les plus forts – ceux qui tiennent le coup. Je n’en veux pas aux matériaux nouveaux, produits de la technique que rien n’empêche un artiste d’utiliser ! Le cuivre ou le papier d’Arches, ou le marbre, ou la toile de lin n’ont pas l’exclusivité de la noblesse ! Ce qui est noble ou pas, c’est le sculpteur, le graveur, le peintre ! Je sais, on l’a dit avant moi et mieux que ça, mais je le dis à mon tour. Même si c’est pas publicitaire !
Sale époque...
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Tant qu’y a de la vie y a de l’espoir, on dit. Mais justement – et alors même qu’on fait des enfants pour la perpétuer – y a si peu de vie dans la vie que l’espoir, faut se lever tôt !.
J’ai su qu’il se levait tôt pour peindre, Pirot – comme pour être pris sur le fait par le soleil qui point –
Une grande capacité de travail. Mais il était dans la pleine force de l’âge : la pleine jeunesse, pour un peintre.
Son expo au dernier étage des Nouvelles Galeries : quand on sait comment il élaborait ses toiles, si petites soient-elles, avec croquis préalables et esquisses peintes à l’eau, qu’on l’a vu peindre ensuite, lentement, amoureusement, on mesure ce que représentaient 50 pièces faites en 2 ans. Une performance. Anachronique à notre époque (sale époque) peut-être, mais admirable.
Je mets un chapeau et je le tire, à celui qui sait ralentir, prendre son temps pour le bourrer de gestes lourds d’amour et de pensées, lents de réflexion et de ténacité.
Exprimer la vie prend du temps. L’art est long et d’un autre temps que la vie. Bien ignorant de sa nature celui qui le confond avec la chasse aux papillons.
C’est pas ce qu’il pensait ? Il n’a jamais dit ça ?
... peut-être...
Je suppose qu’il paraissait d’un autre temps parce qu’il était du temps long de l’art, ce temps qui jure avec le monde – le monde qui gesticule et s’essouffle, alors que l’art respire et agit –
Possible qu’en écrivant tout ça je parle à côté de Pirot. Tant pis. Il réussit à me faire parler, alors même qu’on s’est peu connus, et que, ne cherchant plus à le juger afin de me juger moi-même, je me sens plus compréhensif, et plus libre de parler peinture, poésie : la seule chose au fond qui compte.
Est-ce que je comprends mieux aujourd’hui ce mélange que je trouvais bizarre chez Pirot de la foi qu’on peut dire catholique et des idées dites de gauche ? C’était peut-être un mélange logique. En tous cas il avait sa logique ; mais comment le comprendre quand tu te fous de la politique et que la foi t’a abandonné ?
Voilà ce qui se passe : si t’aimes bien un mec et que ce mec a les mêmes idées une ou deux qu’un autre mec que tu aimes moins tu l’aimes mieux grâce à celui que tu aimes bien, c’est clair ?
Pirot c’était aussi Teilhard... (je me souviens qu’un jour j’ai bouffé chez lui, et il y avait 4 ou 5 bouquins sur un guéridon, c’était écrit par Tresmontand, « Très bien ce type » il a dit... J’avais lu son Introduction à l’œuvre de Teilhard mais pour être honnête ça m’avait rasé...). C’est Yvon justement, le père à Chomé, qui m’avait prêté le premier volume de Teilhard, quand j’étais encore au bahut. Parce qu’il faut dire que la religion j’y ai goûté jeune, quand j’étais encore tout tendre. Puis j’en ai soupé, de la pratique s’entend. Ouais, c’est comme ça que ça s’est passé : c’est quand j’en suis sorti que j’ai commencé à y penser, quand j’étais dedans je voyais que dalle. Mais je vais pas m’allonger là-dessus, ça suffira quand j’écrirai ma biographie !
Pirot ne pratiquait pas, que je sache, mais ses actions de grâce il les rendait en travaillant (paraît qu’il broyait lui-même ses couleurs, parfois. Paraît aussi qu’il ne se servait qu’une fois de ses brosses. vrai ou faux, c’est des bruits comme ça qui faisaient leur petit effet).
D’ailleurs qu’on y croie ou non, quand on est peintre on est religieux. Je vois bien que parler de Dieu c’est mettre un nom sur l’Innommable auquel l’artiste se frotte tous les jours, qu’il cherche à percer le Secret ou qu’il adore le Mystère. C’est la seule matière de son art, toujours insaisissable et toujours poursuivie ; le tourment qu’il ne peut trahir et qui le nourrit ; la raison profonde que la raison ignore. L’art disparaît quand cette raison profonde s’efface ou devient indifférente ; la flamme s’éteint ; l’âme se putréfie et n’est plus qu’une carcasse, un mot vide, comme sont vides les formes en vogue, vides les peintures, et les autres, tous les hommes, et leur vie, vide.
Maintenir la peinture en vie par le seul fait de peindre c’est déjà énorme. De cette manière Pirot soufflait sur la flamme, et à sa façon : peinture maîtrisée – et polie, comme s’il importait d’abord que la peinture, dans une époque « perdue pour elle », parle un langage propre et clair – On l’entendrait mieux peut-être, et elle pourrait sauver sa peau, sinon gagner sa cause – ce qui viendrait plus tard, la route est longue et le temps presse !
Trouver son langage sans perdre de vue l’idée maîtresse qu’on peint comme on parle, pour être entendu.
Je l’imagine à ses moments, déchiré de vouloir conserver une apparence de contact avec une réalité commune qui n’est pas la sienne profonde. Je le vois enrager de chanter le jour ou la joie alors qu’un puissant génie le retient vers le fond, ou l’emmène, ou le pousse à tout dire, s’exprimer totalement, ne serait-ce que l’espace d’une toile, celle-ci qu’il est en train de peindre justement, précisément. Je vois dans un coin du tableau cette rage en forme de crachat rouge sang, un vrai juron de peintre en colère qui n’en peut plus de se contenir et qui explose. Violence brève mais totale, dégoût de peindre et de penser, fatigue de se respecter et les autres, on n’est pas respectable et noble et digne, on est con.
J’imagine.
Donner de l’âme à ce qui n’a qu’une forme. Donner une forme à ça qui n’en a pas – l’âme ? – c’est peut-être aussi difficile à faire, et quand c’est fait, aussi miraculeux.

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Pour découvrir le travail de Pirot cliquez ici

02/09/2007

DU BAUME AU COEUR

J'ai trouvé ça sur le blog FRERETROC de Benoit qui ne m'en avait rien dit...
Un plaisir à peine croyable...
Un oxymoron on appelle ça, et je vous jure que c'est drôlement agréable...

Et puis ça aussi sur le site de la FNAC c'est réconfortant Cliquez ici et là par la même occasion... en cliquant ici...

01/09/2007

Tanger-Port

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Mon passeport a posé problème aux fonctionnaires. Ils m'ont retenu. Il m'aura fallu attendre que tout le monde débarque. Je suis resté seul passager fortement encadré, sur le pont, pendant que d'autres embarquaient pour retraverser le détroit. Un jeune flic en civil est venu me poser la rituelle série de questions administratives. Puis il est reparti emmenant mes papiers et m'a abandonné à mon sort. Après une demi-heure, on m'a demandé de les suivre avec mes bagages au dépôt de police du port.

Etait là, un cul-de-jatte ivre qui avait déclenché une bagarre sur le navire. Le commandant l'avait menotté et mis aux arrêts. Dans ce local attendaient quelques petites frappes ainsi qu'un homme venu d'Italie, vêtu d'un costume gris perle de la dernière mode. L'italien inquiet tremblait des mains. Le cul-de-jatte n'est pas parvenu à allumer sa cigarette. Sa jambe de bois posée à côté de lui, il s'est gratté le moignon. Une chaussette et une chaussure étaient enfilées sur sa prothèse. Il a attendu que son dossier soit complété pour être conduit à la maison d'arrêt. Un garde a imposé le silence. Un homme transportant des kilos de café, des cartouches de cigarettes blondes, des cassettes vidéo, des briquets, des montres est venu nous rejoindre. Il a offert quelques cartouches de cigarettes et des breloques à des flics en civil. Il connaissait bien son monde, était entré de son plein gré, et n'est pas resté longtemps.

On m'a reposé les mêmes questions dans un ordre différent. Je devenais nerveux. Ils s'en apercevaient. J'ai quémandé une cigarette au cul-de-jatte, et l'ai remercié de sa gratitude.
Né en France... De mère... En vacances… De l'argent... Traveller's chèques... Liquide... Travail...

Des policiers, avec des gueules de tueur, sont sortis d'une Mercedes crème. Un tenait une enveloppe de papier couleur saumon à la main. Il en a extirpé un fax. Je devinais qu'il était destiné à mon cas. Ce genre de situation stimule l'imagination.

Le chauffeur m'a fait signe de prendre place avec un policier dans la voiture. Je n'ai pas essayé d'ouvrir la porte de l'intérieur, pressentant qu'elle était fermée. Ce qu'il m'a confirmé lorsque nous sommes arrivés au dépôt central, en venant donner le tour de clef nécessaire. J'ai pris mon sac. On m'a conduit au troisième étage d'un immeuble crasseux et installé dans un bureau. Un homme a pénétré, costume bleu foncé, chemise rayures bleu ciel, cravate noire, chaussures vernies... Le deuxième bureau... Potentiellement je n'existais plus...

Activité... Lieu de destination... Numéro de téléphone... Adresse du père... Nom... Prénom... Des amis... Adresse... Un rituel.
La rapidité et la précision des réponses l'ont étonné. Il a cessé de noter. Il semblait visiblement contrarié et s'est excusé du dérangement, après avoir insulté un cerbère qui n'en menait pas large.
On m'avait confondu avec un terroriste qui travaillait pour un pays ennemi. Et on l'avait dérangé pour un simple touriste. Il suffisait de regarder la photo pour comprendre qu’à part le nom je ne lui ressemblait en rien. J'en ai été fort aise. Il n'y avait rien à redire à ce contrôle de routine.


Extrait de: Point de fuite publié dans la revue Propos de campagne

Explication de texte



Saïd Mohammed From Wikipedia, the free encyclopedia

Saïd Mohammed is a citizen of Afghanistan, held in extrajudicial detention in the United States Guantanamo Bay detention camps, in Cuba.[1] Mohammed's Guantanamo Internee Security Number is 1056. Joint Task Force Guantanamo counter-terrorism analysts estimate that Mohammed was born in 1977. Joint Task Force Guantanamo counter-terrorism analysts listed his place of birth simply as Afghanistan.


