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05/09/2007

Les Crobards de Malnuit

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On va republier Les crobards de Malnuit. Ce sera pour novembre probablement. C'est Bédé qui s'est mis au clavier pour exhumer ces textes devenus introuvables. Un rétrospective officielle de l'oeuvre de Malnuit est prévue à st Marcellin en décembre, avec Bacaze dans le rôle du chef d'orchestre. Mais pour commencer on vous donne juste des petits morceaux en lecture pour le plaisir, comme on lèche les plats. L'ouvrage sera en souscription dès novembre. D'ici là il faut mettre en place l'association... Pirot a été le prof de Malnuit quelques temps avant que Malnuit ne se fasse virer des beaux arts de Grenoble, à peine au bout d'un an.

Crobard : n.m. Dessin à main levée qui ne fait qu’esquisser l’image d’un être ou d’une chose. (Petit Larousse – voir : croquis)





Pirot est un grand peintre parce que le seul fait de peindre aujourd’hui est héroïque. La peinture est morte, qu’on dit, assassinée, c’est vrai. Assassinée avec le besoin de respiration et de rêve. La beauté rend l’âme – Rimbaud l’avait déjà trouvée laide – elle se fait putain parce que ça rapporte. Le profit, l’expansion du profit, etcetera profit toujours – et l’amour n’a qu’à s’y plier. – S’y plier, c’est ce que font tant d’artistes.
On en voulait à Pirot de vendre à des bourgeois. – Comme si on pouvait vendre à ceux qui n’ont pas de fric ! Comme si fallait choisir l’acquéreur parce que l’argent pourrit tout ! – On trouvait qu’il peignait pour eux, que sa peinture était flatteuse de leurs goûts et de leurs idées. – Dieu lui-même avait l’air bourgeois – et c’est vrai qu’il l’est devenu, pour pas dire qu’il l’a toujours été ! Le problème c’est que tout appartient à ceux qui ont de quoi – Payez d’abord on causera ensuite, hé...
Héroïque parce qu’il résistait : héroïque l’art qui résiste à l’abandon de ses moyens (la peinture avec de la couleur si on veut) et à la prostitution de ses fins (l’exaltation de l’esprit et la louange de l’âme)...
L’art qui suit son idée à part, la sienne propre qui est rien qu’à lui et qu’il est seul, tout seul, à pouvoir préciser.
Un Martial Raysse – ce type qui fait du néon – il vous fait pas chier non ? Et un Vasarely ? La société est tellement oppressive et déshumanisée et aseptisée qu’elle a réduit à très peu – les plus forts – ceux qui tiennent le coup. Je n’en veux pas aux matériaux nouveaux, produits de la technique que rien n’empêche un artiste d’utiliser ! Le cuivre ou le papier d’Arches, ou le marbre, ou la toile de lin n’ont pas l’exclusivité de la noblesse ! Ce qui est noble ou pas, c’est le sculpteur, le graveur, le peintre ! Je sais, on l’a dit avant moi et mieux que ça, mais je le dis à mon tour. Même si c’est pas publicitaire !
Sale époque...
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Tant qu’y a de la vie y a de l’espoir, on dit. Mais justement – et alors même qu’on fait des enfants pour la perpétuer – y a si peu de vie dans la vie que l’espoir, faut se lever tôt !.
J’ai su qu’il se levait tôt pour peindre, Pirot – comme pour être pris sur le fait par le soleil qui point –
Une grande capacité de travail. Mais il était dans la pleine force de l’âge : la pleine jeunesse, pour un peintre.
Son expo au dernier étage des Nouvelles Galeries : quand on sait comment il élaborait ses toiles, si petites soient-elles, avec croquis préalables et esquisses peintes à l’eau, qu’on l’a vu peindre ensuite, lentement, amoureusement, on mesure ce que représentaient 50 pièces faites en 2 ans. Une performance. Anachronique à notre époque (sale époque) peut-être, mais admirable.
Je mets un chapeau et je le tire, à celui qui sait ralentir, prendre son temps pour le bourrer de gestes lourds d’amour et de pensées, lents de réflexion et de ténacité.
Exprimer la vie prend du temps. L’art est long et d’un autre temps que la vie. Bien ignorant de sa nature celui qui le confond avec la chasse aux papillons.
C’est pas ce qu’il pensait ? Il n’a jamais dit ça ?
... peut-être...
Je suppose qu’il paraissait d’un autre temps parce qu’il était du temps long de l’art, ce temps qui jure avec le monde – le monde qui gesticule et s’essouffle, alors que l’art respire et agit –
Possible qu’en écrivant tout ça je parle à côté de Pirot. Tant pis. Il réussit à me faire parler, alors même qu’on s’est peu connus, et que, ne cherchant plus à le juger afin de me juger moi-même, je me sens plus compréhensif, et plus libre de parler peinture, poésie : la seule chose au fond qui compte.
Est-ce que je comprends mieux aujourd’hui ce mélange que je trouvais bizarre chez Pirot de la foi qu’on peut dire catholique et des idées dites de gauche ? C’était peut-être un mélange logique. En tous cas il avait sa logique ; mais comment le comprendre quand tu te fous de la politique et que la foi t’a abandonné ?
Voilà ce qui se passe : si t’aimes bien un mec et que ce mec a les mêmes idées une ou deux qu’un autre mec que tu aimes moins tu l’aimes mieux grâce à celui que tu aimes bien, c’est clair ?
Pirot c’était aussi Teilhard... (je me souviens qu’un jour j’ai bouffé chez lui, et il y avait 4 ou 5 bouquins sur un guéridon, c’était écrit par Tresmontand, « Très bien ce type » il a dit... J’avais lu son Introduction à l’œuvre de Teilhard mais pour être honnête ça m’avait rasé...). C’est Yvon justement, le père à Chomé, qui m’avait prêté le premier volume de Teilhard, quand j’étais encore au bahut. Parce qu’il faut dire que la religion j’y ai goûté jeune, quand j’étais encore tout tendre. Puis j’en ai soupé, de la pratique s’entend. Ouais, c’est comme ça que ça s’est passé : c’est quand j’en suis sorti que j’ai commencé à y penser, quand j’étais dedans je voyais que dalle. Mais je vais pas m’allonger là-dessus, ça suffira quand j’écrirai ma biographie !
Pirot ne pratiquait pas, que je sache, mais ses actions de grâce il les rendait en travaillant (paraît qu’il broyait lui-même ses couleurs, parfois. Paraît aussi qu’il ne se servait qu’une fois de ses brosses. vrai ou faux, c’est des bruits comme ça qui faisaient leur petit effet).
D’ailleurs qu’on y croie ou non, quand on est peintre on est religieux. Je vois bien que parler de Dieu c’est mettre un nom sur l’Innommable auquel l’artiste se frotte tous les jours, qu’il cherche à percer le Secret ou qu’il adore le Mystère. C’est la seule matière de son art, toujours insaisissable et toujours poursuivie ; le tourment qu’il ne peut trahir et qui le nourrit ; la raison profonde que la raison ignore. L’art disparaît quand cette raison profonde s’efface ou devient indifférente ; la flamme s’éteint ; l’âme se putréfie et n’est plus qu’une carcasse, un mot vide, comme sont vides les formes en vogue, vides les peintures, et les autres, tous les hommes, et leur vie, vide.
Maintenir la peinture en vie par le seul fait de peindre c’est déjà énorme. De cette manière Pirot soufflait sur la flamme, et à sa façon : peinture maîtrisée – et polie, comme s’il importait d’abord que la peinture, dans une époque « perdue pour elle », parle un langage propre et clair – On l’entendrait mieux peut-être, et elle pourrait sauver sa peau, sinon gagner sa cause – ce qui viendrait plus tard, la route est longue et le temps presse !
Trouver son langage sans perdre de vue l’idée maîtresse qu’on peint comme on parle, pour être entendu.
Je l’imagine à ses moments, déchiré de vouloir conserver une apparence de contact avec une réalité commune qui n’est pas la sienne profonde. Je le vois enrager de chanter le jour ou la joie alors qu’un puissant génie le retient vers le fond, ou l’emmène, ou le pousse à tout dire, s’exprimer totalement, ne serait-ce que l’espace d’une toile, celle-ci qu’il est en train de peindre justement, précisément. Je vois dans un coin du tableau cette rage en forme de crachat rouge sang, un vrai juron de peintre en colère qui n’en peut plus de se contenir et qui explose. Violence brève mais totale, dégoût de peindre et de penser, fatigue de se respecter et les autres, on n’est pas respectable et noble et digne, on est con.
J’imagine.
Donner de l’âme à ce qui n’a qu’une forme. Donner une forme à ça qui n’en a pas – l’âme ? – c’est peut-être aussi difficile à faire, et quand c’est fait, aussi miraculeux.

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Pour découvrir le travail de Pirot cliquez ici

02/09/2007

DU BAUME AU COEUR

J'ai trouvé ça sur le blog FRERETROC de Benoit qui ne m'en avait rien dit...
Un plaisir à peine croyable...
Un oxymoron on appelle ça, et je vous jure que c'est drôlement agréable...

Et puis ça aussi sur le site de la FNAC c'est réconfortant Cliquez ici et là par la même occasion... en cliquant ici...

01/09/2007

Tanger-Port

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Mon passeport a posé problème aux fonctionnaires. Ils m'ont retenu. Il m'aura fallu attendre que tout le monde débarque. Je suis resté seul passager fortement encadré, sur le pont, pendant que d'autres embarquaient pour retraverser le détroit. Un jeune flic en civil est venu me poser la rituelle série de questions administratives. Puis il est reparti emmenant mes papiers et m'a abandonné à mon sort. Après une demi-heure, on m'a demandé de les suivre avec mes bagages au dépôt de police du port.

Etait là, un cul-de-jatte ivre qui avait déclenché une bagarre sur le navire. Le commandant l'avait menotté et mis aux arrêts. Dans ce local attendaient quelques petites frappes ainsi qu'un homme venu d'Italie, vêtu d'un costume gris perle de la dernière mode. L'italien inquiet tremblait des mains. Le cul-de-jatte n'est pas parvenu à allumer sa cigarette. Sa jambe de bois posée à côté de lui, il s'est gratté le moignon. Une chaussette et une chaussure étaient enfilées sur sa prothèse. Il a attendu que son dossier soit complété pour être conduit à la maison d'arrêt. Un garde a imposé le silence. Un homme transportant des kilos de café, des cartouches de cigarettes blondes, des cassettes vidéo, des briquets, des montres est venu nous rejoindre. Il a offert quelques cartouches de cigarettes et des breloques à des flics en civil. Il connaissait bien son monde, était entré de son plein gré, et n'est pas resté longtemps.

On m'a reposé les mêmes questions dans un ordre différent. Je devenais nerveux. Ils s'en apercevaient. J'ai quémandé une cigarette au cul-de-jatte, et l'ai remercié de sa gratitude.
Né en France... De mère... En vacances… De l'argent... Traveller's chèques... Liquide... Travail...

Des policiers, avec des gueules de tueur, sont sortis d'une Mercedes crème. Un tenait une enveloppe de papier couleur saumon à la main. Il en a extirpé un fax. Je devinais qu'il était destiné à mon cas. Ce genre de situation stimule l'imagination.