Pour connaître le dossier de cet homme Cliquez ICI

Les Crobards de Malnuit

par Méze Malnuit


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Photo Bénédicte Mercier

Au commencement y’avait le Chaix, tour à tour et en des temps reculés plate-forme de contrebandiers, bordel, relais de poste, rebordel… C’est là que Mandrin le globe-trotter aurait fait sa dernière halte et Jeanjack Rousseau y aurait chopé la chaude pisse fameuse qui le rendit bègue. Enfin soupe populaire, ce qu’il est resté jusqu’à sa mort glorieuse, le Chaix, notre fréquentation assidue ayant notablement assis sa renommée jusqu’à valoir à son blason une étoile, puis deux, puis trente-six chandelles et la faillite. Crucifié qu’il fut le Chaix pour avoir vulgarisé le tour de passe-passe de la Multiplication des pains – brevet déposé.
Heureux les affamés qui ont bouffé au Chaix car il n’y boufferont plus !
Dégueulasse mais pas cher. À midi c’était la flopée, et les coudes dans les côtes, et les haleines et les odeurs et la fumée et la couenne grillée, et les émanations plus ou moins audibles d’origine pas douteuse ; pot-pourri, art total, cour des miracles, messe rabelaisienne, symphonie fantastique pour mandibules en chaleur et grelots coincés et fourchettes à trois dents et à quatre dents, bouillon de culture et bouillon gras, synopsis crado-ubuesque, syzygie des sans-qualités, des sans-familles et des sans pécule, syndicat des sans intérêts, symbiose du bozart sans le sous et du sous smicard sous le signe de l’omelette baveuse et dans la reconnaissance du ventre, foire aux tics, kermesse du bœuf, mode, en morceaux, aux carottes, aux lentilles, au jus, à l’eskimo, à la mau-mau, à la mauritanienne et à la dauphinoise, mais surtout à la Chaixière qu’on appelait ça (recette : vous prenez les abats inutilisables de l’animal, vous les découpez en cubes anodins et vous faites bouillir deux jours durant dans une sauce vitrioleuse à la salive de syphilitique allongée de colle à bois ayant pour rôle d’intervenir au moment où l’esprit de corps menace de manquer au tout). Pendant que j’y suis, quelques autres spécialités de la maison : le chou farci, l’omelette aux fines herbes, l’omelette au jambon, l’omelette aux champignons, les tomates farcies, le gratin dauphinois, la salade niçoise etc. j’y renonce car sorti du chou farci, du bœuf aux carottes, de la verte, de l’omelette fines herbes et du fromage blanc, il fallait passer commande la veille et le Chaix ignorait la formule, non mais sans blague, qu’est-ce que vous croyez !
La Chaixière, une maîtresse femme s’il en fut, même si depuis l’exode elle avait oublié ce que c’est qu’être femme. Mais soyons juste : quand y’avait plus de bouillon et qu’elle montait sur la table pour rectifier le tableau noir, le génie du sexe, et bien malgré elle, révélait une grâce oubliée derrière les rotules, pas de la meilleure, ô non, mais une grâce, un reflet, un rien, là, à la saignée, à côté de la grosse veine bleue et méandreuse comme un affluent du Doubs. J’en connais qui jouaient aux fléchettes dans ce qui avait été sa paire de fesses, qui n’était plus bien sûr que larges crêpes retombées. Elle tournait pas souvent le dos à l’adversaire la vieille carne ; les dix secondes que durait la pirouette c’était feu à volonté ; les vieux vicelards se retrouvaient à la primaire…
— Tu le fais exprès de mettre ta fourchette sous mes pieds ? Attends un peu que je t’savonne.
Le pauvre bougre se ratatinait comme une figue sèche :
— C’est pas vrai, c’est pas moi
— Quoi tu rouspètes ? Allez et t’avises pas de rev’nir demain !
Mais dès qu’elle avait atterri sur le plancher des vaches la sanction passait au panier, à moins que l’autre ait une tête qui lui revenait pas – ce qui arrivait l’un dans l’autre une fois par jour.
Des copains se sont ainsi faits jeter et n’ont jamais osé y remettre les pieds, au Chaix, preuve que c’était des délicats et qu’ils s’étaient trompés d’adresse (exemple : un ancien qui se sentait béni parce qu’il seyait à côté du chef-cochon – c’était le cartel d’esbroufe chargé de contrarier notre mastication par sa présence intimidatoire
– La vieille : « On t’a versé un pot de peinture sur la tête ? Ça fait plus yéyé p’t’être ?
— Dommage que j’soye pas ta mère, tu l’aurais ta fessée. Non mais qu’est-ce que c’est qu’ces allures, tu crois que j’te reconnais pas pac’que t’as changé la couleur du poil ? C’est pas l’Moulin Rouge ici, allez, finis ta portion et que j’te r’voie pas avant d’êt’ passé au dégraissage ! » Le gars ne revint jamais au Chaix.
Quant aux calottes, si la vieille en menaçait un ou deux, je ne lui ai jamais vu en mettre une. Sauf à moi. C’était mon lot, mon privilège, personnel et exclusif. La première m’échut un soir au neuvième coup de 9 h. Sèche, précise, du plat de la main sur l’occiput. Le lendemain ou le surlendemain, quand elle remit ça, c’était déjà routine. Pour sûr, j’ai senti plus d’une fois que ces taloches portaient un message : c’était sa façon à la vieille de dire qu’elle nous aimait bien. Découvrir qu’elle pouvait calotter le client fut pour elle une révélation – à moins que ce ne fut mon crâne, puisque je dérouillais pour les autres ; comme qui dirait un vrai coup de foudre qu’elle eut pour lui, mon crâne, au point qu’elle n’en voulait pas d’autre, rapport au moule sans doute ! Car s’il s’agissait d’essuyer ses paluches il y avait des têtes frisées autrement adéquates ! Quand les fontaines de l’actualité étaient par trop arides pour qu’on se marre à leurs dépens, va pour la fourchette qu’on laissait tomber : simultanée la calotte, et j’avalais mon pain de travers – mais il est écrit que l’homme ne vivra pas que de pain, il lui faut l’occasion de rire, et peu importe le voltage, va pour la java des tripes et le tango des cordes vocales ! Le rire vaut de loin tous les bicarbonates et la cuisine à l’eau de source et la diète et la sauce tartare ; il épate les boyaux et resserre les selles ; riez un bon coup entre chaque bouchée et je vous fais bouffer n’importe quoi, de la soupe aux pneus et du gratin de chapeaux, et du confit de papier Canson et de la salade de parapluies et de la compote de ça-du-nez, n’importe quoi je vous dis… C’est bien pourquoi le Père a trahi son Fils et lui a préféré Rabelais : grâce à icelui il est descendu de son nuage, et les dignes et fades chrétiens peuvent toujours l’y chercher – Il est au Chaix, incognito. Au commencement était le Chaix, les Voies de Dieu sont impénétrables.
Le fils pourtant devait s’en douter. Il prenait ses repas dans son coin, à une table réservée à lui et à sa concubine, la première table au fond de la salle près des fourneaux. Depuis le début j’avais senti quelque chose, le type voulait faire anonyme mais n’y avait pas réussi tout à fait : un air flottait sur lui, facilement repérable bien que diffus, un air qui passait pour noble au regard moins perspicace mais je sais que c’était un air-de-sainteté. Le type avait vieilli, certes : on ne redescend pas parmi les hommes le cœur léger, le visage accusait quelques rides, le cheveu était gris ; mais malgré ça la tête était fière, c’était plus fort que lui sans doute, le menton était relevé, pointu comme la proue d’un brise-glace. Mais c’était les yeux surtout, des yeux d’aigle, habitués au ciel, habités de ciel, des yeux pleins d’espace, un regard de cristal surmonté d’un front gothique, un microcosme de la voûte céleste. Il entrait sans faire de bruit, il se glissait plutôt à l’intérieur. Quand il refermait la porte derrière lui son cœur se fendait en deux. Il posait son écharpe au clou, ouvrait son long manteau, et gagnait sa table à grands pas silencieux. Il saluait discrètement la patronne – il n’y manquait jamais – puis s’asseyait. Il attendait Marie-Mariole. La longue attente immobile, pleine de terreur et de prières. Peut-être dévisageait-il chacun des bougres ici présents, avec son œil du dedans ? Peut-être dévisageait-il chacun personnellement, lui fouillant le cœur et les reins ? Peut-être savait-il avant moi que je vendrais la mèche ?
Il cherchait son Père. Il savait qu’il était là, ou qu’il n’allait pas tarder. C’était peut-être lui, l’homme au béret basque, celui qui s’endormait systématiquement après deux cuillerées de soupe (tous les soirs le même bouillon de pâtes – des petites pâtes en forme d’étoiles ou d’amandes ou les lettres de l’alphabet)… La concubine faisait son entrée, pimpante, fringante, sautillant sur ses talons à ressorts ; elle rejoignait son homme en ligne droite, esquivant d’une hanche experte les angles meurtriers des tables. Ses lèvres peintes affichaient le bonheur. Sa trajectoire en balle de ping-pong faisait effraction dans la clientèle ruminante, les mâchoires s’immobilisaient et ne reprenaient l’exercice qu’une fois la femme assise. C’est alors qu’il souriait – et ce sourire chassait la fumée des cigarettes et des fourneaux, bleuissait l’atmosphère par absorption. Le vieux dormait sous son béret basque, la tête dangereusement inclinée, et la patronne lui criait dans l’oreille :
— Alors, pas encore finie cette soupe ?
C’était comme un clou enfoncé d’un coup sec dans la tempe.
— Ooooooh j’dors mêm’pas !!
Deux minutes s’écoulaient et les ronflements recommençaient sous le béret basque.
— Alors, pas encore finie…
— Ooooh j’dors mêm’pas !!
Deux minutes. Ronflements…
— Alors… !
— Oooooh j’dors mêm’pas !!
… Ronflements…
— Alors !!!
— Oooooh j’dors mêm’pas !!…
Il l’avait 1000 fois vouée au diable, elle l’avait 1000 fois réveillé :
— Alors !
— Oooooh !
— Alors !
— Oooooh !
— Alors ! Alors ! Alors !
— Oooooooooooooh !!!
Moi, Dieu, serai intraitable moi, moi, suis pas venu dans c’bouic pour me laisser distraire par une vieille harpie moi, je dors, est-ce que je suis Dieu oui ou non ? oui da j’le suis, et en tant que tel je dors et c’est pas cette charogne qui m’empêch m’emp m’em rrrrrrr
— Alors !!
— Ooooooooooooooooooooooooo… !
Pendant ce temps l’Autre tenait sagement l’écheveau et Marie-Mariole lui tricotait des écharpes – les yeux dans les yeux et les orteils dans les deltas.
Pendant que la vieille souillarde essayait d’extorquer à Dieu son pardon sous prétexte de lui faire manger sa soupe comme un petit garçon bien sage, Jésus goûtait au péché par dessous la table, le front toujours pur et l’œil céleste.
— Un chou farci un !
Pendant ce temps la terre tournait tant bien que mal sur son axe tordu et la race humaine continuait piano piano son évolution en ingurgitant du chou farci.
— Une finezerbe une !
Pendant ce temps y’avait plus de finezerbe et fallait voir à manger ce qu’y avait.
— Une omelette nature alors
— Une nature une !
— Moi aussi
— Et une qui font deux !
— Moi aussi m’dame
— Non mais vous vous foutez d’moi ?… Combien de nature ?
— Une pour moi
— Une pour moi
— Une pour moi
— Bon alors ça fait trois. T’es sûr que t’en veux pas une toi ? Trois nature trois !!
Pendant ce temps, la nuit allongeait ses grandes pattes noires sur le mur d’en face et sur la rue Millet et sur la ville tout entière et le sommeil poussait du coude les travailleurs éreintés et les rêveurs désespérés une fois de plus par la monotonie de cette saleté de vie.
Pendant ce temps, Nanou rangeait sa poussette rouillée dans l’encoignure de la porte et rentrait en bougonnant :
— Pas chaud jourd’hui, salut, pas chaud brrr...
Frottant ses mains l’une contre l’autre, elle gagnait sa place habituelle auprès du poêle à charbon auquel elle tournait le dos.
— Pas encore allumé c’bon dieu d’machin, pff !
(On l’appelait Nanou parce qu’elle lui ressemblait l’âge en plus ; une cinquantaine tassée, mais fonce-dedans, bien qu’un peu rabotée, et bougonneuse, et pas bégueule, tout ça sur un fond de pâte feuilletée).
— Qu’est-ce tu prends ?
— Potage
— T’as raison ça réchauffe
La patronne était de bon poil ; alors nouzôtres, on restait jusqu’à la fermeture, parce qu’on avait rien de mieux à faire ; la pendule égrenait les secondes qui coulaient sur le mur jauni et le jaunissaient plus encore, et par moment une planche craquait dans le plancher du balcon – le balcon où Calamity Jane avait fait ses gammes – c’était avant qu’elle connaisse Lucky – Elle forgea son nom en mordant la rambarde dès qu’elle fut en âge, tombant ses dents de lait l’une après l’autre au fur et à mesure qu’elles perçaient. C’est là aussi qu’elle contracta un dégoût farouche pour la gent masculine, à cause de Billy the Kid, de 4 ans plus vieux qu’elle.
À l’époque les chambrettes existaient – on s’en servait d’étendage à linge – mais c’est un peu plus tard qu’on leur adjoignit de petites portes individuelles… Ces petites portes me fascinaient. Tous les jours remontaient à la surface de mon esprit de petites questions pertinentes ; et si je ne l’avais pas eu si agile, l’esprit, et le nez aussi large, je n’aurais rien connu de leur histoire…
C’est le soir, pendant la demi-heure qui précédait la fermeture que ça suintait ; il suffisait alors de se vider les méninges par une torsion progressive, ce jusqu’à liquidation de toutes préoccupations étrangères ; alors, la tête vide et le ventre plein, on pouvait interroger les choses : le haut plafond, les murs pisseux, le bois des tables, des bancs et du balcon, et le passe-plats – qui en avait vu passer d’autres – et la caverne du cuistot – c’était le patron soi-même. C’était déveine ou atrophie cérébrale si la question ne trouvait pas la réponse.
Un soir que j’étais seul à table, j’éprouvai quelque chose de bizarre, un sentiment comme qui dirait insulaire et ondulatoire ; j’en compris le sens douze minutes après, en allumant ma clope : le Chaix avait quelque chose à voir avec l’énigme de l’Atlantide, à moins que ce ne fut avec l’arche de Noé.


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les illlustrations sont de Yves Budin qui vient de publier aux carnets du dessert de lune Visions of Miles

31/08/2007

Ciel de lune (extraits)


VIENT DE PARAÎTRE


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Chapitre 1


Le soleil chauffait à peine et le ciel bleu timidement allumait une tendre lumière rose sur la ville rouge. Sur l’avenue, parmi les nuages de gazole mal raffiné crachés par des véhicules au trois quart épaves, circulaient des calèches tirées par des chevaux qui n’en avaient plus que le nom. Certaines de ces cagnasses asthmatiques portaient des plaies béantes sur le côté, à l’endroit où le charretier aiguillonne la bête. D’énormes mouches féroces se repaissaient de la lymphe qui coulait de cette blessure jamais refermée. Depuis la gare jusqu’à la médina de Marrakech, la route à pied m’a paru longue.
Devant Bab Doukala, des hommes alignés le long du trottoir attendaient qu’un éventuel travail de terrassiers à la journée leur soit proposé. Presque desséchés, ils prenaient la pose sur des carreaux noirs et blancs disposés en damier. La maigreur de ces hommes, leur dos voûté, leur regard perçant, leur façon de tousser m’étaient étrangement familiers. J’ai cru reconnaître, recopiée à des dizaines d’exemplaires, la silhouette du Père. Une inquiétude indéfinie m’a oppressé, et j’ai ressenti une vraie panique. Le renard qui vient semer le doute dans les grandes décisions est toujours impressionnant.
La porte d’entrée de la médina franchie, le réseau des venelles se resserre et devient plus oppressant. Ici, la lumière ne pénètre qu’au zénith trois mois par an. Il faut s’écarter sous le porche d’une maison pour laisser passer le marchand d’ail qui passe avec son âne en criant Touma ! Touma !
La bâtisse, atteinte de gale, était la dernière au fond de l’impasse. Quand j’ai frappé du heurtoir, le bruit a résonné dans le derb paisible. Tout semblait indiquer que la maisonnée dormait encore. J’ignorais ce qui m’attendait chez Dalila. Un monsieur d’allure noble est venu m’ouvrir. Je ne m’attendais pas à être reçu par son père. Après la porte et le long couloir d’entrée, sorte de sas entre la rue et l’intimité familiale, j’ai découvert la maison. Il m’a accompagné au salon, à l’étage. Une tortue, symbole de paix et de bonheur dans une maison digne de ce nom, traînait sa lourde carapace sur le carrelage du patio.
Ces murs de guingois, au crépi peu reluisant, cachaient une vaste demeure séculaire où les volumes, les formes, les couleurs composaient un ensemble harmonieux. Dans le passé, cette maison, un bâtiment de deux étages, n’avait pas été un palais, tout au plus une maison de maître, mais sa taille imposante en faisait une demeure agréable. Les ferronneries des fenêtres, de simples bouts de ferraille tordus et assemblés entre eux, donnaient la seule touche de légèreté.
La construction à l’ancienne avec de hauts plafonds, le matériau employé, du pisé tout de blanc chaulé, maintenait un peu de fraîcheur même par une journée torride. J’aurais bien aimé circuler dans la maison. Ce n’est que lorsque l’intimité de la demeure m’a été acquise que, dans les moindres recoins, j’ai découvert les surprises qui s’y cachaient. Depuis le dernier étage, on pouvait apercevoir au loin l’Atlas et survoler du regard les autres terrasses de la médina.
Tout partait de traviole. Les encadrements des portes étaient distordus, les murs ventrus. Aucune colonne du patio n’avait la même taille, ni la même forme. Le carrelage à angle droit révélait et accentuait le manque de rectitude dans le tracé des murs. Pourtant tout était beau. Loin de l’exactitude. On s’adonnait à la rêverie, on folâtrait en pleine poésie. Le maalem qui s’était penché sur le problème avait trouvé une solution bien originale. Le brave homme avait dû s’aider, pour accomplir sa tâche, de quelques pipes de kif qui lui auront plus permis d’accepter la solution germée dans son cerveau que de résoudre le problème de façon pragmatique.
Restons humbles et acceptons nos faiblesses. Aucune marche n’était de la même hauteur. Certains dessins des carreaux du sol étaient posés à l’envers. Les ferronneries qui entouraient le balcon du patio étaient scellées indépendamment dans un sens ou dans l’autre. La peinture avait coulé, le plâtre débordé. Des tuyaux empruntaient des parcours farfelus. Des fils pendaient. (...)

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(...)
Même si je n’avais pas vécu auparavant parmi eux, ils étaient ma famille, je le croyais. Je sentais qu’on s’était perdu de vue quelques jours seulement ou une génération entière, mais comment faire la différence ? Quand on voyage, on sait quand on part. Jamais comment, ni quand, ni si on reviendra un jour. Comme les migrateurs, on passe d’un continent à l’autre, au fil des saisons de la vie, et on revient parfois mourir à la case départ en suivant la trajectoire des saltimbanques comme un trapéziste, un musicien volage, un chemineau tricard, un voleur de poules. En partance pour l’espoir, à fond de cale ou au bord d’un quai, ces clandestins aux dos mouillés du Rio Grande, ces rouliers qui filent en direction de l’ouest, traversent rivières et deltas, marais et montagnes pour découvrir un autre possible. Le nez rivé sur le fil de l’horizon. Dans cette maison, j’avais eu l’impression d’y revenir après un siècle d’errance, pour m’enraciner à nouveau dans ces terres quittées par obligation.
Aux nôtres, ce pays n’a laissé que la peau sur les os et a offert la fuite comme seul salut. Et depuis, avec ceux de ma tribu insoumise à tous les pouvoirs depuis tant de siècles, nous errons. Parce que les nouveaux arrivants nous ont chassés de nos terres. Hommes de terres arides, irriguées par les sources venant des hauteurs enneigées. Il n’y a pas pire climat que sur ces terres-là : sec et venteux, brûlant et froid. Quand la pluie tombe, c’est seulement un peu, parfois. Par endroits émergent des failles vertes, dans le repli des collines, de petites parcelles en espaliers, arrachées et défendues dans ce paysage lunaire, irriguées par un filet d’eau chichement partagé.
L’administration coloniale ne s’est pas sali les mains pour mettre les nôtres au pas. Elle s’est contentée de sous-traiter le travail au pacha de Marrakech, le Glaoui, dont tous vantait l’efficacité de la méthode. Le monde civilisé a fermé les yeux, seul importait le résultat. Il a levé sa harka à Tazert en mille-neuf cent vingt et un et il est monté dans le haut Atlas faire régner l’ordre des temps modernes. Il s’est approprié les terres, a laissé mourir les vieux, envoyé les femmes dans ses bordels, réduit en esclavage les plus jeunes. Les têtes des nôtres ont pourri sur une pique place Jemaa el Fna. La nostalgie est inutile. Elle ne donne rien de bon. De la rancune, sur le temps passé… Un jour, il faudra bien pourtant aller chercher par-là pour comprendre ce qui s’est passé. Ecrire l’histoire des nôtres. Laisser une trace sur le papier et leur redonner la noblesse de la fierté qui leur a été volée. Ecrire, encore écrire, contre le mensonge.
À quoi sert-il d’avoir un passé quand il faut à nouveau partir ? Accepter de n’être qu’un rhizome qui dérive au gré des fleuves et des courants pour prendre racine dans chaque coin de terre, dans chaque espace le permettant. Tel est devenu notre destin. Ici aujourd’hui, demain là-bas. Avancer tant que la vie le permet. Des nuages dans les yeux, des mirages dans le ciel et des miracles à portée de la main.