Le chauffeur m'a fait signe de prendre place avec un policier dans la voiture. Je n'ai pas essayé d'ouvrir la porte de l'intérieur, pressentant qu'elle était fermée. Ce qu'il m'a confirmé lorsque nous sommes arrivés au dépôt central, en venant donner le tour de clef nécessaire. J'ai pris mon sac. On m'a conduit au troisième étage d'un immeuble crasseux et installé dans un bureau. Un homme a pénétré, costume bleu foncé, chemise rayures bleu ciel, cravate noire, chaussures vernies... Le deuxième bureau... Potentiellement je n'existais plus...

Activité... Lieu de destination... Numéro de téléphone... Adresse du père... Nom... Prénom... Des amis... Adresse... Un rituel.
La rapidité et la précision des réponses l'ont étonné. Il a cessé de noter. Il semblait visiblement contrarié et s'est excusé du dérangement, après avoir insulté un cerbère qui n'en menait pas large.
On m'avait confondu avec un terroriste qui travaillait pour un pays ennemi. Et on l'avait dérangé pour un simple touriste. Il suffisait de regarder la photo pour comprendre qu’à part le nom je ne lui ressemblait en rien. J'en ai été fort aise. Il n'y avait rien à redire à ce contrôle de routine.


Extrait de: Point de fuite publié dans la revue Propos de campagne

Explication de texte



Saïd Mohammed From Wikipedia, the free encyclopedia

Saïd Mohammed is a citizen of Afghanistan, held in extrajudicial detention in the United States Guantanamo Bay detention camps, in Cuba.[1] Mohammed's Guantanamo Internee Security Number is 1056. Joint Task Force Guantanamo counter-terrorism analysts estimate that Mohammed was born in 1977. Joint Task Force Guantanamo counter-terrorism analysts listed his place of birth simply as Afghanistan.


Pour connaître le dossier de cet homme Cliquez ICI

Les Crobards de Malnuit

par Méze Malnuit


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Photo Bénédicte Mercier

Au commencement y’avait le Chaix, tour à tour et en des temps reculés plate-forme de contrebandiers, bordel, relais de poste, rebordel… C’est là que Mandrin le globe-trotter aurait fait sa dernière halte et Jeanjack Rousseau y aurait chopé la chaude pisse fameuse qui le rendit bègue. Enfin soupe populaire, ce qu’il est resté jusqu’à sa mort glorieuse, le Chaix, notre fréquentation assidue ayant notablement assis sa renommée jusqu’à valoir à son blason une étoile, puis deux, puis trente-six chandelles et la faillite. Crucifié qu’il fut le Chaix pour avoir vulgarisé le tour de passe-passe de la Multiplication des pains – brevet déposé.
Heureux les affamés qui ont bouffé au Chaix car il n’y boufferont plus !
Dégueulasse mais pas cher. À midi c’était la flopée, et les coudes dans les côtes, et les haleines et les odeurs et la fumée et la couenne grillée, et les émanations plus ou moins audibles d’origine pas douteuse ; pot-pourri, art total, cour des miracles, messe rabelaisienne, symphonie fantastique pour mandibules en chaleur et grelots coincés et fourchettes à trois dents et à quatre dents, bouillon de culture et bouillon gras, synopsis crado-ubuesque, syzygie des sans-qualités, des sans-familles et des sans pécule, syndicat des sans intérêts, symbiose du bozart sans le sous et du sous smicard sous le signe de l’omelette baveuse et dans la reconnaissance du ventre, foire aux tics, kermesse du bœuf, mode, en morceaux, aux carottes, aux lentilles, au jus, à l’eskimo, à la mau-mau, à la mauritanienne et à la dauphinoise, mais surtout à la Chaixière qu’on appelait ça (recette : vous prenez les abats inutilisables de l’animal, vous les découpez en cubes anodins et vous faites bouillir deux jours durant dans une sauce vitrioleuse à la salive de syphilitique allongée de colle à bois ayant pour rôle d’intervenir au moment où l’esprit de corps menace de manquer au tout). Pendant que j’y suis, quelques autres spécialités de la maison : le chou farci, l’omelette aux fines herbes, l’omelette au jambon, l’omelette aux champignons, les tomates farcies, le gratin dauphinois, la salade niçoise etc. j’y renonce car sorti du chou farci, du bœuf aux carottes, de la verte, de l’omelette fines herbes et du fromage blanc, il fallait passer commande la veille et le Chaix ignorait la formule, non mais sans blague, qu’est-ce que vous croyez !
La Chaixière, une maîtresse femme s’il en fut, même si depuis l’exode elle avait oublié ce que c’est qu’être femme. Mais soyons juste : quand y’avait plus de bouillon et qu’elle montait sur la table pour rectifier le tableau noir, le génie du sexe, et bien malgré elle, révélait une grâce oubliée derrière les rotules, pas de la meilleure, ô non, mais une grâce, un reflet, un rien, là, à la saignée, à côté de la grosse veine bleue et méandreuse comme un affluent du Doubs. J’en connais qui jouaient aux fléchettes dans ce qui avait été sa paire de fesses, qui n’était plus bien sûr que larges crêpes retombées. Elle tournait pas souvent le dos à l’adversaire la vieille carne ; les dix secondes que durait la pirouette c’était feu à volonté ; les vieux vicelards se retrouvaient à la primaire…
— Tu le fais exprès de mettre ta fourchette sous mes pieds ? Attends un peu que je t’savonne.
Le pauvre bougre se ratatinait comme une figue sèche :
— C’est pas vrai, c’est pas moi
— Quoi tu rouspètes ? Allez et t’avises pas de rev’nir demain !
Mais dès qu’elle avait atterri sur le plancher des vaches la sanction passait au panier, à moins que l’autre ait une tête qui lui revenait pas – ce qui arrivait l’un dans l’autre une fois par jour.
Des copains se sont ainsi faits jeter et n’ont jamais osé y remettre les pieds, au Chaix, preuve que c’était des délicats et qu’ils s’étaient trompés d’adresse (exemple : un ancien qui se sentait béni parce qu’il seyait à côté du chef-cochon – c’était le cartel d’esbroufe chargé de contrarier notre mastication par sa présence intimidatoire
– La vieille : « On t’a versé un pot de peinture sur la tête ? Ça fait plus yéyé p’t’être ?
— Dommage que j’soye pas ta mère, tu l’aurais ta fessée. Non mais qu’est-ce que c’est qu’ces allures, tu crois que j’te reconnais pas pac’que t’as changé la couleur du poil ? C’est pas l’Moulin Rouge ici, allez, finis ta portion et que j’te r’voie pas avant d’êt’ passé au dégraissage ! » Le gars ne revint jamais au Chaix.
Quant aux calottes, si la vieille en menaçait un ou deux, je ne lui ai jamais vu en mettre une. Sauf à moi. C’était mon lot, mon privilège, personnel et exclusif. La première m’échut un soir au neuvième coup de 9 h. Sèche, précise, du plat de la main sur l’occiput. Le lendemain ou le surlendemain, quand elle remit ça, c’était déjà routine. Pour sûr, j’ai senti plus d’une fois que ces taloches portaient un message : c’était sa façon à la vieille de dire qu’elle nous aimait bien. Découvrir qu’elle pouvait calotter le client fut pour elle une révélation – à moins que ce ne fut mon crâne, puisque je dérouillais pour les autres ; comme qui dirait un vrai coup de foudre qu’elle eut pour lui, mon crâne, au point qu’elle n’en voulait pas d’autre, rapport au moule sans doute ! Car s’il s’agissait d’essuyer ses paluches il y avait des têtes frisées autrement adéquates ! Quand les fontaines de l’actualité étaient par trop arides pour qu’on se marre à leurs dépens, va pour la fourchette qu’on laissait tomber : simultanée la calotte, et j’avalais mon pain de travers – mais il est écrit que l’homme ne vivra pas que de pain, il lui faut l’occasion de rire, et peu importe le voltage, va pour la java des tripes et le tango des cordes vocales ! Le rire vaut de loin tous les bicarbonates et la cuisine à l’eau de source et la diète et la sauce tartare ; il épate les boyaux et resserre les selles ; riez un bon coup entre chaque bouchée et je vous fais bouffer n’importe quoi, de la soupe aux pneus et du gratin de chapeaux, et du confit de papier Canson et de la salade de parapluies et de la compote de ça-du-nez, n’importe quoi je vous dis… C’est bien pourquoi le Père a trahi son Fils et lui a préféré Rabelais : grâce à icelui il est descendu de son nuage, et les dignes et fades chrétiens peuvent toujours l’y chercher – Il est au Chaix, incognito. Au commencement était le Chaix, les Voies de Dieu sont impénétrables.
Le fils pourtant devait s’en douter. Il prenait ses repas dans son coin, à une table réservée à lui et à sa concubine, la première table au fond de la salle près des fourneaux. Depuis le début j’avais senti quelque chose, le type voulait faire anonyme mais n’y avait pas réussi tout à fait : un air flottait sur lui, facilement repérable bien que diffus, un air qui passait pour noble au regard moins perspicace mais je sais que c’était un air-de-sainteté. Le type avait vieilli, certes : on ne redescend pas parmi les hommes le cœur léger, le visage accusait quelques rides, le cheveu était gris ; mais malgré ça la tête était fière, c’était plus fort que lui sans doute, le menton était relevé, pointu comme la proue d’un brise-glace. Mais c’était les yeux surtout, des yeux d’aigle, habitués au ciel, habités de ciel, des yeux pleins d’espace, un regard de cristal surmonté d’un front gothique, un microcosme de la voûte céleste. Il entrait sans faire de bruit, il se glissait plutôt à l’intérieur. Quand il refermait la porte derrière lui son cœur se fendait en deux. Il posait son écharpe au clou, ouvrait son long manteau, et gagnait sa table à grands pas silencieux. Il saluait discrètement la patronne – il n’y manquait jamais – puis s’asseyait. Il attendait Marie-Mariole. La longue attente immobile, pleine de terreur et de prières. Peut-être dévisageait-il chacun des bougres ici présents, avec son œil du dedans ? Peut-être dévisageait-il chacun personnellement, lui fouillant le cœur et les reins ? Peut-être savait-il avant moi que je vendrais la mèche ?
Il cherchait son Père. Il savait qu’il était là, ou qu’il n’allait pas tarder. C’était peut-être lui, l’homme au béret basque, celui qui s’endormait systématiquement après deux cuillerées de soupe (tous les soirs le même bouillon de pâtes – des petites pâtes en forme d’étoiles ou d’amandes ou les lettres de l’alphabet)… La concubine faisait son entrée, pimpante, fringante, sautillant sur ses talons à ressorts ; elle rejoignait son homme en ligne droite, esquivant d’une hanche experte les angles meurtriers des tables. Ses lèvres peintes affichaient le bonheur. Sa trajectoire en balle de ping-pong faisait effraction dans la clientèle ruminante, les mâchoires s’immobilisaient et ne reprenaient l’exercice qu’une fois la femme assise. C’est alors qu’il souriait – et ce sourire chassait la fumée des cigarettes et des fourneaux, bleuissait l’atmosphère par absorption. Le vieux dormait sous son béret basque, la tête dangereusement inclinée, et la patronne lui criait dans l’oreille :
— Alors, pas encore finie cette soupe ?
C’était comme un clou enfoncé d’un coup sec dans la tempe.
— Ooooooh j’dors mêm’pas !!
Deux minutes s’écoulaient et les ronflements recommençaient sous le béret basque.
— Alors, pas encore finie…
— Ooooh j’dors mêm’pas !!
Deux minutes. Ronflements…
— Alors… !
— Oooooh j’dors mêm’pas !!
… Ronflements…
— Alors !!!
— Oooooh j’dors mêm’pas !!…
Il l’avait 1000 fois vouée au diable, elle l’avait 1000 fois réveillé :
— Alors !
— Oooooh !
— Alors !
— Oooooh !
— Alors ! Alors ! Alors !
— Oooooooooooooh !!!
Moi, Dieu, serai intraitable moi, moi, suis pas venu dans c’bouic pour me laisser distraire par une vieille harpie moi, je dors, est-ce que je suis Dieu oui ou non ? oui da j’le suis, et en tant que tel je dors et c’est pas cette charogne qui m’empêch m’emp m’em rrrrrrr
— Alors !!
— Ooooooooooooooooooooooooo… !
Pendant ce temps l’Autre tenait sagement l’écheveau et Marie-Mariole lui tricotait des écharpes – les yeux dans les yeux et les orteils dans les deltas.
Pendant que la vieille souillarde essayait d’extorquer à Dieu son pardon sous prétexte de lui faire manger sa soupe comme un petit garçon bien sage, Jésus goûtait au péché par dessous la table, le front toujours pur et l’œil céleste.
— Un chou farci un !
Pendant ce temps la terre tournait tant bien que mal sur son axe tordu et la race humaine continuait piano piano son évolution en ingurgitant du chou farci.
— Une finezerbe une !
Pendant ce temps y’avait plus de finezerbe et fallait voir à manger ce qu’y avait.
— Une omelette nature alors
— Une nature une !
— Moi aussi
— Et une qui font deux !
— Moi aussi m’dame
— Non mais vous vous foutez d’moi ?… Combien de nature ?
— Une pour moi
— Une pour moi
— Une pour moi
— Bon alors ça fait trois. T’es sûr que t’en veux pas une toi ? Trois nature trois !!
Pendant ce temps, la nuit allongeait ses grandes pattes noires sur le mur d’en face et sur la rue Millet et sur la ville tout entière et le sommeil poussait du coude les travailleurs éreintés et les rêveurs désespérés une fois de plus par la monotonie de cette saleté de vie.
Pendant ce temps, Nanou rangeait sa poussette rouillée dans l’encoignure de la porte et rentrait en bougonnant :
— Pas chaud jourd’hui, salut, pas chaud brrr...
Frottant ses mains l’une contre l’autre, elle gagnait sa place habituelle auprès du poêle à charbon auquel elle tournait le dos.
— Pas encore allumé c’bon dieu d’machin, pff !
(On l’appelait Nanou parce qu’elle lui ressemblait l’âge en plus ; une cinquantaine tassée, mais fonce-dedans, bien qu’un peu rabotée, et bougonneuse, et pas bégueule, tout ça sur un fond de pâte feuilletée).
— Qu’est-ce tu prends ?
— Potage
— T’as raison ça réchauffe
La patronne était de bon poil ; alors nouzôtres, on restait jusqu’à la fermeture, parce qu’on avait rien de mieux à faire ; la pendule égrenait les secondes qui coulaient sur le mur jauni et le jaunissaient plus encore, et par moment une planche craquait dans le plancher du balcon – le balcon où Calamity Jane avait fait ses gammes – c’était avant qu’elle connaisse Lucky – Elle forgea son nom en mordant la rambarde dès qu’elle fut en âge, tombant ses dents de lait l’une après l’autre au fur et à mesure qu’elles perçaient. C’est là aussi qu’elle contracta un dégoût farouche pour la gent masculine, à cause de Billy the Kid, de 4 ans plus vieux qu’elle.
À l’époque les chambrettes existaient – on s’en servait d’étendage à linge – mais c’est un peu plus tard qu’on leur adjoignit de petites portes individuelles… Ces petites portes me fascinaient. Tous les jours remontaient à la surface de mon esprit de petites questions pertinentes ; et si je ne l’avais pas eu si agile, l’esprit, et le nez aussi large, je n’aurais rien connu de leur histoire…
C’est le soir, pendant la demi-heure qui précédait la fermeture que ça suintait ; il suffisait alors de se vider les méninges par une torsion progressive, ce jusqu’à liquidation de toutes préoccupations étrangères ; alors, la tête vide et le ventre plein, on pouvait interroger les choses : le haut plafond, les murs pisseux, le bois des tables, des bancs et du balcon, et le passe-plats – qui en avait vu passer d’autres – et la caverne du cuistot – c’était le patron soi-même. C’était déveine ou atrophie cérébrale si la question ne trouvait pas la réponse.
Un soir que j’étais seul à table, j’éprouvai quelque chose de bizarre, un sentiment comme qui dirait insulaire et ondulatoire ; j’en compris le sens douze minutes après, en allumant ma clope : le Chaix avait quelque chose à voir avec l’énigme de l’Atlantide, à moins que ce ne fut avec l’arche de Noé.