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Chapitre 15


— Si jamais tu publies ça, je te mets en procès, a été la première phrase que Dalila a prononcée lorsque j’ai décroché le téléphone qui sonnait.
— De quoi parles-tu ? lui ai-je demandé.
— Des saletés que tu as écrites sur moi ?
— Où ça ?
— Dans ton roman que tu as laissé sur mon ordinateur !
— Mince ! J’ai laissé une copie sur ton ordinateur !
— Oui, et je l’ai lue, espèce de salaud.
— Je suis désolé. C’est un acte manqué. Mais ce ne sont pas des saloperies, c’est simplement la vérité nue que je raconte. Ça te dérange ?
— Est-ce que moi je raconte ta vie à tout le monde ?
— Rien ne t’en empêche. Et je ne m’y opposerai pas. C’est simple, il suffit d’écrire. Malheureusement, c’est plus facile à dire qu’à faire…
— En plus, tu as laissé mon nom sur ce manuscrit. On me reconnaît.
— Tu te reconnais. C’est une nuance de taille. Pas de problème, je vais le changer. Que dirais-tu de Dalila, comme prénom. C’est joli, non ?
— Tu n’es qu’une ordure.
— Pas tant d’honneur, je t’en prie. C’est beaucoup trop.
— Je te préviens, je te mets un procès si tu publies ça.
— Ce n’est pas à moi qu’il faut dire que tu veux empêcher cette publication, mais à l’éditeur. À ta place, je lui téléphonerais pour le prévenir que tu vas lui foutre un procès. Qui connaît mon existence dans ta nouvelle vie ? Personne ! Alors, pourquoi veux-tu te mettre en évidence ? Si tu portes plainte pour diffamation, cela ne restera pas secret. Où sera la différence entre réalité et fiction ? Tu savais bien que je me sers de tout ce qui m’entoure pour écrire. Alors, pourquoi n’en aurais-je plus le droit, tout d’un coup ? Ce risque, tu le connaissais ? Si tu dis que je mens, donc cette réalité est fausse. Si elle est fausse, comment peut-on se reconnaître ? Pour rétablir la vérité ? Mais tout est inventé depuis le début ! Cruel dilemme, non ? Ceux qui nous ont connus tous les deux, combien sont-ils encore ? Les doigts d’une main ! Quel intérêt à venir au-devant de la scène, alors ?
J’ai senti un léger flottement sur la ligne. Sa colère semblait s’estomper. J’ai continué.
— Tout le monde peut porter plainte contre moi. La Mère, le Grand, le Petit, ou le facteur qui se reconnaît. Pourquoi pas ? Si je dis que quelqu’un a des varices, je me retrouve à Fleury-Mérogis. Tu peux te permettre tous les coups bas, puisque tu interdis au témoin de témoigner. Le déni parfait.
— Tu as vu comment tu me traites ? Comme une mégère, une marâtre, une dinde acariâtre. Tu bafoues mon honneur, et celui de ma famille.
— L’honneur quel grand mot. Il s’agit de réalité n’est-ce pas ? La perception de la chose est-t-elle plus importante que la chose elle-même ? Ne t’inquiète pas je n’ai pas continué à écrire n’importe quoi. Je suis suffisamment lâche pour ne pas me fâcher complètement avec toi. On a des intérêts en commun, non ? Et je n’ai pas du tout envie d’un procès malgré mes fanfaronnades. Mais je ne vois pas pourquoi tu m’interdirais d’écrire. J’ai le droit de témoigner, non ? Je vais minimiser, rester impartial. Suivant le principe de la ciguë. Si tu ne dis rien, c’est toi qui deviens la victime de mes exactions et de mon délire verbal…
N’importe quel pékin qui sait à peu près lire te dira que c’est moi le crétin dans cette histoire. Le hareng mal dessalé. Il fallait vraiment l’être pour se fourrer dans une telle galère. Adopter toute une famille alors que j’avais eu la chance d’avoir échappé à ce genre de contraintes jusqu’à présent. Toi, tu es une vraie héroïne que j’ai traînée dans la boue. Une victime des temps modernes qui se sacrifie pour aider sa famille issue du tiers monde. C’est beau comme un vrai mélo. J’ai été assez fou pour te proposer le mariage la première fois que je t’ai rencontrée. Par pur intérêt fornicateur. L’avantage dans notre relation c’est qu’elles est suffisamment stéréotypée pour avoir l’intérêt graveleux de l’anonymat.
— Tu as écrit sur moi toutes ces saloperies, alors qu’on était encore ensemble. Tu n’as pas honte ?
— Le papier comme une bande magnétique a enregistré les craquements de mon cerveau. Va savoir, si je n’avais pas écrit, peut-être qu’aujourd’hui je serais mort, un assassin, ou un dépressif chronique.
— C’est ça, comme tu es masochiste, le rôle de martyr te colle bien ! Tu l’affectionnes.
— Oui ! Comme tout explorateur de l’espèce humaine. Des gens vont au bout du monde pour en côtoyer d’autres, pendant quelques jours, et ils ne prennent pas le temps de les rencontrer. Pour connaître quelqu’un, il vaut mieux s’arrêter. C’est certainement du masochisme d’approcher des êtres qui repartiront avec tout ce qu’ils ont apporté.
— Tu te venges comme tu peux... Pour qui tu te prends? Monsieur croit que ses petites histoires vont intéresser les gens...
— Ça n’est pas mon problème, mais celui de ceux que cette histoire intéresse. Je ne suis pas assez prétentieux ni mégalomane pour croire qu’elle est unique. On est des milliers, des millions à nous être fourvoyés dans le mariage mixte. La seule excuse que l’on ait, c’est que le ministre de l’Intérieur ne nous a pas laissé le choix. C’est déjà plus drôle non ? Une fois la pulpe du mariage exotique consommée, il faut se farcir le noyau. Et là, on risque de s’y casser les dents. Si j’avais eu plus d’argent, je crois que tu m’aurais supporté plus facilement. Malheureusement je n’en ai pas.

Ciel de lune

PREFACE de l'éditeur



Avec plus d’une dizaine de recueils de poésie et quatre romans publiés, Saïd Mohamed participe de ce profond mouvement de la littérature française qui renouvelle les thèmes et élargie l’horizon du roman national. Il appartient à cette génération d’écrivains née au mitan des années quatre-vingt. Auteurs inclassables, casse-tête des libraires en quête du bon rayonnage et des critiques, perplexes face à cette nouvelle littérature, classée parfois en littérature étrangère ou cataloguée « beur ». Faute de mieux ; sans doute.

Ciel de lune clos le récit autobiographique d’un gosse placé à l’intersection du quart-monde, par la branche maternelle et normande, et de l’immigration, par le père, Berbère marocain. Ce gosse pour parvenir à son émancipation a dû se coltiner le lourd et paradoxal héritage familial pour trouver « une » issue à défaut de trouver « l’issue ». Devenu poète et écrivain, rebelle pour toujours, écorché vif à jamais, Saïd Mohamed, animé par un instinct de survie à l’énergie bouillonnante, porte, sans concession, un double regard : sur lui-même et sur une société qui se révèle: une « grande mécanique qui broie les hommes et les rend si misérables ». C’est bien alors « en connaissance de cause » pour reprendre Camus, cité dans le dernier livre de Jean Daniel, que Saïd Mohamed parle de « la misère ».

Exit ici l’humanisme de bénitier qui voudrait faire l’économie du social et du politique. Chez lui pas de revendication. Le réalisme suffit, ni psychologie, ni pleurnicherie. Les choses sont ce qu’elles sont et il faut faire avec. Pour autant, l’âme du poète n’est ni sèche ni résignée. Elle sait toujours fuir avant le « moment où l’on crève de réprimer son rêve ».

C’est d’ailleurs la rencontre de deux rêves qui se joue sous ce Ciel de lune. Quête de liberté et de réussite pour Dalila, la fougueuse et séduisante marocaine. Quête de soi, d’illusion identitaire teintée d’un brin d’exotisme pour le « sang mêlé ». Le poète désargenté ne sera pas la Madame de Rénal de ce Julien Sorel en caftan.

Mais n’en déplaisent à la police des frontières et à l’administration suspicieuse : le couple n’est pas une fiction. Le mariage ne sera certes pas une sinécure. « La seule excuse que l’on ait, c’est que le ministre de l’Intérieur ne nous a pas laissé le choix. C’est déjà plus drôle non ? » dit le narrateur pas certain que l’administration sache « ce qui est bon pour le citoyen ». « Les lois, qui venaient d’être votées, ne libéralisaient pas la libre alliance des ressortissants de nationalités différentes. Si elle voulait rester, il fallait se marier, et il n’y avait pas à discuter. »
Le plus grave n’est sans doute pas que ces tripatouillages de la loi ne servent en rien les intérêts qu’ils prétendent défendre - comme le démontrent les sociologues -, non, le plus grave est qu’ils instaurent un droit d’immixtion sur les corps et les désirs. Certes Dalila veut à tout prix quitter le Maroc. Que cette femme au caractère indomptable décide de fuir les mœurs machistes de ses concitoyens, on la comprend. Assistante sociale, elle est bien placée pour dire l’injustice et la misère, l’hypocrisie ou l’exploitation des enfants…
Comme les précédents romans de Saïd Mohamed, Ciel de Lune est aussi un roman qui prend sa source au Maroc et où seul, « Beau Papa », le père de Dalila, le « saint homme », vieil humaniste musulman, anticonformiste au grand cœur, réchauffe l’âme des humbles, des siens… et du lecteur.
Pourtant jusqu’à la dernière page l’indécision reste entière, sur cette relation: alchimie complexe de la rencontre, malentendu, mystère de l’amour, tout y est. Ciel de lune est un roman d’amour et d’illusion transfrontière. Roman de l’exil et de l’amputation de soi-même, quête toujours inachevée d’un soi fragmenté par l’Histoire et les migrations. Roman enfin où la parole étouffée de Dalila, cet Autre sur lequel pèse le soupçon, clôt un récit narré à la première personne. Et clôt le bec des marchands de certitudes et autres discours aux relents d’inquisition.

MUSTAPHA HARZOUNE


Cliquez si vous désirez obtenir l'argumentaire en fichier PDF argu Ciel de lune 02.pdf

21/07/2007

Tous les Hommes naissent libres et égaux, sauf eux....

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Appellons-le Ahmed... Non, Mamadou !
Ce pourrait être aussi Angeline... Ils ont des voix magnifiques, ce sont des artistes connus ou inconnus, et respectés dans leur pays.
L'organisateur d'un festival en Bretagne? ou en Lorraine? l'a invité(e) pour une fête du printemps de ce côté-ci du globe.Un producteur a organise pour lui(elle), une tournee en Europe.

Tout est prêt : toutes les pièces administratives ont été fournies: permis et contrats de travail, les billets d'avion achetés .
Mais Mamadou ? ou Angeline ? ne viennent pas. Nous ne les entendrons pas. On ne leur a pas délivré de visa. Pourquoi ? Parce que le droit du travail, le Ministère de la Culture, l'ambassadeur, la police des frontières même - ne comptent pas devant le pouvoir des Ministères de l'Intérieur./ Immigration/Identite Nationale
Il faut savoir en effet que dans chaque consulat un fonctionnaire de ces Ministères a le dernier mot sur toute entrée en France et en Europe.
Or ces incidents sont de plus en plus fréquents. Ils pèsent sur toutes les programmations qui impliquent un ou des artistes venus de pays non européens.

Nous, professionnels et publics, nous subissons de plus en plus souvent l'arbitraire de décisions non motivées, contraires aux engagements professionnels, aux politiques d'échange culturel des collectivités territoriales, aux décisions de différents services de l'état (subventions des Ministères de la Culture, des Affaires Etrangères...).
Nous avons le devoir de faire connaître au plus grand nombre cette situation : les refus de visa, les blocages administratifs de dernière minute, les retenues en centre de rétention et les retours manu militari dans leur pays que subissent, comme leurs compatriotes, un nombre de plus en plus grand d'artistes des pays non-UE.

Nous aimons les musiques du monde entier, nous aimerions entendre la voix d'un poète du sud, nous voudrions offrir l'hospitalité, quelques semaines, à une troupe de théâtre, à des plasticiens, à des danseurs venus d'Asie, d'Afrique, d'Europe de l'est, d'Amérique latine, nous désirons travailler avec eux...
Et nous croyons que nous pouvons les entendre, les voir : quelques-uns d'entre eux sont à l'affiche. Mais cette diversité est illusoire.
Nous constatons que ces pratiques policières, discriminatoires, illogiques, polluent la mise en oeuvre des projets artistiques et aboutissent à une forme de censure insidieuse car intégrée par les programmateurs, artistes, tutelles...
Et nous sommes alarmés par l'annonce d'une politique d'immigration sélective, uniquement inscrite dans une logique d'exploitation des pauvres par les riches, bien loin de l'aide au développement (y compris culturel) que de nombreux pays réclament à juste titre.

C'est pourquoi nous nous sommes solidairement et délibérément réunis au sein du collectif "Schengen Opéra" pour faire connaître ces faits et appeler toutes les personnes et tous les collectifs qui se sentent concernés à signer notre appel.

Nous appelons toutes les personnes, les partis politiques, les institutions internationales, les représentations professionnelles, les organisations non gouvernementales, les médias, tous concernés, à demander avec nous :

- le respect par l'administration des règles existantes ;
- la clarification et l'harmonisation à l'échelle européenne des règles d'attribution des visas aux artistes non-U.E. ;
- l'arrêt immédiat des "reconduites à la frontière" instantanées pour des artistes non-UE qui sont pourtant porteurs de contrats d'engagement avec un employeur culturel de notre continent ;
- la mise en place d'urgence, avec tous les services des États concernés, de plates-formes de discussion ouvertes, visant à la soumission aux parlements nationaux et européen de réglementations transparentes, négociées, démocratiques.

La liberté de circuler des artistes est une liberté fondamentale

signer la petition SCHENGEN OPERA en cliquant ici


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L'illustration est de Yves Budin qui vient de publier aux carnets du dessert de lune Visions of Miles

19/07/2007

Coordination des éditeurs indépendants

Chers amis,
vous avez été plus de 7 000 à signer la pétition initiée par l'Atelier du Gué éditeur en faveur des tarifs postaux et pour la libre circulation des idées, et nous vous remercions de votre confiance.

La presse a été alertée, et les réactions favorables se confirment.

La coordination responsable de la pétition va remettre la pétition aux ministères de la Culture, mais également à celui de l'Industrie, ministère tutélaire de La Poste.
De nombreux députés sont intervenus, de toutes sensibilités, par oral ou écrit, auprès du gouvernement précédent et de l'actuel.

En septembre prochain, au moment où la pétition sera remise aux ministères concernés, aura lieu la renégociation du Contrat de Plan entre La Poste et l'Etat, qui définit les missions de service public de l'entreprise.

Nous avons besoin de vous.

Vous disposez en pièce jointe d'un modèle de lettre type, qu'il vous suffit de recopier, signer et envoyer à votre député ou à vos élus locaux, afin de les sensibiliser à la question.
Pour trouver l’adresse et le nom du député de votre circonscription pour pouvez vous rendre sur : assemblée nationale en cliquant ici

Nous poursuivons auprès de la presse et des institutions, avec beaucoup de détermination le travail de sensibilisation, et nous vous remercions de votre action.

Bien à vous tous,

La coordination des indépendants du livre.

Pour tout renseignement complémentaire : laposte@lekti-ecriture.com




Modéle de lettre



Mr. Ou Mme
Adresse postale :


Tél.

Le 20 juillet 2007



Madame, Monsieur,

En février 2007, l’Atelier du Gué, éditeur, suivi bientôt d’une coordination, a initié une pétition en faveur de la mise en place de tarifs postaux spécifiques appliqués à l’objet livre, comme il en existe dans la plupart des pays européens.

En effet, les tarifs postaux actuels par leur coût excessif remettent en question la diffusion des éditeurs, et par voie de conséquence, la pérennité de l’édition indépendante, entravent le droit à l’expression, réduisent l’économie du livre et affaiblissent la démocratie.

La pétition a été signée par plus de 7000 citoyens et acteurs du livre, démontrant ainsi la prégnance des inquiétudes exprimées par les éditeurs indépendants et leurs lecteurs.

Nous vous demandons par la présente lettre, et au vu des documents ci-joints, de bien vouloir agir, en tant qu’élu, comme certains de vos collègues qui l’ont déjà, et de relayer auprès du gouvernement, par une question écrite ou orale, cette pétition et les revendications qu’elle porte.

Dans l’attente d’une réponse favorable de votre part, veuillez agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

(signature)

Ci joint le texte de la pétition



Soutien aux éditeurs indépendants et aux revues littéraires - Pour la libre circulation des idées

Pétition de l’Atelier du Gué



La Poste est un des outils privilégiés de diffusion des livres et revues littéraires des éditeurs indépendants, auprès des libraires, des bibliothèques et du public.
Or, les transformations de La Poste, l'abandon des tarifs particuliers ou intermédiaires, la libéralisation des services, les fermetures de bureaux, mettent aujourd'hui leur existence en danger. Ceci porte préjudice aux écrivains, à la création littéraire, aux éditeurs, aux libraires, aux lecteurs, comme à toute la chaîne du livre (graphiste, photographe, imprimeur...).
Des tarifs postaux abusifs, la réduction programmée à l'accès des tarifs "presse" par de nouvelles contraintes administratives, l'abandon des tarifs réduits ("coliéco" "sacs postaux de librairies"... le refus de La Poste d'appliquer le tarif "livres et brochures" sur le territoire national), etc... remettent en question la pérennité de l'édition indépendante, et par voie de conséquence, entravent le droit d'expression, réduisent l'économie du livre et affaiblissent la démocratie.

Des centaines de petites structures éditoriales sont aujourd'hui contraintes à réduire ou à cesser leur activité.

Les soussignés s'inquiètent de cette situation et demandent à l'Etat, aux ministères concernés et à la direction de l'entreprise publique La Poste de créer un tarif préférentiel pour les livres et les revues (indépendamment, pour celles-ci, de l'attribution, ou non, d'un numéro de commission paritaire), afin de garantir pour demain la diversité culturelle et la libre circulation des idées.

Les Crobards de Malnuit (2)

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L'illustration est de Yves Budin qui vient de publier aux carnets du dessert de lune Visions of Miles



Mèze Malnuit

Un soir on se baladait à Montparnasse – la nuit était claire et froide, on se les gelait un peu, les terrasses couvertes étaient noires de monde, et on était partis à discuter, pas question de poursuivre sous des cloches pareilles sauf en gueulant comme des abrutis, pas l’envie – Chaf me dit :
- Je t’emmène au Falstaff
- C’est quoi ?
- Un bistrot tu verras. Rien d’extraordinaire mais on est tranquille, c’est un peu fermé.
C’était juste à deux pas , au début d’une petite rue grimpante.
En effet, on était assis douillettement à gauche de l’entrée. Je me souviens que c’était assez chaleureux, comme le décor – ou plutôt je voyais le décor à travers la discussion et il y avait une chaleur amicale qu’il n’avait pas forcément -. On buvait des alcools pleureurs – c’est à dire que les verres pleuraient, sans doute d’avoir trouvé l’âme sœur... C’est merveilleux deux âmes sœurs qui se rencontrent. Si je me sentais bavard je pondrais bien quelques pages là-dessus, peut-être même sur un alcool content aux larmes du verre où on l’a mis. – au bout d’un moment j’aperçois – merde c’est pas vrai, mais si c’est bien lui – et alors – t’occupe pas c’est rien – c’est vite dit ! – chuis pas sûr de bien voir, je dois être un peu rond – t’excuse pas, accouche –
Beckett, j’te l’donne en mille !
Ça te fait peut-être rien mais moi ça me... j’en suis gaga...
Chaf comprenait quedale, tout d’un coup j’étais blême, ou rose, et les tempes me battaient comme des peaux de zèbre. Un effort intense pour ne pas exulter, mais vraiment – Peut-être même que ça ne se voyait pas tellement, je ne sais pas pourquoi, je voulais garder ça secret. Je ne pouvais pas oublier Chaf, je n’avais pas le droit, et en même temps je ne devais pas me priver. De quoi ? De l’occasion qui se présentait ?
Est-ce que j’osais aller vers lui ? Non... Faire quoi... Pourtant j’y étais projeté, aspiré, un appel d’air formidable qui me décollait du siège où je n’étais plus pour personne sans en bouger d’un poil. Cloué, figé, et muet, tout en continuant de parler pour dire à Chaf que c’était Beckett qui est là-bas ce vieux tout gris et sec comme une trique là-bas au fond, tu le vois ?
Je lui expliquais que c’était un type extraordinaire, peut-être le plus grand écrivain vivant, oui y a pas de doute, incontestablement bordel, un type sensationnel, un mort vivant, au sens qu’il est au plus près du point limite où la vie a encore le dessus, la preuve l’homme existe bel et bien il est là devant nos yeux – point à partir duquel toute vie cesse et on se décompose, en témoigner encore, à ce point-là écrire, c’est phénoménal, inconcevable, affolant...
Je ne sais pas ce que je dirais, peu de choses en fait, mais intérieurement j’étais bouleversé et les mots me venaient en masse, tels qu’ils sortaient de la bouche d’ombre, ce trou sans lèvres qu’on a dans l’esprit... qui est l’esprit ? c’était même pas des mots c’était de la sensation pure, fallait à tout prix que ça cesse sinon je ne répondais plus de rien...
J’exagère ? Je me le demande honnêtement...
Bien sûr il ne s’est rien passé ; je suis resté là et j’ai vu.
La vieille l’appelait « ce vieux Sam ». Le vieux opinait souvent de la tête. Et lui, Beckett, il se la prenait à deux mains la tête, et la pétrissait comme glaise, la malaxait, doigts à moitié repliés pour que les ongles grattent grattent grattent grattent cette écorce emmerdante le crâne, ce récipient fêlé, CE TROU qui veut passer pour autre chose il y tient, à se demander pourquoi vraiment je ne fais que ça depuis deux mille ans, me gratter la tête, creuser ce trou, je crois savoir mais je n’ose pas dire, pourquoi, alors j’écris, c’est pour ça que j’écris, et – tiens je n’ai pas fini mon verre

Pour la prose c’était mon chouchou, je parle d’un maître à écrire.
Kierkegaard m’impressionnait terrible... Un type fabuleux. Mais un esprit, pas un modèle.
Beckett et Michaux.
Mais je ne veux pas laisser entendre qu’écrire c’était une activité séparée ! C’était une façon de faire, ou d’être, comme boire des pots, causer, faire l’amour. Une façon de faire l’amour. Une autre façon de penser, de dire aussi, et de voir le soleil se lever, monter, puis décliner, la nuit descendre et s’installer, jusqu’à ce que le soleil se lève... Une façon de vivre, sans que ça soit autrement estimable.
Beckett se servait des cailloux (Molloy) et autres babioles pour y coller plus fort, à la vie ; la vie impossible ; l’esprit écrabouillé par la pesanteur de l’absence (quelle absence ?) ; le vide et les tonnes, à supporter jour après jour ; on se décompose, on croule, on fait du sable, du sable d’os...
(J’avais torché Ou bien Ou bien quand j’ai eu cette série d’angines. J’avais gratté mon premier texte en prose, ça se voulait un bouquin, 200 pages, 17 jours d’écriture en pyjama, un bon souvenir). (Mais non, j’étais encore au bahut, puisqu’un prof l’avait su, celui qui nous lisait Michaux, Le grand combat, en postillonnant sur les premiers rangs – Il avait dit « Bravo, mais un bouquin ne signifie pas grand chose, c’est au deuxième que tout commence » - Je l’avais revu une fois dans le train que je prenais pour aller aux Arts, et on avait parlé du Château de Kafka. Postillonnait toujours autant, et cette fois j’étais à portée, hou là !)
y a toutes les choses à dire : afin qu’on les oublie ! Je traîne avec moi une ménagerie d’étrangers qu’un temps chacun j’ai pris pour mon reflet : peintres, auteurs et poètes, hommes de pratiques et d’idéal, et d’autres : personnes connues, sans œuvres que leur comportement, leurs phrases aussi, et toujours des passions, plus ou moins admirables, plus faciles qu’admirables, et finalement encombrantes. Un tas de merde.
Je sens qu’on écrit pour faire le vide, et on l’atteint rarement. Prédestination ?...Beckett écrit pour trouver l’os sous la barbaque, le sel au cœur de la matière. L’âme ?... Une grande brasserie de rien – comme si rien était quelque chose de vivant, plus vivant que tout le reste et comme auteur de ce reste...
Je m’entends penser que j’aimerais dire ce qui se passe (voulais dire se pense) sans aucun souci de la suite. Du pied, le mien, qui fait du pied au pied de la table où je suis assis pour écrire, pour fermer les yeux au décor (toujours le traverser, bêtise. Et illusion) on fait le symbole facile d’une inépuisable et épuisante solitude (Et pourtant j’écris à quelqu’un. On n’est jamais seul).
Je pensais que « mon visage, mon vrai visage, est celui que tu vois quand je ne suis pas là ».
Et la petite qui me disait : « Mèze, si je peux parler 5 minutes avec toi, je boufferai un champ de luzerne, après ». j’ai pris ma verge entre les dents et je l’ai avalée. C’est trop simple.