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les illlustrations sont de Yves Budin qui vient de publier aux carnets du dessert de lune Visions of Miles

31/08/2007

Ciel de lune (extraits)


VIENT DE PARAÎTRE


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Chapitre 1


Le soleil chauffait à peine et le ciel bleu timidement allumait une tendre lumière rose sur la ville rouge. Sur l’avenue, parmi les nuages de gazole mal raffiné crachés par des véhicules au trois quart épaves, circulaient des calèches tirées par des chevaux qui n’en avaient plus que le nom. Certaines de ces cagnasses asthmatiques portaient des plaies béantes sur le côté, à l’endroit où le charretier aiguillonne la bête. D’énormes mouches féroces se repaissaient de la lymphe qui coulait de cette blessure jamais refermée. Depuis la gare jusqu’à la médina de Marrakech, la route à pied m’a paru longue.
Devant Bab Doukala, des hommes alignés le long du trottoir attendaient qu’un éventuel travail de terrassiers à la journée leur soit proposé. Presque desséchés, ils prenaient la pose sur des carreaux noirs et blancs disposés en damier. La maigreur de ces hommes, leur dos voûté, leur regard perçant, leur façon de tousser m’étaient étrangement familiers. J’ai cru reconnaître, recopiée à des dizaines d’exemplaires, la silhouette du Père. Une inquiétude indéfinie m’a oppressé, et j’ai ressenti une vraie panique. Le renard qui vient semer le doute dans les grandes décisions est toujours impressionnant.
La porte d’entrée de la médina franchie, le réseau des venelles se resserre et devient plus oppressant. Ici, la lumière ne pénètre qu’au zénith trois mois par an. Il faut s’écarter sous le porche d’une maison pour laisser passer le marchand d’ail qui passe avec son âne en criant Touma ! Touma !
La bâtisse, atteinte de gale, était la dernière au fond de l’impasse. Quand j’ai frappé du heurtoir, le bruit a résonné dans le derb paisible. Tout semblait indiquer que la maisonnée dormait encore. J’ignorais ce qui m’attendait chez Dalila. Un monsieur d’allure noble est venu m’ouvrir. Je ne m’attendais pas à être reçu par son père. Après la porte et le long couloir d’entrée, sorte de sas entre la rue et l’intimité familiale, j’ai découvert la maison. Il m’a accompagné au salon, à l’étage. Une tortue, symbole de paix et de bonheur dans une maison digne de ce nom, traînait sa lourde carapace sur le carrelage du patio.
Ces murs de guingois, au crépi peu reluisant, cachaient une vaste demeure séculaire où les volumes, les formes, les couleurs composaient un ensemble harmonieux. Dans le passé, cette maison, un bâtiment de deux étages, n’avait pas été un palais, tout au plus une maison de maître, mais sa taille imposante en faisait une demeure agréable. Les ferronneries des fenêtres, de simples bouts de ferraille tordus et assemblés entre eux, donnaient la seule touche de légèreté.
La construction à l’ancienne avec de hauts plafonds, le matériau employé, du pisé tout de blanc chaulé, maintenait un peu de fraîcheur même par une journée torride. J’aurais bien aimé circuler dans la maison. Ce n’est que lorsque l’intimité de la demeure m’a été acquise que, dans les moindres recoins, j’ai découvert les surprises qui s’y cachaient. Depuis le dernier étage, on pouvait apercevoir au loin l’Atlas et survoler du regard les autres terrasses de la médina.
Tout partait de traviole. Les encadrements des portes étaient distordus, les murs ventrus. Aucune colonne du patio n’avait la même taille, ni la même forme. Le carrelage à angle droit révélait et accentuait le manque de rectitude dans le tracé des murs. Pourtant tout était beau. Loin de l’exactitude. On s’adonnait à la rêverie, on folâtrait en pleine poésie. Le maalem qui s’était penché sur le problème avait trouvé une solution bien originale. Le brave homme avait dû s’aider, pour accomplir sa tâche, de quelques pipes de kif qui lui auront plus permis d’accepter la solution germée dans son cerveau que de résoudre le problème de façon pragmatique.
Restons humbles et acceptons nos faiblesses. Aucune marche n’était de la même hauteur. Certains dessins des carreaux du sol étaient posés à l’envers. Les ferronneries qui entouraient le balcon du patio étaient scellées indépendamment dans un sens ou dans l’autre. La peinture avait coulé, le plâtre débordé. Des tuyaux empruntaient des parcours farfelus. Des fils pendaient. (...)

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(...)
Même si je n’avais pas vécu auparavant parmi eux, ils étaient ma famille, je le croyais. Je sentais qu’on s’était perdu de vue quelques jours seulement ou une génération entière, mais comment faire la différence ? Quand on voyage, on sait quand on part. Jamais comment, ni quand, ni si on reviendra un jour. Comme les migrateurs, on passe d’un continent à l’autre, au fil des saisons de la vie, et on revient parfois mourir à la case départ en suivant la trajectoire des saltimbanques comme un trapéziste, un musicien volage, un chemineau tricard, un voleur de poules. En partance pour l’espoir, à fond de cale ou au bord d’un quai, ces clandestins aux dos mouillés du Rio Grande, ces rouliers qui filent en direction de l’ouest, traversent rivières et deltas, marais et montagnes pour découvrir un autre possible. Le nez rivé sur le fil de l’horizon. Dans cette maison, j’avais eu l’impression d’y revenir après un siècle d’errance, pour m’enraciner à nouveau dans ces terres quittées par obligation.
Aux nôtres, ce pays n’a laissé que la peau sur les os et a offert la fuite comme seul salut. Et depuis, avec ceux de ma tribu insoumise à tous les pouvoirs depuis tant de siècles, nous errons. Parce que les nouveaux arrivants nous ont chassés de nos terres. Hommes de terres arides, irriguées par les sources venant des hauteurs enneigées. Il n’y a pas pire climat que sur ces terres-là : sec et venteux, brûlant et froid. Quand la pluie tombe, c’est seulement un peu, parfois. Par endroits émergent des failles vertes, dans le repli des collines, de petites parcelles en espaliers, arrachées et défendues dans ce paysage lunaire, irriguées par un filet d’eau chichement partagé.
L’administration coloniale ne s’est pas sali les mains pour mettre les nôtres au pas. Elle s’est contentée de sous-traiter le travail au pacha de Marrakech, le Glaoui, dont tous vantait l’efficacité de la méthode. Le monde civilisé a fermé les yeux, seul importait le résultat. Il a levé sa harka à Tazert en mille-neuf cent vingt et un et il est monté dans le haut Atlas faire régner l’ordre des temps modernes. Il s’est approprié les terres, a laissé mourir les vieux, envoyé les femmes dans ses bordels, réduit en esclavage les plus jeunes. Les têtes des nôtres ont pourri sur une pique place Jemaa el Fna. La nostalgie est inutile. Elle ne donne rien de bon. De la rancune, sur le temps passé… Un jour, il faudra bien pourtant aller chercher par-là pour comprendre ce qui s’est passé. Ecrire l’histoire des nôtres. Laisser une trace sur le papier et leur redonner la noblesse de la fierté qui leur a été volée. Ecrire, encore écrire, contre le mensonge.
À quoi sert-il d’avoir un passé quand il faut à nouveau partir ? Accepter de n’être qu’un rhizome qui dérive au gré des fleuves et des courants pour prendre racine dans chaque coin de terre, dans chaque espace le permettant. Tel est devenu notre destin. Ici aujourd’hui, demain là-bas. Avancer tant que la vie le permet. Des nuages dans les yeux, des mirages dans le ciel et des miracles à portée de la main.

ciel de lune (extraits2)

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Chapitre 15


— Si jamais tu publies ça, je te mets en procès, a été la première phrase que Dalila a prononcée lorsque j’ai décroché le téléphone qui sonnait.
— De quoi parles-tu ? lui ai-je demandé.
— Des saletés que tu as écrites sur moi ?
— Où ça ?
— Dans ton roman que tu as laissé sur mon ordinateur !
— Mince ! J’ai laissé une copie sur ton ordinateur !
— Oui, et je l’ai lue, espèce de salaud.
— Je suis désolé. C’est un acte manqué. Mais ce ne sont pas des saloperies, c’est simplement la vérité nue que je raconte. Ça te dérange ?
— Est-ce que moi je raconte ta vie à tout le monde ?
— Rien ne t’en empêche. Et je ne m’y opposerai pas. C’est simple, il suffit d’écrire. Malheureusement, c’est plus facile à dire qu’à faire…
— En plus, tu as laissé mon nom sur ce manuscrit. On me reconnaît.
— Tu te reconnais. C’est une nuance de taille. Pas de problème, je vais le changer. Que dirais-tu de Dalila, comme prénom. C’est joli, non ?
— Tu n’es qu’une ordure.
— Pas tant d’honneur, je t’en prie. C’est beaucoup trop.
— Je te préviens, je te mets un procès si tu publies ça.
— Ce n’est pas à moi qu’il faut dire que tu veux empêcher cette publication, mais à l’éditeur. À ta place, je lui téléphonerais pour le prévenir que tu vas lui foutre un procès. Qui connaît mon existence dans ta nouvelle vie ? Personne ! Alors, pourquoi veux-tu te mettre en évidence ? Si tu portes plainte pour diffamation, cela ne restera pas secret. Où sera la différence entre réalité et fiction ? Tu savais bien que je me sers de tout ce qui m’entoure pour écrire. Alors, pourquoi n’en aurais-je plus le droit, tout d’un coup ? Ce risque, tu le connaissais ? Si tu dis que je mens, donc cette réalité est fausse. Si elle est fausse, comment peut-on se reconnaître ? Pour rétablir la vérité ? Mais tout est inventé depuis le début ! Cruel dilemme, non ? Ceux qui nous ont connus tous les deux, combien sont-ils encore ? Les doigts d’une main ! Quel intérêt à venir au-devant de la scène, alors ?
J’ai senti un léger flottement sur la ligne. Sa colère semblait s’estomper. J’ai continué.
— Tout le monde peut porter plainte contre moi. La Mère, le Grand, le Petit, ou le facteur qui se reconnaît. Pourquoi pas ? Si je dis que quelqu’un a des varices, je me retrouve à Fleury-Mérogis. Tu peux te permettre tous les coups bas, puisque tu interdis au témoin de témoigner. Le déni parfait.
— Tu as vu comment tu me traites ? Comme une mégère, une marâtre, une dinde acariâtre. Tu bafoues mon honneur, et celui de ma famille.
— L’honneur quel grand mot. Il s’agit de réalité n’est-ce pas ? La perception de la chose est-t-elle plus importante que la chose elle-même ? Ne t’inquiète pas je n’ai pas continué à écrire n’importe quoi. Je suis suffisamment lâche pour ne pas me fâcher complètement avec toi. On a des intérêts en commun, non ? Et je n’ai pas du tout envie d’un procès malgré mes fanfaronnades. Mais je ne vois pas pourquoi tu m’interdirais d’écrire. J’ai le droit de témoigner, non ? Je vais minimiser, rester impartial. Suivant le principe de la ciguë. Si tu ne dis rien, c’est toi qui deviens la victime de mes exactions et de mon délire verbal…
N’importe quel pékin qui sait à peu près lire te dira que c’est moi le crétin dans cette histoire. Le hareng mal dessalé. Il fallait vraiment l’être pour se fourrer dans une telle galère. Adopter toute une famille alors que j’avais eu la chance d’avoir échappé à ce genre de contraintes jusqu’à présent. Toi, tu es une vraie héroïne que j’ai traînée dans la boue. Une victime des temps modernes qui se sacrifie pour aider sa famille issue du tiers monde. C’est beau comme un vrai mélo. J’ai été assez fou pour te proposer le mariage la première fois que je t’ai rencontrée. Par pur intérêt fornicateur. L’avantage dans notre relation c’est qu’elles est suffisamment stéréotypée pour avoir l’intérêt graveleux de l’anonymat.
— Tu as écrit sur moi toutes ces saloperies, alors qu’on était encore ensemble. Tu n’as pas honte ?
— Le papier comme une bande magnétique a enregistré les craquements de mon cerveau. Va savoir, si je n’avais pas écrit, peut-être qu’aujourd’hui je serais mort, un assassin, ou un dépressif chronique.
— C’est ça, comme tu es masochiste, le rôle de martyr te colle bien ! Tu l’affectionnes.
— Oui ! Comme tout explorateur de l’espèce humaine. Des gens vont au bout du monde pour en côtoyer d’autres, pendant quelques jours, et ils ne prennent pas le temps de les rencontrer. Pour connaître quelqu’un, il vaut mieux s’arrêter. C’est certainement du masochisme d’approcher des êtres qui repartiront avec tout ce qu’ils ont apporté.
— Tu te venges comme tu peux... Pour qui tu te prends? Monsieur croit que ses petites histoires vont intéresser les gens...
— Ça n’est pas mon problème, mais celui de ceux que cette histoire intéresse. Je ne suis pas assez prétentieux ni mégalomane pour croire qu’elle est unique. On est des milliers, des millions à nous être fourvoyés dans le mariage mixte. La seule excuse que l’on ait, c’est que le ministre de l’Intérieur ne nous a pas laissé le choix. C’est déjà plus drôle non ? Une fois la pulpe du mariage exotique consommée, il faut se farcir le noyau. Et là, on risque de s’y casser les dents. Si j’avais eu plus d’argent, je crois que tu m’aurais supporté plus facilement. Malheureusement je n’en ai pas.

Ciel de lune

PREFACE de l'éditeur



Avec plus d’une dizaine de recueils de poésie et quatre romans publiés, Saïd Mohamed participe de ce profond mouvement de la littérature française qui renouvelle les thèmes et élargie l’horizon du roman national. Il appartient à cette génération d’écrivains née au mitan des années quatre-vingt. Auteurs inclassables, casse-tête des libraires en quête du bon rayonnage et des critiques, perplexes face à cette nouvelle littérature, classée parfois en littérature étrangère ou cataloguée « beur ». Faute de mieux ; sans doute.

Ciel de lune clos le récit autobiographique d’un gosse placé à l’intersection du quart-monde, par la branche maternelle et normande, et de l’immigration, par le père, Berbère marocain. Ce gosse pour parvenir à son émancipation a dû se coltiner le lourd et paradoxal héritage familial pour trouver « une » issue à défaut de trouver « l’issue ». Devenu poète et écrivain, rebelle pour toujours, écorché vif à jamais, Saïd Mohamed, animé par un instinct de survie à l’énergie bouillonnante, porte, sans concession, un double regard : sur lui-même et sur une société qui se révèle: une « grande mécanique qui broie les hommes et les rend si misérables ». C’est bien alors « en connaissance de cause » pour reprendre Camus, cité dans le dernier livre de Jean Daniel, que Saïd Mohamed parle de « la misère ».

Exit ici l’humanisme de bénitier qui voudrait faire l’économie du social et du politique. Chez lui pas de revendication. Le réalisme suffit, ni psychologie, ni pleurnicherie. Les choses sont ce qu’elles sont et il faut faire avec. Pour autant, l’âme du poète n’est ni sèche ni résignée. Elle sait toujours fuir avant le « moment où l’on crève de réprimer son rêve ».

C’est d’ailleurs la rencontre de deux rêves qui se joue sous ce Ciel de lune. Quête de liberté et de réussite pour Dalila, la fougueuse et séduisante marocaine. Quête de soi, d’illusion identitaire teintée d’un brin d’exotisme pour le « sang mêlé ». Le poète désargenté ne sera pas la Madame de Rénal de ce Julien Sorel en caftan.

Mais n’en déplaisent à la police des frontières et à l’administration suspicieuse : le couple n’est pas une fiction. Le mariage ne sera certes pas une sinécure. « La seule excuse que l’on ait, c’est que le ministre de l’Intérieur ne nous a pas laissé le choix. C’est déjà plus drôle non ? » dit le narrateur pas certain que l’administration sache « ce qui est bon pour le citoyen ». « Les lois, qui venaient d’être votées, ne libéralisaient pas la libre alliance des ressortissants de nationalités différentes. Si elle voulait rester, il fallait se marier, et il n’y avait pas à discuter. »
Le plus grave n’est sans doute pas que ces tripatouillages de la loi ne servent en rien les intérêts qu’ils prétendent défendre - comme le démontrent les sociologues -, non, le plus grave est qu’ils instaurent un droit d’immixtion sur les corps et les désirs. Certes Dalila veut à tout prix quitter le Maroc. Que cette femme au caractère indomptable décide de fuir les mœurs machistes de ses concitoyens, on la comprend. Assistante sociale, elle est bien placée pour dire l’injustice et la misère, l’hypocrisie ou l’exploitation des enfants…
Comme les précédents romans de Saïd Mohamed, Ciel de Lune est aussi un roman qui prend sa source au Maroc et où seul, « Beau Papa », le père de Dalila, le « saint homme », vieil humaniste musulman, anticonformiste au grand cœur, réchauffe l’âme des humbles, des siens… et du lecteur.
Pourtant jusqu’à la dernière page l’indécision reste entière, sur cette relation: alchimie complexe de la rencontre, malentendu, mystère de l’amour, tout y est. Ciel de lune est un roman d’amour et d’illusion transfrontière. Roman de l’exil et de l’amputation de soi-même, quête toujours inachevée d’un soi fragmenté par l’Histoire et les migrations. Roman enfin où la parole étouffée de Dalila, cet Autre sur lequel pèse le soupçon, clôt un récit narré à la première personne. Et clôt le bec des marchands de certitudes et autres discours aux relents d’inquisition.

MUSTAPHA HARZOUNE


Cliquez si vous désirez obtenir l'argumentaire en fichier PDF argu Ciel de lune 02.pdf

21/07/2007

Tous les Hommes naissent libres et égaux, sauf eux....

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Appellons-le Ahmed... Non, Mamadou !
Ce pourrait être aussi Angeline... Ils ont des voix magnifiques, ce sont des artistes connus ou inconnus, et respectés dans leur pays.
L'organisateur d'un festival en Bretagne? ou en Lorraine? l'a invité(e) pour une fête du printemps de ce côté-ci du globe.Un producteur a organise pour lui(elle), une tournee en Europe.