18/07/2007

Les Crobards de Malnuit

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Les illustrations sont de Yves Budin qui vient de publier aux carnets du dessert de lune Visions of Miles


La seule montre que j’ai jamais eue, je l’ai portée quinze jours. Cadeau qu’on m’avait fait pour mes 20 ans. Le temps était venu d’y faire attention, au temps. Mais on dirait qu’à ce temps montré j’accordais un coup d’œil méfiant, et que je lui préférais de toujours un temps caché plus véridique.
Si j’avais un talent de scribe proportionné au temps que j’ai passé à l’introspection, je pourrais raconter toute ma vie à partir de cette montre, comme si son absence à mon poignet en donnait le sens – différent des aiguilles d’icelle.
Est-ce qu’une montre a jamais empêché quelqu’un d’être étonné qu’il soit si tard, ou qu’il fasse encore jour, ou qu’il soit l’heure de manger et qu’il n’ait pas faim ?
Les montres c’est tic tac et toc. Pas comme le temps dont elles ont le souci, qui lui n’a guère souci d’elles ! S’il se laisse enfermer dans ces niaises petites boîtes, c’est pour mieux filer du coton à l’anglaise avec ses amoureux transitoires et gloire à Dieu au plus haut des cieux qui a su épater tout son monde en créant la Terre en 6 jours seulement !
Dans sa prodigalité il songeait avant tout à ces grise mines de théologiens à qui fallait bien donner de quoi passer le temps sans être obligé de se reconvertir. Time is money c’est américain, et les américains c’était pas prévu. Ils se vengeront : ils ont mis les premiers le pied sur la lune - Armstrong. (Son homonyme l’avait déjà mis, et au-delà, depuis belle lurette, mais il est vrai que c’était un nègre, comme qui dirait que ça comptait pas. Il vient de mourir, en laissant derrière lui une flopée de soucoupes volantes que ceux qui ont des yeux pour ne pas entendre croient voir flotter dans le ciel en ces jours bien sombres quand la nuit est claire) – en attendant de Lui mettre leur poing dans la gueule peut-être !... Alors, ils entendrons soudain la trompette de Louis, leur surdité cessant et leur cécité c’est sûr ils en verront l’or, ouf !
Quand je dis les ricains, on a compris que je parle d’une mentalité dont les ravages dans l’espace-temps qu’elle exploite n’ont d’égal que sa nullité. (C’est ce que pense grossièrement l’ermite Albéric Troducq, que je vais consulter épisodiquement parce qu’il a la vue basse et l’humour pesant – pas confondre avec Albert Ducrocq, que j’ai pas besoin de consulter pour connaître ses pensées, lesquelles m’affligent aussi profondément que sa vue est élevée, pouah.)
Donc je disais que j’ai le poignet aussi nu qu’un ver. De montre point, ni par conséquent d’horaires, pas de risques d’être en retard à mes rendez-vous, et quand la vie en société m’impose d’être exact, je m’arrange : j’entre dans le premier bistrot boire un coup et j’en profite pour jeter un œil à l’inévitable cadran.
D’ailleurs je saurais pas dire comment je m’y prends, ça m’est naturel. Je chie quand j’ai besoin et j’évite comme je peux d’être puni pour ça. Non mais si j’ai parlé de cette montre c’est que ça pourrait être amusant de démontrer ce qui en découle, rapport aux formations et déformations de mon caractère...*
Le temps et moi on fait ça sans mouchards. Si les flics me suspectent un jour, à la question rituelle « Que faisiez-vous dans la nuit du 17 au 18 ? » je me mettrai à cafouiller et je donnerai ma langue au chat. Faut pas.
Quand une époque ou une date s’inscrit en chiffre dans ma mémoire, c’est qu’elle a sa raison, tant mieux tant pis : tant mieux si je peux m’en servir, tant pis si elle me dessert. Quand je pense que le mec Rimbaud pondait ses trucs illuminés à 16 ans ? 18 ans ? (vérifier) et qu’au même âge je pataugeais dans les mots comme c’est pas possible – et pas n’importe lesquels attention, plus c’était abscons et plus je croyais ça bon et pas con et profond.
Mais Rimbaud, ce porc d’ Arthur, ce n’était pas mon modèle, mon modèle c’était Renoir, l’Auguste – Non Renoir c’était fini, c’était Vlaminck – Pas à 18 ans non, à 16 ans, oui c’est ça, à 18 ans c’était personne. J’aimais des peintres parce que je me voulais peintre, la poésie c’était pour rire. J’écrivais tout plein de trucs et de machins, des poèmes quoi, et aussi un journal, tiens où est ce qu’il est passé, ah oui, je l’ai brûlé dans le petit poêle en fonte que j’avais dans ma piaule. Je me souviens que mon père avait eu l’air fâché quand il a su la chose. Tu parles, ça dégageait, on se serait cru chez Vulcain ! – Il m’a dit « Pourquoi t’as fait ça ? » et ses yeux étaient durs, oh pas longtemps, mais ça m’est resté là dans le buffet avec un gros point d’interrogation , parce que vraiment je comprends pas, lui qui ne m’avait jamais paru se soucier de ça, que j’écrivais. – Pour rire et parce que je souffrais ?
Est-ce que je sais maintenant pourquoi j’écris ? – Pourquoi j’écris, c’était pour moi soit disant la question qu’il fallait que je me pose, et aussi « pour qui » et aussi « comment »... Pas moyen d’y échapper ; on ne pouvait pas écrire sans avoir la triple réponse, qui constituait en quelque sorte le « passeport pour l’écriture », m’avait dit monsieur Chépaqui des éditions Julliard. Il était bien intentionné et je l’en remercie, même si à l’époque ça m’avait fait de la peine, ouais, parce que je ne savais pas, déjà, et que je ne voyais dans ces trois questions qu’une sombre hérésie. Ceci dit ce n’était pas bon et fallait peut-être que je travaille un peu la matière avant de prétendre à la publication.
Une idée comme ça qui me vient à l’instant : Et si je ne montrais pas mes textes par peur qu’on me dise « C’est mauvais » ? Outre que je jugeais inaptes à les lire les gens autour de moi, je ne voulais surtout pas risquer de rougir et m’enfuir la queue entre les jambes et mes pages sous le bras. Je m’adressais directement aux éditeurs, qui, eux, étaient censément de bons juges ; s’ils n’aimaient pas, il y avait entre leur dire et moi l’épaisseur du papier où je pouvais à mon tour répondre, me défendre si le cœur m’en disait. J’étais lâche, timide et vaniteux je crois. Je suis resté lâche, faut dire ce qui est, bien que j’aie acquis un certain courage, mais qui n’en a pas pour ce qui lui plaît ? Je suis resté timide, on n’en guérit pas, mais j’ai diversifié mes masques. Enfin je suis plus vaniteux que jamais – au point de désirer ressembler à personne et que chacun me ressemble, afin que je ressemble à tout le monde, tralala –
Je ne voyais vraiment pas comment ce que j’écrivais aurait pu être différent une fois noir sur blanc. Ce qui est écrit était écrit, parole d’évangile. Aussi bien ce que je disais n’avait d’importance que parce que c’était ce que je cherchais à dire, c’est mal dit. Les tâtonnements de la parole, les multiples façons de parler m’intéressaient seules, et non pas les sentences ; une phrase maladroite avait plus de charme et de sens qu’une phrase bien faite, comme en ont les mots d’enfants plutôt que ceux des orateurs – mes tentatives étaient sincères et pleines de tripes et dénuées de ce savoir-faire qu’on me prônait ; faire des progrès c’était mon affaire, et si je ne savais que piétiner c’est que j’étais un piétineur – progrès dans quel sens hé ho hein ?
J’avais sûrement un peu ce désir largement répandu qu’on s’incline sur mon passage, et de préférence admiratif ; mais pas d’étiquette, pas de sceptre, et telle qu’en elle-même ma nature était nue, un désert où le soleil craquait, un rogaton d’êtrumin dans le nœud du Verbe.
Écrire fut sans doute une recette pour me replier, me défaire. Ou plutôt ça l’est devenu, dès que les rimes au bout des phrases sont devenues des machins factices, des casseroles pour faire du bruit. Que j’en savais des choses à cet âge et que c’est long de désapprendre !
Et le jeune dingo téméraire qui s’allonge le cou à ronger ses liens, ça le mène à quoi ? À en chercher d’autres. À croire qu’il lui faut répéter le schéma d’origine. Allez va, téter sa mère y a que ça de vrai.
Laisser les nœuds se faire et se défaire et les eaux stagner ou couler et le soleil envahir la cave, qu’est-ce que ça veut dire et LA PAROLE PARLER !

*Quand j’étais merdeux j’ai passé pas mal de vacances en Suisse où la montre est une industrie nationale et où mes parents sont nés – Ils y ont même vécu toute leur enfance. – Ça a rien à voir ?

17/07/2007

La vie aux indes (3)

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Photos: Bénédicte Mercier

Les trains qui rentrent en gare sont tellement bondés qu’il paraît bien impossible qu’autant de monde puisse tenir dans un espace aussi restreint. Pourtant le miracle à lieu chaque fois que retentit le sifflet, l’ensemble s’ébranle lentement d’abord, puis prend de la vitesse.
Ce qui n’empêche pas les derniers retardataires, de courir en dératé pour réussir à saisir au vol une poignée, un morceaux de grille où s’agripper fortement pour tenter de monter dans le convoi, bien que les portes soient fermées. Si les grilles aux fenêtres interdisent aux resquilleurs de pénétrer dans les wagons, elles interdisent aussi de sortir en cas d’accident. La fenêtre qui n’en possède pas, c’est l’issue de secours. D’agiles jeunes gens ont trouvé refuge sur les toits des wagons. Juchés ainsi ils voyagent. Ayant pour eux la résistance de leur âge, ni La pluie ni le vent ne semblent les déranger.
Celui-là voyagera en plein vent, se tenant comme il le pourra, un seul pied sur le marchepied, car d’autres étaient déjà là avant lui. Il tiendra tant qu’il pourra avant de valdinguer sur le ballast ou de passer sous les roues du convoi. Car il doit bien de temps à autre en tomber quelques-uns pendant le voyage. Mais qu’importe, sur le nombre, cela ne se verra sûrement pas et le train ne s’arrêtera pas. Les corbeaux et autres charognards n’ont qu’à attendre leur pitance le long des voies. C’est bien miracle, si à chaque voyage ils n’ont pas de quoi faire bombance.
Les gares sont le lieu de toutes les transactions. Des caisses des marchandises diverses s’entassent sur les quais. Des sacs en toiles de jute sont empilés. Thé, café, épices ? Une dérisoire bâche plastique bleue les recouvre pour les protéger de la mousson. Un homme une aiguille recourbée à la main en rafistole un, dont la panse menace de répandre le contenu sur le quai. Comment vont-t-il réussir à rentrer toutes ces marchandises dans les seuls wagons destinés à cela dans ce train de voyageurs? Des hommes portent sur leur tête des charges si lourdes qu’elles ont de quoi écraser n’importe qui, sauf eux. Maigres noueux comme des roseaux aux articulations ces portefaix semblent d’une résistance à toute épreuve.