Tout est prêt : toutes les pièces administratives ont été fournies: permis et contrats de travail, les billets d'avion achetés .
Mais Mamadou ? ou Angeline ? ne viennent pas. Nous ne les entendrons pas. On ne leur a pas délivré de visa. Pourquoi ? Parce que le droit du travail, le Ministère de la Culture, l'ambassadeur, la police des frontières même - ne comptent pas devant le pouvoir des Ministères de l'Intérieur./ Immigration/Identite Nationale
Il faut savoir en effet que dans chaque consulat un fonctionnaire de ces Ministères a le dernier mot sur toute entrée en France et en Europe.
Or ces incidents sont de plus en plus fréquents. Ils pèsent sur toutes les programmations qui impliquent un ou des artistes venus de pays non européens.

Nous, professionnels et publics, nous subissons de plus en plus souvent l'arbitraire de décisions non motivées, contraires aux engagements professionnels, aux politiques d'échange culturel des collectivités territoriales, aux décisions de différents services de l'état (subventions des Ministères de la Culture, des Affaires Etrangères...).
Nous avons le devoir de faire connaître au plus grand nombre cette situation : les refus de visa, les blocages administratifs de dernière minute, les retenues en centre de rétention et les retours manu militari dans leur pays que subissent, comme leurs compatriotes, un nombre de plus en plus grand d'artistes des pays non-UE.

Nous aimons les musiques du monde entier, nous aimerions entendre la voix d'un poète du sud, nous voudrions offrir l'hospitalité, quelques semaines, à une troupe de théâtre, à des plasticiens, à des danseurs venus d'Asie, d'Afrique, d'Europe de l'est, d'Amérique latine, nous désirons travailler avec eux...
Et nous croyons que nous pouvons les entendre, les voir : quelques-uns d'entre eux sont à l'affiche. Mais cette diversité est illusoire.
Nous constatons que ces pratiques policières, discriminatoires, illogiques, polluent la mise en oeuvre des projets artistiques et aboutissent à une forme de censure insidieuse car intégrée par les programmateurs, artistes, tutelles...
Et nous sommes alarmés par l'annonce d'une politique d'immigration sélective, uniquement inscrite dans une logique d'exploitation des pauvres par les riches, bien loin de l'aide au développement (y compris culturel) que de nombreux pays réclament à juste titre.

C'est pourquoi nous nous sommes solidairement et délibérément réunis au sein du collectif "Schengen Opéra" pour faire connaître ces faits et appeler toutes les personnes et tous les collectifs qui se sentent concernés à signer notre appel.

Nous appelons toutes les personnes, les partis politiques, les institutions internationales, les représentations professionnelles, les organisations non gouvernementales, les médias, tous concernés, à demander avec nous :

- le respect par l'administration des règles existantes ;
- la clarification et l'harmonisation à l'échelle européenne des règles d'attribution des visas aux artistes non-U.E. ;
- l'arrêt immédiat des "reconduites à la frontière" instantanées pour des artistes non-UE qui sont pourtant porteurs de contrats d'engagement avec un employeur culturel de notre continent ;
- la mise en place d'urgence, avec tous les services des États concernés, de plates-formes de discussion ouvertes, visant à la soumission aux parlements nationaux et européen de réglementations transparentes, négociées, démocratiques.

La liberté de circuler des artistes est une liberté fondamentale

signer la petition SCHENGEN OPERA en cliquant ici


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L'illustration est de Yves Budin qui vient de publier aux carnets du dessert de lune Visions of Miles

19/07/2007

Coordination des éditeurs indépendants

Chers amis,
vous avez été plus de 7 000 à signer la pétition initiée par l'Atelier du Gué éditeur en faveur des tarifs postaux et pour la libre circulation des idées, et nous vous remercions de votre confiance.

La presse a été alertée, et les réactions favorables se confirment.

La coordination responsable de la pétition va remettre la pétition aux ministères de la Culture, mais également à celui de l'Industrie, ministère tutélaire de La Poste.
De nombreux députés sont intervenus, de toutes sensibilités, par oral ou écrit, auprès du gouvernement précédent et de l'actuel.

En septembre prochain, au moment où la pétition sera remise aux ministères concernés, aura lieu la renégociation du Contrat de Plan entre La Poste et l'Etat, qui définit les missions de service public de l'entreprise.

Nous avons besoin de vous.

Vous disposez en pièce jointe d'un modèle de lettre type, qu'il vous suffit de recopier, signer et envoyer à votre député ou à vos élus locaux, afin de les sensibiliser à la question.
Pour trouver l’adresse et le nom du député de votre circonscription pour pouvez vous rendre sur : assemblée nationale en cliquant ici

Nous poursuivons auprès de la presse et des institutions, avec beaucoup de détermination le travail de sensibilisation, et nous vous remercions de votre action.

Bien à vous tous,

La coordination des indépendants du livre.

Pour tout renseignement complémentaire : laposte@lekti-ecriture.com




Modéle de lettre



Mr. Ou Mme
Adresse postale :


Tél.

Le 20 juillet 2007



Madame, Monsieur,

En février 2007, l’Atelier du Gué, éditeur, suivi bientôt d’une coordination, a initié une pétition en faveur de la mise en place de tarifs postaux spécifiques appliqués à l’objet livre, comme il en existe dans la plupart des pays européens.

En effet, les tarifs postaux actuels par leur coût excessif remettent en question la diffusion des éditeurs, et par voie de conséquence, la pérennité de l’édition indépendante, entravent le droit à l’expression, réduisent l’économie du livre et affaiblissent la démocratie.

La pétition a été signée par plus de 7000 citoyens et acteurs du livre, démontrant ainsi la prégnance des inquiétudes exprimées par les éditeurs indépendants et leurs lecteurs.

Nous vous demandons par la présente lettre, et au vu des documents ci-joints, de bien vouloir agir, en tant qu’élu, comme certains de vos collègues qui l’ont déjà, et de relayer auprès du gouvernement, par une question écrite ou orale, cette pétition et les revendications qu’elle porte.

Dans l’attente d’une réponse favorable de votre part, veuillez agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

(signature)

Ci joint le texte de la pétition



Soutien aux éditeurs indépendants et aux revues littéraires - Pour la libre circulation des idées

Pétition de l’Atelier du Gué



La Poste est un des outils privilégiés de diffusion des livres et revues littéraires des éditeurs indépendants, auprès des libraires, des bibliothèques et du public.
Or, les transformations de La Poste, l'abandon des tarifs particuliers ou intermédiaires, la libéralisation des services, les fermetures de bureaux, mettent aujourd'hui leur existence en danger. Ceci porte préjudice aux écrivains, à la création littéraire, aux éditeurs, aux libraires, aux lecteurs, comme à toute la chaîne du livre (graphiste, photographe, imprimeur...).
Des tarifs postaux abusifs, la réduction programmée à l'accès des tarifs "presse" par de nouvelles contraintes administratives, l'abandon des tarifs réduits ("coliéco" "sacs postaux de librairies"... le refus de La Poste d'appliquer le tarif "livres et brochures" sur le territoire national), etc... remettent en question la pérennité de l'édition indépendante, et par voie de conséquence, entravent le droit d'expression, réduisent l'économie du livre et affaiblissent la démocratie.

Des centaines de petites structures éditoriales sont aujourd'hui contraintes à réduire ou à cesser leur activité.

Les soussignés s'inquiètent de cette situation et demandent à l'Etat, aux ministères concernés et à la direction de l'entreprise publique La Poste de créer un tarif préférentiel pour les livres et les revues (indépendamment, pour celles-ci, de l'attribution, ou non, d'un numéro de commission paritaire), afin de garantir pour demain la diversité culturelle et la libre circulation des idées.

Les Crobards de Malnuit (2)

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L'illustration est de Yves Budin qui vient de publier aux carnets du dessert de lune Visions of Miles



Mèze Malnuit

Un soir on se baladait à Montparnasse – la nuit était claire et froide, on se les gelait un peu, les terrasses couvertes étaient noires de monde, et on était partis à discuter, pas question de poursuivre sous des cloches pareilles sauf en gueulant comme des abrutis, pas l’envie – Chaf me dit :
- Je t’emmène au Falstaff
- C’est quoi ?
- Un bistrot tu verras. Rien d’extraordinaire mais on est tranquille, c’est un peu fermé.
C’était juste à deux pas , au début d’une petite rue grimpante.
En effet, on était assis douillettement à gauche de l’entrée. Je me souviens que c’était assez chaleureux, comme le décor – ou plutôt je voyais le décor à travers la discussion et il y avait une chaleur amicale qu’il n’avait pas forcément -. On buvait des alcools pleureurs – c’est à dire que les verres pleuraient, sans doute d’avoir trouvé l’âme sœur... C’est merveilleux deux âmes sœurs qui se rencontrent. Si je me sentais bavard je pondrais bien quelques pages là-dessus, peut-être même sur un alcool content aux larmes du verre où on l’a mis. – au bout d’un moment j’aperçois – merde c’est pas vrai, mais si c’est bien lui – et alors – t’occupe pas c’est rien – c’est vite dit ! – chuis pas sûr de bien voir, je dois être un peu rond – t’excuse pas, accouche –
Beckett, j’te l’donne en mille !
Ça te fait peut-être rien mais moi ça me... j’en suis gaga...
Chaf comprenait quedale, tout d’un coup j’étais blême, ou rose, et les tempes me battaient comme des peaux de zèbre. Un effort intense pour ne pas exulter, mais vraiment – Peut-être même que ça ne se voyait pas tellement, je ne sais pas pourquoi, je voulais garder ça secret. Je ne pouvais pas oublier Chaf, je n’avais pas le droit, et en même temps je ne devais pas me priver. De quoi ? De l’occasion qui se présentait ?
Est-ce que j’osais aller vers lui ? Non... Faire quoi... Pourtant j’y étais projeté, aspiré, un appel d’air formidable qui me décollait du siège où je n’étais plus pour personne sans en bouger d’un poil. Cloué, figé, et muet, tout en continuant de parler pour dire à Chaf que c’était Beckett qui est là-bas ce vieux tout gris et sec comme une trique là-bas au fond, tu le vois ?
Je lui expliquais que c’était un type extraordinaire, peut-être le plus grand écrivain vivant, oui y a pas de doute, incontestablement bordel, un type sensationnel, un mort vivant, au sens qu’il est au plus près du point limite où la vie a encore le dessus, la preuve l’homme existe bel et bien il est là devant nos yeux – point à partir duquel toute vie cesse et on se décompose, en témoigner encore, à ce point-là écrire, c’est phénoménal, inconcevable, affolant...
Je ne sais pas ce que je dirais, peu de choses en fait, mais intérieurement j’étais bouleversé et les mots me venaient en masse, tels qu’ils sortaient de la bouche d’ombre, ce trou sans lèvres qu’on a dans l’esprit... qui est l’esprit ? c’était même pas des mots c’était de la sensation pure, fallait à tout prix que ça cesse sinon je ne répondais plus de rien...
J’exagère ? Je me le demande honnêtement...
Bien sûr il ne s’est rien passé ; je suis resté là et j’ai vu.
La vieille l’appelait « ce vieux Sam ». Le vieux opinait souvent de la tête. Et lui, Beckett, il se la prenait à deux mains la tête, et la pétrissait comme glaise, la malaxait, doigts à moitié repliés pour que les ongles grattent grattent grattent grattent cette écorce emmerdante le crâne, ce récipient fêlé, CE TROU qui veut passer pour autre chose il y tient, à se demander pourquoi vraiment je ne fais que ça depuis deux mille ans, me gratter la tête, creuser ce trou, je crois savoir mais je n’ose pas dire, pourquoi, alors j’écris, c’est pour ça que j’écris, et – tiens je n’ai pas fini mon verre

Pour la prose c’était mon chouchou, je parle d’un maître à écrire.
Kierkegaard m’impressionnait terrible... Un type fabuleux. Mais un esprit, pas un modèle.
Beckett et Michaux.
Mais je ne veux pas laisser entendre qu’écrire c’était une activité séparée ! C’était une façon de faire, ou d’être, comme boire des pots, causer, faire l’amour. Une façon de faire l’amour. Une autre façon de penser, de dire aussi, et de voir le soleil se lever, monter, puis décliner, la nuit descendre et s’installer, jusqu’à ce que le soleil se lève... Une façon de vivre, sans que ça soit autrement estimable.
Beckett se servait des cailloux (Molloy) et autres babioles pour y coller plus fort, à la vie ; la vie impossible ; l’esprit écrabouillé par la pesanteur de l’absence (quelle absence ?) ; le vide et les tonnes, à supporter jour après jour ; on se décompose, on croule, on fait du sable, du sable d’os...
(J’avais torché Ou bien Ou bien quand j’ai eu cette série d’angines. J’avais gratté mon premier texte en prose, ça se voulait un bouquin, 200 pages, 17 jours d’écriture en pyjama, un bon souvenir). (Mais non, j’étais encore au bahut, puisqu’un prof l’avait su, celui qui nous lisait Michaux, Le grand combat, en postillonnant sur les premiers rangs – Il avait dit « Bravo, mais un bouquin ne signifie pas grand chose, c’est au deuxième que tout commence » - Je l’avais revu une fois dans le train que je prenais pour aller aux Arts, et on avait parlé du Château de Kafka. Postillonnait toujours autant, et cette fois j’étais à portée, hou là !)
y a toutes les choses à dire : afin qu’on les oublie ! Je traîne avec moi une ménagerie d’étrangers qu’un temps chacun j’ai pris pour mon reflet : peintres, auteurs et poètes, hommes de pratiques et d’idéal, et d’autres : personnes connues, sans œuvres que leur comportement, leurs phrases aussi, et toujours des passions, plus ou moins admirables, plus faciles qu’admirables, et finalement encombrantes. Un tas de merde.
Je sens qu’on écrit pour faire le vide, et on l’atteint rarement. Prédestination ?...Beckett écrit pour trouver l’os sous la barbaque, le sel au cœur de la matière. L’âme ?... Une grande brasserie de rien – comme si rien était quelque chose de vivant, plus vivant que tout le reste et comme auteur de ce reste...
Je m’entends penser que j’aimerais dire ce qui se passe (voulais dire se pense) sans aucun souci de la suite. Du pied, le mien, qui fait du pied au pied de la table où je suis assis pour écrire, pour fermer les yeux au décor (toujours le traverser, bêtise. Et illusion) on fait le symbole facile d’une inépuisable et épuisante solitude (Et pourtant j’écris à quelqu’un. On n’est jamais seul).
Je pensais que « mon visage, mon vrai visage, est celui que tu vois quand je ne suis pas là ».
Et la petite qui me disait : « Mèze, si je peux parler 5 minutes avec toi, je boufferai un champ de luzerne, après ». j’ai pris ma verge entre les dents et je l’ai avalée. C’est trop simple.

18/07/2007

Les Crobards de Malnuit

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Les illustrations sont de Yves Budin qui vient de publier aux carnets du dessert de lune Visions of Miles


La seule montre que j’ai jamais eue, je l’ai portée quinze jours. Cadeau qu’on m’avait fait pour mes 20 ans. Le temps était venu d’y faire attention, au temps. Mais on dirait qu’à ce temps montré j’accordais un coup d’œil méfiant, et que je lui préférais de toujours un temps caché plus véridique.
Si j’avais un talent de scribe proportionné au temps que j’ai passé à l’introspection, je pourrais raconter toute ma vie à partir de cette montre, comme si son absence à mon poignet en donnait le sens – différent des aiguilles d’icelle.
Est-ce qu’une montre a jamais empêché quelqu’un d’être étonné qu’il soit si tard, ou qu’il fasse encore jour, ou qu’il soit l’heure de manger et qu’il n’ait pas faim ?
Les montres c’est tic tac et toc. Pas comme le temps dont elles ont le souci, qui lui n’a guère souci d’elles ! S’il se laisse enfermer dans ces niaises petites boîtes, c’est pour mieux filer du coton à l’anglaise avec ses amoureux transitoires et gloire à Dieu au plus haut des cieux qui a su épater tout son monde en créant la Terre en 6 jours seulement !
Dans sa prodigalité il songeait avant tout à ces grise mines de théologiens à qui fallait bien donner de quoi passer le temps sans être obligé de se reconvertir. Time is money c’est américain, et les américains c’était pas prévu. Ils se vengeront : ils ont mis les premiers le pied sur la lune - Armstrong. (Son homonyme l’avait déjà mis, et au-delà, depuis belle lurette, mais il est vrai que c’était un nègre, comme qui dirait que ça comptait pas. Il vient de mourir, en laissant derrière lui une flopée de soucoupes volantes que ceux qui ont des yeux pour ne pas entendre croient voir flotter dans le ciel en ces jours bien sombres quand la nuit est claire) – en attendant de Lui mettre leur poing dans la gueule peut-être !... Alors, ils entendrons soudain la trompette de Louis, leur surdité cessant et leur cécité c’est sûr ils en verront l’or, ouf !
Quand je dis les ricains, on a compris que je parle d’une mentalité dont les ravages dans l’espace-temps qu’elle exploite n’ont d’égal que sa nullité. (C’est ce que pense grossièrement l’ermite Albéric Troducq, que je vais consulter épisodiquement parce qu’il a la vue basse et l’humour pesant – pas confondre avec Albert Ducrocq, que j’ai pas besoin de consulter pour connaître ses pensées, lesquelles m’affligent aussi profondément que sa vue est élevée, pouah.)
Donc je disais que j’ai le poignet aussi nu qu’un ver. De montre point, ni par conséquent d’horaires, pas de risques d’être en retard à mes rendez-vous, et quand la vie en société m’impose d’être exact, je m’arrange : j’entre dans le premier bistrot boire un coup et j’en profite pour jeter un œil à l’inévitable cadran.
D’ailleurs je saurais pas dire comment je m’y prends, ça m’est naturel. Je chie quand j’ai besoin et j’évite comme je peux d’être puni pour ça. Non mais si j’ai parlé de cette montre c’est que ça pourrait être amusant de démontrer ce qui en découle, rapport aux formations et déformations de mon caractère...*
Le temps et moi on fait ça sans mouchards. Si les flics me suspectent un jour, à la question rituelle « Que faisiez-vous dans la nuit du 17 au 18 ? » je me mettrai à cafouiller et je donnerai ma langue au chat. Faut pas.
Quand une époque ou une date s’inscrit en chiffre dans ma mémoire, c’est qu’elle a sa raison, tant mieux tant pis : tant mieux si je peux m’en servir, tant pis si elle me dessert. Quand je pense que le mec Rimbaud pondait ses trucs illuminés à 16 ans ? 18 ans ? (vérifier) et qu’au même âge je pataugeais dans les mots comme c’est pas possible – et pas n’importe lesquels attention, plus c’était abscons et plus je croyais ça bon et pas con et profond.
Mais Rimbaud, ce porc d’ Arthur, ce n’était pas mon modèle, mon modèle c’était Renoir, l’Auguste – Non Renoir c’était fini, c’était Vlaminck – Pas à 18 ans non, à 16 ans, oui c’est ça, à 18 ans c’était personne. J’aimais des peintres parce que je me voulais peintre, la poésie c’était pour rire. J’écrivais tout plein de trucs et de machins, des poèmes quoi, et aussi un journal, tiens où est ce qu’il est passé, ah oui, je l’ai brûlé dans le petit poêle en fonte que j’avais dans ma piaule. Je me souviens que mon père avait eu l’air fâché quand il a su la chose. Tu parles, ça dégageait, on se serait cru chez Vulcain ! – Il m’a dit « Pourquoi t’as fait ça ? » et ses yeux étaient durs, oh pas longtemps, mais ça m’est resté là dans le buffet avec un gros point d’interrogation , parce que vraiment je comprends pas, lui qui ne m’avait jamais paru se soucier de ça, que j’écrivais. – Pour rire et parce que je souffrais ?
Est-ce que je sais maintenant pourquoi j’écris ? – Pourquoi j’écris, c’était pour moi soit disant la question qu’il fallait que je me pose, et aussi « pour qui » et aussi « comment »... Pas moyen d’y échapper ; on ne pouvait pas écrire sans avoir la triple réponse, qui constituait en quelque sorte le « passeport pour l’écriture », m’avait dit monsieur Chépaqui des éditions Julliard. Il était bien intentionné et je l’en remercie, même si à l’époque ça m’avait fait de la peine, ouais, parce que je ne savais pas, déjà, et que je ne voyais dans ces trois questions qu’une sombre hérésie. Ceci dit ce n’était pas bon et fallait peut-être que je travaille un peu la matière avant de prétendre à la publication.
Une idée comme ça qui me vient à l’instant : Et si je ne montrais pas mes textes par peur qu’on me dise « C’est mauvais » ? Outre que je jugeais inaptes à les lire les gens autour de moi, je ne voulais surtout pas risquer de rougir et m’enfuir la queue entre les jambes et mes pages sous le bras. Je m’adressais directement aux éditeurs, qui, eux, étaient censément de bons juges ; s’ils n’aimaient pas, il y avait entre leur dire et moi l’épaisseur du papier où je pouvais à mon tour répondre, me défendre si le cœur m’en disait. J’étais lâche, timide et vaniteux je crois. Je suis resté lâche, faut dire ce qui est, bien que j’aie acquis un certain courage, mais qui n’en a pas pour ce qui lui plaît ? Je suis resté timide, on n’en guérit pas, mais j’ai diversifié mes masques. Enfin je suis plus vaniteux que jamais – au point de désirer ressembler à personne et que chacun me ressemble, afin que je ressemble à tout le monde, tralala –
Je ne voyais vraiment pas comment ce que j’écrivais aurait pu être différent une fois noir sur blanc. Ce qui est écrit était écrit, parole d’évangile. Aussi bien ce que je disais n’avait d’importance que parce que c’était ce que je cherchais à dire, c’est mal dit. Les tâtonnements de la parole, les multiples façons de parler m’intéressaient seules, et non pas les sentences ; une phrase maladroite avait plus de charme et de sens qu’une phrase bien faite, comme en ont les mots d’enfants plutôt que ceux des orateurs – mes tentatives étaient sincères et pleines de tripes et dénuées de ce savoir-faire qu’on me prônait ; faire des progrès c’était mon affaire, et si je ne savais que piétiner c’est que j’étais un piétineur – progrès dans quel sens hé ho hein ?
J’avais sûrement un peu ce désir largement répandu qu’on s’incline sur mon passage, et de préférence admiratif ; mais pas d’étiquette, pas de sceptre, et telle qu’en elle-même ma nature était nue, un désert où le soleil craquait, un rogaton d’êtrumin dans le nœud du Verbe.
Écrire fut sans doute une recette pour me replier, me défaire. Ou plutôt ça l’est devenu, dès que les rimes au bout des phrases sont devenues des machins factices, des casseroles pour faire du bruit. Que j’en savais des choses à cet âge et que c’est long de désapprendre !
Et le jeune dingo téméraire qui s’allonge le cou à ronger ses liens, ça le mène à quoi ? À en chercher d’autres. À croire qu’il lui faut répéter le schéma d’origine. Allez va, téter sa mère y a que ça de vrai.
Laisser les nœuds se faire et se défaire et les eaux stagner ou couler et le soleil envahir la cave, qu’est-ce que ça veut dire et LA PAROLE PARLER !