Des vaches qui déambulent entre les humains tentent de manger ce qu’elles peuvent. Elles chapardent dans les provisions des voyageurs et inspectent le contenu des sacs d’une langue pendante. Au passage, elles lâchent quelques bouses qui vont s’éclater sur le ciment du quai. Les vaches vivent là aussi dans cet incroyable enchevêtrement. Ses yeux d’européen ébahis admirent ce capharnaüm si étrange et totalement déroutant. Ailleurs cela serait signe d’anarchie, voire d’émeute, ici tout semble si paisible. Presque bucolique est le tableau de ces vaches au milieu d’une gare et de ses centaines de milliers de passagers... Plus rien n’étonne, ne doit étonner. Si c’est ainsi que cela est, c’est ainsi que cela doit être...
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16/07/2007

la vie aux indes (2)

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Suspendue hors du temps, une vieille maharani vit recluse dans une aile du palais.
Une jeune femme dont la prestance indique la lignée princière, probablement la future héritière des lieux, tient la caisse des entrées. Le touriste est généreusement invité à laisser, en plus du montant de son entrée, une obole pour soutenir la restauration du patrimoine royal. Les voilà devenus à leur tour mendiants pour maintenir en état les ors d’antan. Cruelle revanche de l’histoire. Dans les vitrines, des photos du siècle écoulé partageant l’intimité des têtes couronnées, lors de chasses au tigre à dos d’éléphants. Empaillés des animaux en tous genres: gavial, tigres, lions, sont exposés dans des vitrines poussiéreuses dans un état plus proche du carton pâte dans laquelle se serait logé toute la vermine que de l’état de bête sauvage. Alignés sur les murs des dagues, des épées, des fusils à éléphants de plusieurs pieds de longueur portés sur l’épaule de plusieurs hommes, plus proches du canon que du fusil. Les fastes d’antan réduits à de simples souvenirs, tel est le destin de ces mortels que l’histoire a laissé sur le carreau totalement déplumés. Ces lieux sont hantés, et cela sent terriblement fort les déjections de chauves-souris. Des hordes de singes se sont installées dans les anciennes étables à éléphants et les parties inhabités, ce qui accentue plus encore l’aspect désolant de l’ensemble. Grimpés dans les branches d’un banyan ils narguent et menacent de leurs puissants crocs celui qui tenterait de s’aventurer sur leur territoire. Ils sont ici chez eux et le font bruyamment savoir.


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15/07/2007

Ici Même (4)

Les peintures sont de Dorothy Napangardi pour retrouver son travail Cliquez ici

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Gitane, regarde au creux de la main,
La valse des volutes bleues où se joue le destin
Et prédis-moi, des tempêtes, des soifs de rocs
En attendant des horizons nouveaux, au bout du quai.

J'ai cherché le vent en essayant de garder le cap,
Le sexe tendu en direction des néons somnambules.
Dans ce marigot où la nuit donne ses concerts
De sirènes faméliques, ses bagarres entre ivrognes.

Dans les éléments contraires, sur ce radeau,
Certains sont devenus fous, d'autres ont péri,
Quelques-uns ont survécu, aucun n'a prétendu y être
Lorsque est revenu l’apaisement.

Cigarette pour survivre au romantisme des visages
Avides de ces presque rien inventés pour continuer.
Cernés par l'existence trop lourde et la faim de vivre,
où l’on se consume sans remords aucun.

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Depuis l'âge de la nuit nous venions ici.
Sur les pierres tendres, des noms, des formes.
Dans un coin, l’empreinte des corps.

A même le sol s'y retrouvaient les amants.
Terre luisante dûe à la sueur et aux frottements des peaux
Au plaisir marqué par la semence qui a coulé sur le sol.

Dans cette grotte, nous avons découvert
L’émotion pure des corps emmêlés et sans l'avoir su,
Compris que nous n'appartiendrons plus à ce monde.

Sans retour possible plus rien ne fait peur.
Des plaisirs, des liens secrets,
Là où les autres enfants jouaient.

Te savoir vivante sans la souillure du possible me suffit.
J'imagine ces instants couronnés d'étoiles et de parfums.
Dans nos festins imperturbables, vivons apaisés
Quand l'amour s'éteint, atteint par tant de heurts.

Malgré confusion et silence,
Pareil à un poisson rouge dans un bocal
Hissons avec légèreté le drapeau de l’ignorance
Puisque les savoirs ne se laissent pas apprivoiser.

Glissons dans cette peau, d'un bout à l'autre du monde,
Avec l’empreinte d'éternité des vieux vêtements.
Nos morts veillent ensemble pour nous donner sens.
Retournés dans leurs croyances ils inventent l'inconnu.

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Bouleverser l'enchevêtrement des poutres par une métaphore du rien.
Vivre d'arrogance et avoir comme secours au passé, la désobéissance et un grain amer de café.
Nostalgie de ces années d'enfance incroyable, de voyages dans le possible.
Comment entrevoir la nudité des pénitents sans le romantisme du danger et les bourrelets violets des cicatrices sous les doigts.

La laideur épuise autant que la légèreté.

Traverser des ports, aimer les fleurs, le chant des oiseaux, saluer des poissons rouges.
Rien n'est moins fier que le lierre des anges sur les arbres.
Un matin d'été un cargo glisse au milieu des champs parmi les vaches noires et blanches.
Des quidams ébahis applaudissent un cortège qui glisse sur l'asphalte toutes sirènes affolées.


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Un basque qui joue de la musique aborigène


Si vous avez le goût pour les choses étranges, comme un mélange de flamenco/musique aborigène, voila une bonne adresse.
Quand je l'ai entendu jouer sa musique, face à l'océan sur le port de San Sébastian, j'ai tout de suite pensé à Gaston Lagaffe. Je ne sais pas pourquoi....
NIKOLA IBAN seul ou avec son groupe Samar le morceau Cuatro a déguster seul ou accompagné le morceau Maroko assez étonnant aussi. du ragga/reggae/aborigène c'est pas mal non plus à condition d'être totalement iconoclaste. Et pour ceux qui doutent encore, le petit dernier pour la route Totem

Si vous désirez vous procurer son CD: Cliquez ici

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02/07/2007

Et dire que je voulais devenir écrivain...

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Cette photo provient du site du photographe Cara Barer cliquez sur son nom pour voir son travail...


Quand je pense que j’ai même publié des plaquettes à compte d’auteur. Bien sûr à force de ténacité et d’abnégation, j’ai aussi réussi à trouver un éditeur pour mes romans qui n’ont pas marché. J’aurais tout vu et beaucoup entendu. Enfin…
On m’a aussi répondu : « On ne va pas faire d'argent avec la misère du monde. Il faut écrire des choses lisibles par le lecteur lambda. »
Dame, ces gens là ne sont pas là pour rire. Ils ont des coefficients multiplicateurs à la place du cerveau.
— Ce n'est pas un texte de cette mouture là qu'on attend de vous, m’avait habilement glissé à l’oreille un directeur commercial comme une bonne fée.
Alors il ne s’est plus senti si laideron le petit auteur. Le commercial n’avait pas encore crié au génie, que le petit prétentieux que j’étais déjà écoutait.
— Vous savez, mon ami, pour survivre il faut accepter de passer sous les fourches caudines du Marché. Pour que votre littérature se retrouve sur l’étal du supermarché, comme n’importe quel objet. Pour être visible, il faut avoir été vu. Par des gens dont c'est le métier de voir, a-t-il continué. Vous devez comprendre ça, si vous voulez prétendre devenir écrivain. Vous devez plaire aux gens du métier car ce sont eux qui décernent les points. Vous avez un peu de talent, du moins suffisamment pour que je perde mon temps avec vous et que je vous réponde au téléphone mais, de grâce, arrêtez de geindre et de faire pleurer. Dans les chaumières, les gens recherchent de la littérature qui les réconfortera et leur fera oublier le quotidien, mais pas une littérature de gémissements à longueur de pages. Vous savez, les gens qui lisent des manuscrits qu'ils n'ont pas écrits sont persuadés que, s'ils en écrivaient, ils feraient de la bonne littérature. Alors faites leur croire que c’est eux qui l’ont écrit. Utilisez leur langue, leurs références, mais ne leur imposez pas votre vision du monde, aussi talentueuse soit elle. Elle ne se vendra pas. Votre petite histoire sur l’échelle de Richter des catastrophes humaines ne vaut rien. Un immeuble qui s’effondre intéresse bien plus la ménagère.
— Il y a du style dans ces textes, je vous jure, avais-je tenté d’articuler en avocat du diable.
— Y a t il une maladie incurable en jeu? Un marathon de la solidarité qui est prévu? Une perversion sexuelle quelconque? quelque chose qui permettrait à un très large public de s’identifier?
— Non, rien de tout ça !
— Vous voyez bien que ça ne sert à rien le style, si on ne peut pas le vendre. Il faut être sérieux. Le style mon ami c’est un épiphénomène, une demande marginale du marché ! Qui s’intéresse au style à part vous et quelques esthètes ? Personne ! Vous avez du talent, alors ne le gâchez pas avec une histoire qui va rebuter le lecteur moyen. Non, racontez en nous une qui fasse rêver et dans laquelle il y ait une pincée d’aventure, une autre d’érotisme, du suspens, des bons, des méchants. Vous me saupoudrez tout ça avec du soleil, de l’exotisme. Voilà ! Vendez moi ça dans un très bon décor. Mais ne parlez pas de la misère, aussi juste soit votre vision. Les gens veulent qu’on les fasse rêver. Pas qu’on leur mette le nez dans le caca. Nous, on s’efforce de leur faire oublier le quotidien, alors que vous voulez le changer. C’est courageux et totalement inconscient. Vous êtes encore dans le romantisme rimbaldien, c’est beau, c’est noble, c’est généreux mais épuisant. Que voulez vous exactement ? Vivre de votre plume ou écrire pour le plaisir au risque de n’être ni publié, ni lu ? Faites le tri dans vos sentiments et vos désirs. Si vous pensez vouloir gagner votre vie, changez de registre. Sinon personne ne vous suivra sur un coup pareil. Vous croyez encore à l’intelligence du lecteur, au bouche-à-oreille. Mon pauvre, il faut atterrir. Si vous ne passez pas à la télé dans plusieurs émissions en peu de temps et que votre bouquin ne tourne pas dès la première semaine, c’est foutu. Ça, mon ami, c’est la réalité et vous devez composer avec. Je vous dis ça parce que vous m’êtes bien sympathique. Vous me plaisez bien avec votre fougue. Votre histoire est très intéressante en soi. Mais ne la gâchez pas, je vous en prie. Revenez me voir quand vous serez dans ce créneau, je suis sûr qu’on fera de très bonnes affaires ensemble, dans trois, dans cinq, dans dix ans peu importe. J’attends l’auteur que je saurais vendre et on me paye pour ça.