*Quand j’étais merdeux j’ai passé pas mal de vacances en Suisse où la montre est une industrie nationale et où mes parents sont nés – Ils y ont même vécu toute leur enfance. – Ça a rien à voir ?

17/07/2007

La vie aux indes (3)

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Photos: Bénédicte Mercier

Les trains qui rentrent en gare sont tellement bondés qu’il paraît bien impossible qu’autant de monde puisse tenir dans un espace aussi restreint. Pourtant le miracle à lieu chaque fois que retentit le sifflet, l’ensemble s’ébranle lentement d’abord, puis prend de la vitesse.
Ce qui n’empêche pas les derniers retardataires, de courir en dératé pour réussir à saisir au vol une poignée, un morceaux de grille où s’agripper fortement pour tenter de monter dans le convoi, bien que les portes soient fermées. Si les grilles aux fenêtres interdisent aux resquilleurs de pénétrer dans les wagons, elles interdisent aussi de sortir en cas d’accident. La fenêtre qui n’en possède pas, c’est l’issue de secours. D’agiles jeunes gens ont trouvé refuge sur les toits des wagons. Juchés ainsi ils voyagent. Ayant pour eux la résistance de leur âge, ni La pluie ni le vent ne semblent les déranger.
Celui-là voyagera en plein vent, se tenant comme il le pourra, un seul pied sur le marchepied, car d’autres étaient déjà là avant lui. Il tiendra tant qu’il pourra avant de valdinguer sur le ballast ou de passer sous les roues du convoi. Car il doit bien de temps à autre en tomber quelques-uns pendant le voyage. Mais qu’importe, sur le nombre, cela ne se verra sûrement pas et le train ne s’arrêtera pas. Les corbeaux et autres charognards n’ont qu’à attendre leur pitance le long des voies. C’est bien miracle, si à chaque voyage ils n’ont pas de quoi faire bombance.
Les gares sont le lieu de toutes les transactions. Des caisses des marchandises diverses s’entassent sur les quais. Des sacs en toiles de jute sont empilés. Thé, café, épices ? Une dérisoire bâche plastique bleue les recouvre pour les protéger de la mousson. Un homme une aiguille recourbée à la main en rafistole un, dont la panse menace de répandre le contenu sur le quai. Comment vont-t-il réussir à rentrer toutes ces marchandises dans les seuls wagons destinés à cela dans ce train de voyageurs? Des hommes portent sur leur tête des charges si lourdes qu’elles ont de quoi écraser n’importe qui, sauf eux. Maigres noueux comme des roseaux aux articulations ces portefaix semblent d’une résistance à toute épreuve.

Des vaches qui déambulent entre les humains tentent de manger ce qu’elles peuvent. Elles chapardent dans les provisions des voyageurs et inspectent le contenu des sacs d’une langue pendante. Au passage, elles lâchent quelques bouses qui vont s’éclater sur le ciment du quai. Les vaches vivent là aussi dans cet incroyable enchevêtrement. Ses yeux d’européen ébahis admirent ce capharnaüm si étrange et totalement déroutant. Ailleurs cela serait signe d’anarchie, voire d’émeute, ici tout semble si paisible. Presque bucolique est le tableau de ces vaches au milieu d’une gare et de ses centaines de milliers de passagers... Plus rien n’étonne, ne doit étonner. Si c’est ainsi que cela est, c’est ainsi que cela doit être...
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16/07/2007

la vie aux indes (2)

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Suspendue hors du temps, une vieille maharani vit recluse dans une aile du palais.
Une jeune femme dont la prestance indique la lignée princière, probablement la future héritière des lieux, tient la caisse des entrées. Le touriste est généreusement invité à laisser, en plus du montant de son entrée, une obole pour soutenir la restauration du patrimoine royal. Les voilà devenus à leur tour mendiants pour maintenir en état les ors d’antan. Cruelle revanche de l’histoire. Dans les vitrines, des photos du siècle écoulé partageant l’intimité des têtes couronnées, lors de chasses au tigre à dos d’éléphants. Empaillés des animaux en tous genres: gavial, tigres, lions, sont exposés dans des vitrines poussiéreuses dans un état plus proche du carton pâte dans laquelle se serait logé toute la vermine que de l’état de bête sauvage. Alignés sur les murs des dagues, des épées, des fusils à éléphants de plusieurs pieds de longueur portés sur l’épaule de plusieurs hommes, plus proches du canon que du fusil. Les fastes d’antan réduits à de simples souvenirs, tel est le destin de ces mortels que l’histoire a laissé sur le carreau totalement déplumés. Ces lieux sont hantés, et cela sent terriblement fort les déjections de chauves-souris. Des hordes de singes se sont installées dans les anciennes étables à éléphants et les parties inhabités, ce qui accentue plus encore l’aspect désolant de l’ensemble. Grimpés dans les branches d’un banyan ils narguent et menacent de leurs puissants crocs celui qui tenterait de s’aventurer sur leur territoire. Ils sont ici chez eux et le font bruyamment savoir.


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15/07/2007

Ici Même (4)

Les peintures sont de Dorothy Napangardi pour retrouver son travail Cliquez ici

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Gitane, regarde au creux de la main,
La valse des volutes bleues où se joue le destin
Et prédis-moi, des tempêtes, des soifs de rocs
En attendant des horizons nouveaux, au bout du quai.

J'ai cherché le vent en essayant de garder le cap,
Le sexe tendu en direction des néons somnambules.
Dans ce marigot où la nuit donne ses concerts
De sirènes faméliques, ses bagarres entre ivrognes.

Dans les éléments contraires, sur ce radeau,
Certains sont devenus fous, d'autres ont péri,
Quelques-uns ont survécu, aucun n'a prétendu y être
Lorsque est revenu l’apaisement.

Cigarette pour survivre au romantisme des visages
Avides de ces presque rien inventés pour continuer.
Cernés par l'existence trop lourde et la faim de vivre,
où l’on se consume sans remords aucun.

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Depuis l'âge de la nuit nous venions ici.
Sur les pierres tendres, des noms, des formes.
Dans un coin, l’empreinte des corps.

A même le sol s'y retrouvaient les amants.
Terre luisante dûe à la sueur et aux frottements des peaux
Au plaisir marqué par la semence qui a coulé sur le sol.

Dans cette grotte, nous avons découvert
L’émotion pure des corps emmêlés et sans l'avoir su,
Compris que nous n'appartiendrons plus à ce monde.

Sans retour possible plus rien ne fait peur.
Des plaisirs, des liens secrets,
Là où les autres enfants jouaient.

Te savoir vivante sans la souillure du possible me suffit.
J'imagine ces instants couronnés d'étoiles et de parfums.
Dans nos festins imperturbables, vivons apaisés
Quand l'amour s'éteint, atteint par tant de heurts.

Malgré confusion et silence,
Pareil à un poisson rouge dans un bocal
Hissons avec légèreté le drapeau de l’ignorance
Puisque les savoirs ne se laissent pas apprivoiser.

Glissons dans cette peau, d'un bout à l'autre du monde,
Avec l’empreinte d'éternité des vieux vêtements.
Nos morts veillent ensemble pour nous donner sens.
Retournés dans leurs croyances ils inventent l'inconnu.

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Bouleverser l'enchevêtrement des poutres par une métaphore du rien.
Vivre d'arrogance et avoir comme secours au passé, la désobéissance et un grain amer de café.
Nostalgie de ces années d'enfance incroyable, de voyages dans le possible.
Comment entrevoir la nudité des pénitents sans le romantisme du danger et les bourrelets violets des cicatrices sous les doigts.

La laideur épuise autant que la légèreté.

Traverser des ports, aimer les fleurs, le chant des oiseaux, saluer des poissons rouges.
Rien n'est moins fier que le lierre des anges sur les arbres.
Un matin d'été un cargo glisse au milieu des champs parmi les vaches noires et blanches.
Des quidams ébahis applaudissent un cortège qui glisse sur l'asphalte toutes sirènes affolées.


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Un basque qui joue de la musique aborigène


Si vous avez le goût pour les choses étranges, comme un mélange de flamenco/musique aborigène, voila une bonne adresse.
Quand je l'ai entendu jouer sa musique, face à l'océan sur le port de San Sébastian, j'ai tout de suite pensé à Gaston Lagaffe. Je ne sais pas pourquoi....
NIKOLA IBAN seul ou avec son groupe Samar le morceau Cuatro a déguster seul ou accompagné le morceau Maroko assez étonnant aussi. du ragga/reggae/aborigène c'est pas mal non plus à condition d'être totalement iconoclaste. Et pour ceux qui doutent encore, le petit dernier pour la route Totem

Si vous désirez vous procurer son CD: Cliquez ici

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02/07/2007

Et dire que je voulais devenir écrivain...

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Cette photo provient du site du photographe Cara Barer cliquez sur son nom pour voir son travail...