Et le petit auteur que j’étais à l’époque tout penaud comme un jeune chiot qui vient de s’être fait réprimander par son maître parce qu’il s’est laissé aller dans un coin de la pièce marchait le long des quais de la Seine avec une furieuse envie de se foutre à l’eau.
— Non, tout n’est pas perdu. Ce type a sûrement raison. Il faut utiliser ce qu’il m’a dit pour m’adapter au marché. Oui, tout ce qu’il raconte est vrai, mais je ferais mieux encore. Je vais sortir le grand jeu.

Car le petit auteur qui se trouve dans chaque écrivain est prêt à entendre ça. Il en ferait des montagnes pour trouver un éditeur. Il rampe en bon petit gars. Il obéit à l’œil, le doigt sur la couture. Prêt à toutes les bassesses pour admirer son nom imprimé sur la jaquette. Brave bougre. Il ne discute pas les pourcentages, les droits d’adaptation, les éditions étrangères. Il signe tout, sans regarder, sans lire, sans comprendre. Même s’il le lit, il sait qu’il peut toujours essayer de décrypter les termes d’un contrat d’édition. Sans maîtrise de droit, il n’a aucune chance de s’en sortir.
Il en tortille du popotin comme une roulure, le petit auteur. Dans les bassesses les plus minables, il est capable de se fourvoyer le tout à l’égo de l’auteur. Si l’artisan de la phrase lui laisse prendre les commandes il a tort cent fois. Si la bourrique d’auteur tient les rênes, le tailleur de phrase perd tout libre arbitre. Flanqué de l’enflure d’auteur et de son maquignon d’éditeur, il ne peut que s’attendre au pire. Car pour l’éditeur, tout est bon, pour plumer le velléitaire pisse copie. Les corrections, il les refuse en cas de réimpression, à cause de la mise en page, des films et des plaques. Ou alors, il faut les défalquer des droits. C’était écrit dans une ligne d’un paragraphe du contrat qu’il n’avait pas pris le temps de se faire expliquer.
Quant à l’auteur, il va sur les salons avec sa voiture, paie l’essence du déplacement, parfois son repas froid. Et il pousse le vice jusqu’à accepter de loger dans un mi-pucier, mi hôtel, en face de la gare ou en périphérie de la ville, pour ne pas faire trop de frais à l’éditeur. Voire même il partage sa chambre avec un commercial qui ronfle. Il accepte de rester figé à son siège pendant des jours entiers, sous un chapiteau étouffant, un gymnase bruyant, une salle des fêtes frigorifique, ou un hall déserté pour cause de championnat de foot, pour tenter de vendre quelques exemplaires. Si ses livres ne sont pas égarés dans la nature et sont bien arrivés sur le stand en heure et date, il s’estimera miraculé. Pendant tout ce temps, une pythie éructera dans un haut parleur la liste des auteurs présents sur le salon, ainsi que celui du petit Jonathan, qui attend son papa au bar. Là où il était quasi sûr de le retrouver. Ces annonces lui déchireront les tympans. Il se farcira la présence de ses collègues célèbres qui dédicaceront à tour de bras. Il sourira aux inepties d’un critique littéraire stalino dépressif pour faire semblant d’être poli et ne le sera pas de toute façon.
L’auteur est comme les autres humains, un individu avec varices, hémorroïdes, calvitie, embonpoint, arthrose et autres avaries. Mais plus putassier que lui, cela ne doit pas exister. Quand il peut lire son nom sur le programme, il prend une décharge d’adrénaline pure. Cela lui semble tellement incroyable. Enfin la gloire. Qu’importe si l’entrefilet, de deux lignes en corps six qui parlera de lui, aura pompé l’argumentaire fourni par l’attachée de presse, aussi excité qu’un pygmée atteint par la mouche tsé tsé. L’auteur se sent récompensé de tant d’efforts. Soldat de toutes les guerres, sur tous les fronts, il pense que son sort est enviable. Il aurait l’impression d’être mesquin en demandant l’application de la convention de Genève qui sied à son cas. Le droit à un minimum de traitement humain et l’accès aux soins vitaux, au cas où il survivrait à cet abattoir. Car il y a bien peu de chances pour qu’il remonte à l’assaut lors de la prochaine offensive.
Ce n’est pas le tout d’avoir son nom sur la couverture. Il préfère être payé comme nègre et qu’un autre profite d’une gloire si aléatoire. Aux manettes, notre homme se sent pousser des ailes et il soupèse, découpe, taille, tranche, traite et traficote. Le comportement est putassier mais il n’a pas pu s’en empêcher. Il en a fait son affaire du procédé. Il a du métier et il prend la phrase en main. Maintenir l'assistance en haleine en attendant la chute justifie tout ce qu’il peut raconter tout le long de ces pages. Parce que sans elles il n’est plus rien. De l'effet fluet à la répugnance, il importe que le tableau final plaise.
Avec le temps, j’ai fini par me demander si ma femme n’avait pas raison de me quitter à cause de cette manie d’écrire. Cette foutue littérature ne m’a rien rapporté. Je me suis fâché avec beaucoup de gens. Je suis toujours aussi fauché. J’ai brocardé tous les plans sérieux de carrière qui m’ont été proposés pour me consacrer entièrement à ce vice. Les jours de doute, je me ressasse qu’elle avait raison. Les autres, moins nombreux, je pense qu’il vaut mieux crever dans une ultime extase que vivre comme un eunuque passif auprès de sa ménagère de plus de cinquante ans, car le feulement des charentaises est aussi terrible que le bruit des bottes.

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29/06/2007

Sous les tropiques

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Deux heures du matin en gare de New Delhi à attendre le train qui décidément a beaucoup de retard, ce qui est normal. Compter les rats qui grouillent parmi tous ces humains allongés à même le sol, parfois sur des cartons. Trente, cinquante, cent de ces énormes bestiaux sur un seul quai, des milliers probablement dans la gare. La proximité de ces bêtes et les remugles ammoniaqués qui proviennent de l’urine fermentée ne semble pas déranger les dormeurs. Il imaginait la tête de son supérieur hiérarchique si emprunt de parcimonie et de bon goût, assénant dans sa sainte pondération une leçon de bonne tenue, ici sur ce quai, au milieu de ces gueux. Sa suffisance en prendrait un sacré coup. Vert, l’homme serait, blême de trouille, pensant que sur le champ, il finirait en nourriture pour ces braves bêtes, adorées sous ces cieux. Probablement que l'homme serait en train de chercher dans les canons de ses références linguistique le bon mot qui sied en la circonstance pour décrire ce merdier qui s’étale sur cinq colonnes à ses pieds.
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26/06/2007

La vie aux indes

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Photo Bénédicte Mercier

Une belle et douce petite vache couleur daim avec ses cornes en arrière, et une tache de safran au milieu du front vous regardera sans vous voir et passera son chemin. Raisonnablement vous penserez que cette vache s’est échappée. Que vous allez voir débouler son propriétaire affolé venir récupérer son bien et reconduire la belle dans son enclos. Vous raisonnez encore. Et cela vous conduira à votre perte. Acceptez l’idée que vous venez de rencontrer votre première vache sacrée. Et le regard tendre dû à la douceur de ses yeux cernés de noir, et ses cornes peintes, une orange l’autre en jaune comme une beauté de comice agricole coquette vous provoquera autant d’émotion que le premier pas de l’homme sur la lune. Mais que fait donc un animal sacré ici ?
Cessez de penser et acceptez de la voire fouiller dans les poubelles au beau milieu de l’artère la plus commerçante de cette citée de deux millions d’âmes. Vous pensez encore raisonnablement que deux million d’individus dans une citée rendent la taille de cette ville importante. Détrompez vous, ce n’est qu’une insignifiante bourgade. Cessez de penser et immédiatement vous cesserez de vous agiter.
La raison, le cartésianisme, il faut oublier tout ça. Et en faire un paquet juste bon à foutre à la déchetterie. Ça c’était l’autre civilisation. La raison et le cartésianisme n’ont plus cours en ces lieux. Cette vache est urbaine. Elle dort sur une place de parking. Dans les poubelles, elle se nourrit de feuilles de bananier, de vieux journaux, de cartons et aux halles de détritus. Elle fait sa tournée de poubelle et comme le facteur elle connaît ses boîtes à lettres. Chaque matin, vous la croiserez sur votre chemin, impassible, les yeux emplis de la sagesse d’un maître yogi en méditation. Elle s’allongera pour ruminer ou bon lui semblera et personne ne songera à déranger la déesse nourricière. Paisible comme un chat qui se réchauffe dans les derniers rayons de soleil de l’automne sur une pierre tombale au Père-Lachaise. Son propriétaire qui habite deux pâtés de maison plus loin trait quotidiennement le peu de lait aromatisé à l’encre de rotative des journaux, qu’il revend dans son quartier.

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Photo Bénédicte Mercier

C'est au pied du mur qu'on voit le Massot

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C'est du 21 au 24 juin que s'est déroulé le 25ème Marché de la Poésie, Place St-Sulpice à Paris 6e.
Tous les participants et le programme en cliquant ici

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Les Carnets du Dessert de Lune y ont fait escale pour la dixième fois en compagnie des éditions Le Pré Carré.
Sous le parasol planté sur l'emplacement nommé FACE D15,
Sur le pont du navire, vous trouverez aussi les autres titres des passagers embarqués depuis le début de l'aventure éditoriale.


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21/06/2007

ICI MÊME (3)

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Photo Bénédicte Mercier


On avance sur une ligne, une route sans destination, une sente recouverte de taillis épineux
Départs, retrouvailles, souvenirs, charpente de l'univers sont le catéchisme de la souffrance.
Demander un répit et le droit de guetter sans être inquiété.

Strip-tease de sentiments qui mijotent sous les rêves dans une recette inédite.

La douleur nous réunit plus sûrement que la joie.
D'elle nous retenons la silhouette honteuse qui demeure.

Comment apprécier l'insolence des moineaux et convaincre l'ombre du bien fondé de la lumière
Survivre aux ratages de l'existence et à cette nostalgie qui éreinte.
Mains tendues en attente du miracle
L'offrande du silence se reconnaît à la trajectoire d'une étoile filante.

Les univers qui s'entrechoquent scintillent dans le contre-
jour et opposent la violence du verbe, à celle de vivre privé de mots.

Prendre le feuillet pour éloigner les démons de l'inquiétude.
Je n'ai pas cru à l'image volée de l'aube, ni dilué le vin à l'usure du fruit pour trouver le rythme du blues et le passage du nord au sud

La nostalgie a comme contraintes, des pans d'oubli, des livres inachevés et au jour le jour le reniement salvateur comme tracé d'épure.

La soif conseille à la poussière de sourire à l'ivresse et la sirène sortie des eaux d’apprendre à nager pour perdurer dans les rêves.


Ce texte vient d'être publié, avec 25 autres, aux éditions la Tarabuste dans l'anthologie de la revue Triages.
Les éditions la Tarabuste seront au marché de la poésie place Saint Sulpice. Pour en savoir plus sur le marché de la poésie Cliquez ICI