Quand je pense que j’ai même publié des plaquettes à compte d’auteur. Bien sûr à force de ténacité et d’abnégation, j’ai aussi réussi à trouver un éditeur pour mes romans qui n’ont pas marché. J’aurais tout vu et beaucoup entendu. Enfin…
On m’a aussi répondu : « On ne va pas faire d'argent avec la misère du monde. Il faut écrire des choses lisibles par le lecteur lambda. »
Dame, ces gens là ne sont pas là pour rire. Ils ont des coefficients multiplicateurs à la place du cerveau.
— Ce n'est pas un texte de cette mouture là qu'on attend de vous, m’avait habilement glissé à l’oreille un directeur commercial comme une bonne fée.
Alors il ne s’est plus senti si laideron le petit auteur. Le commercial n’avait pas encore crié au génie, que le petit prétentieux que j’étais déjà écoutait.
— Vous savez, mon ami, pour survivre il faut accepter de passer sous les fourches caudines du Marché. Pour que votre littérature se retrouve sur l’étal du supermarché, comme n’importe quel objet. Pour être visible, il faut avoir été vu. Par des gens dont c'est le métier de voir, a-t-il continué. Vous devez comprendre ça, si vous voulez prétendre devenir écrivain. Vous devez plaire aux gens du métier car ce sont eux qui décernent les points. Vous avez un peu de talent, du moins suffisamment pour que je perde mon temps avec vous et que je vous réponde au téléphone mais, de grâce, arrêtez de geindre et de faire pleurer. Dans les chaumières, les gens recherchent de la littérature qui les réconfortera et leur fera oublier le quotidien, mais pas une littérature de gémissements à longueur de pages. Vous savez, les gens qui lisent des manuscrits qu'ils n'ont pas écrits sont persuadés que, s'ils en écrivaient, ils feraient de la bonne littérature. Alors faites leur croire que c’est eux qui l’ont écrit. Utilisez leur langue, leurs références, mais ne leur imposez pas votre vision du monde, aussi talentueuse soit elle. Elle ne se vendra pas. Votre petite histoire sur l’échelle de Richter des catastrophes humaines ne vaut rien. Un immeuble qui s’effondre intéresse bien plus la ménagère.
— Il y a du style dans ces textes, je vous jure, avais-je tenté d’articuler en avocat du diable.
— Y a t il une maladie incurable en jeu? Un marathon de la solidarité qui est prévu? Une perversion sexuelle quelconque? quelque chose qui permettrait à un très large public de s’identifier?
— Non, rien de tout ça !
— Vous voyez bien que ça ne sert à rien le style, si on ne peut pas le vendre. Il faut être sérieux. Le style mon ami c’est un épiphénomène, une demande marginale du marché ! Qui s’intéresse au style à part vous et quelques esthètes ? Personne ! Vous avez du talent, alors ne le gâchez pas avec une histoire qui va rebuter le lecteur moyen. Non, racontez en nous une qui fasse rêver et dans laquelle il y ait une pincée d’aventure, une autre d’érotisme, du suspens, des bons, des méchants. Vous me saupoudrez tout ça avec du soleil, de l’exotisme. Voilà ! Vendez moi ça dans un très bon décor. Mais ne parlez pas de la misère, aussi juste soit votre vision. Les gens veulent qu’on les fasse rêver. Pas qu’on leur mette le nez dans le caca. Nous, on s’efforce de leur faire oublier le quotidien, alors que vous voulez le changer. C’est courageux et totalement inconscient. Vous êtes encore dans le romantisme rimbaldien, c’est beau, c’est noble, c’est généreux mais épuisant. Que voulez vous exactement ? Vivre de votre plume ou écrire pour le plaisir au risque de n’être ni publié, ni lu ? Faites le tri dans vos sentiments et vos désirs. Si vous pensez vouloir gagner votre vie, changez de registre. Sinon personne ne vous suivra sur un coup pareil. Vous croyez encore à l’intelligence du lecteur, au bouche-à-oreille. Mon pauvre, il faut atterrir. Si vous ne passez pas à la télé dans plusieurs émissions en peu de temps et que votre bouquin ne tourne pas dès la première semaine, c’est foutu. Ça, mon ami, c’est la réalité et vous devez composer avec. Je vous dis ça parce que vous m’êtes bien sympathique. Vous me plaisez bien avec votre fougue. Votre histoire est très intéressante en soi. Mais ne la gâchez pas, je vous en prie. Revenez me voir quand vous serez dans ce créneau, je suis sûr qu’on fera de très bonnes affaires ensemble, dans trois, dans cinq, dans dix ans peu importe. J’attends l’auteur que je saurais vendre et on me paye pour ça.

Et le petit auteur que j’étais à l’époque tout penaud comme un jeune chiot qui vient de s’être fait réprimander par son maître parce qu’il s’est laissé aller dans un coin de la pièce marchait le long des quais de la Seine avec une furieuse envie de se foutre à l’eau.
— Non, tout n’est pas perdu. Ce type a sûrement raison. Il faut utiliser ce qu’il m’a dit pour m’adapter au marché. Oui, tout ce qu’il raconte est vrai, mais je ferais mieux encore. Je vais sortir le grand jeu.

Car le petit auteur qui se trouve dans chaque écrivain est prêt à entendre ça. Il en ferait des montagnes pour trouver un éditeur. Il rampe en bon petit gars. Il obéit à l’œil, le doigt sur la couture. Prêt à toutes les bassesses pour admirer son nom imprimé sur la jaquette. Brave bougre. Il ne discute pas les pourcentages, les droits d’adaptation, les éditions étrangères. Il signe tout, sans regarder, sans lire, sans comprendre. Même s’il le lit, il sait qu’il peut toujours essayer de décrypter les termes d’un contrat d’édition. Sans maîtrise de droit, il n’a aucune chance de s’en sortir.
Il en tortille du popotin comme une roulure, le petit auteur. Dans les bassesses les plus minables, il est capable de se fourvoyer le tout à l’égo de l’auteur. Si l’artisan de la phrase lui laisse prendre les commandes il a tort cent fois. Si la bourrique d’auteur tient les rênes, le tailleur de phrase perd tout libre arbitre. Flanqué de l’enflure d’auteur et de son maquignon d’éditeur, il ne peut que s’attendre au pire. Car pour l’éditeur, tout est bon, pour plumer le velléitaire pisse copie. Les corrections, il les refuse en cas de réimpression, à cause de la mise en page, des films et des plaques. Ou alors, il faut les défalquer des droits. C’était écrit dans une ligne d’un paragraphe du contrat qu’il n’avait pas pris le temps de se faire expliquer.
Quant à l’auteur, il va sur les salons avec sa voiture, paie l’essence du déplacement, parfois son repas froid. Et il pousse le vice jusqu’à accepter de loger dans un mi-pucier, mi hôtel, en face de la gare ou en périphérie de la ville, pour ne pas faire trop de frais à l’éditeur. Voire même il partage sa chambre avec un commercial qui ronfle. Il accepte de rester figé à son siège pendant des jours entiers, sous un chapiteau étouffant, un gymnase bruyant, une salle des fêtes frigorifique, ou un hall déserté pour cause de championnat de foot, pour tenter de vendre quelques exemplaires. Si ses livres ne sont pas égarés dans la nature et sont bien arrivés sur le stand en heure et date, il s’estimera miraculé. Pendant tout ce temps, une pythie éructera dans un haut parleur la liste des auteurs présents sur le salon, ainsi que celui du petit Jonathan, qui attend son papa au bar. Là où il était quasi sûr de le retrouver. Ces annonces lui déchireront les tympans. Il se farcira la présence de ses collègues célèbres qui dédicaceront à tour de bras. Il sourira aux inepties d’un critique littéraire stalino dépressif pour faire semblant d’être poli et ne le sera pas de toute façon.
L’auteur est comme les autres humains, un individu avec varices, hémorroïdes, calvitie, embonpoint, arthrose et autres avaries. Mais plus putassier que lui, cela ne doit pas exister. Quand il peut lire son nom sur le programme, il prend une décharge d’adrénaline pure. Cela lui semble tellement incroyable. Enfin la gloire. Qu’importe si l’entrefilet, de deux lignes en corps six qui parlera de lui, aura pompé l’argumentaire fourni par l’attachée de presse, aussi excité qu’un pygmée atteint par la mouche tsé tsé. L’auteur se sent récompensé de tant d’efforts. Soldat de toutes les guerres, sur tous les fronts, il pense que son sort est enviable. Il aurait l’impression d’être mesquin en demandant l’application de la convention de Genève qui sied à son cas. Le droit à un minimum de traitement humain et l’accès aux soins vitaux, au cas où il survivrait à cet abattoir. Car il y a bien peu de chances pour qu’il remonte à l’assaut lors de la prochaine offensive.
Ce n’est pas le tout d’avoir son nom sur la couverture. Il préfère être payé comme nègre et qu’un autre profite d’une gloire si aléatoire. Aux manettes, notre homme se sent pousser des ailes et il soupèse, découpe, taille, tranche, traite et traficote. Le comportement est putassier mais il n’a pas pu s’en empêcher. Il en a fait son affaire du procédé. Il a du métier et il prend la phrase en main. Maintenir l'assistance en haleine en attendant la chute justifie tout ce qu’il peut raconter tout le long de ces pages. Parce que sans elles il n’est plus rien. De l'effet fluet à la répugnance, il importe que le tableau final plaise.
Avec le temps, j’ai fini par me demander si ma femme n’avait pas raison de me quitter à cause de cette manie d’écrire. Cette foutue littérature ne m’a rien rapporté. Je me suis fâché avec beaucoup de gens. Je suis toujours aussi fauché. J’ai brocardé tous les plans sérieux de carrière qui m’ont été proposés pour me consacrer entièrement à ce vice. Les jours de doute, je me ressasse qu’elle avait raison. Les autres, moins nombreux, je pense qu’il vaut mieux crever dans une ultime extase que vivre comme un eunuque passif auprès de sa ménagère de plus de cinquante ans, car le feulement des charentaises est aussi terrible que le bruit des bottes.

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29/06/2007

Sous les tropiques

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Deux heures du matin en gare de New Delhi à attendre le train qui décidément a beaucoup de retard, ce qui est normal. Compter les rats qui grouillent parmi tous ces humains allongés à même le sol, parfois sur des cartons. Trente, cinquante, cent de ces énormes bestiaux sur un seul quai, des milliers probablement dans la gare. La proximité de ces bêtes et les remugles ammoniaqués qui proviennent de l’urine fermentée ne semble pas déranger les dormeurs. Il imaginait la tête de son supérieur hiérarchique si emprunt de parcimonie et de bon goût, assénant dans sa sainte pondération une leçon de bonne tenue, ici sur ce quai, au milieu de ces gueux. Sa suffisance en prendrait un sacré coup. Vert, l’homme serait, blême de trouille, pensant que sur le champ, il finirait en nourriture pour ces braves bêtes, adorées sous ces cieux. Probablement que l'homme serait en train de chercher dans les canons de ses références linguistique le bon mot qui sied en la circonstance pour décrire ce merdier qui s’étale sur cinq colonnes à ses pieds.
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26/06/2007

La vie aux indes

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Photo Bénédicte Mercier

Une belle et douce petite vache couleur daim avec ses cornes en arrière, et une tache de safran au milieu du front vous regardera sans vous voir et passera son chemin. Raisonnablement vous penserez que cette vache s’est échappée. Que vous allez voir débouler son propriétaire affolé venir récupérer son bien et reconduire la belle dans son enclos. Vous raisonnez encore. Et cela vous conduira à votre perte. Acceptez l’idée que vous venez de rencontrer votre première vache sacrée. Et le regard tendre dû à la douceur de ses yeux cernés de noir, et ses cornes peintes, une orange l’autre en jaune comme une beauté de comice agricole coquette vous provoquera autant d’émotion que le premier pas de l’homme sur la lune. Mais que fait donc un animal sacré ici ?
Cessez de penser et acceptez de la voire fouiller dans les poubelles au beau milieu de l’artère la plus commerçante de cette citée de deux millions d’âmes. Vous pensez encore raisonnablement que deux million d’individus dans une citée rendent la taille de cette ville importante. Détrompez vous, ce n’est qu’une insignifiante bourgade. Cessez de penser et immédiatement vous cesserez de vous agiter.
La raison, le cartésianisme, il faut oublier tout ça. Et en faire un paquet juste bon à foutre à la déchetterie. Ça c’était l’autre civilisation. La raison et le cartésianisme n’ont plus cours en ces lieux. Cette vache est urbaine. Elle dort sur une place de parking. Dans les poubelles, elle se nourrit de feuilles de bananier, de vieux journaux, de cartons et aux halles de détritus. Elle fait sa tournée de poubelle et comme le facteur elle connaît ses boîtes à lettres. Chaque matin, vous la croiserez sur votre chemin, impassible, les yeux emplis de la sagesse d’un maître yogi en méditation. Elle s’allongera pour ruminer ou bon lui semblera et personne ne songera à déranger la déesse nourricière. Paisible comme un chat qui se réchauffe dans les derniers rayons de soleil de l’automne sur une pierre tombale au Père-Lachaise. Son propriétaire qui habite deux pâtés de maison plus loin trait quotidiennement le peu de lait aromatisé à l’encre de rotative des journaux, qu’il revend dans son quartier.

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Photo Bénédicte Mercier

C'est au pied du mur qu'on voit le Massot

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C'est du 21 au 24 juin que s'est déroulé le 25ème Marché de la Poésie, Place St-Sulpice à Paris 6e.
Tous les participants et le programme en cliquant ici

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Les Carnets du Dessert de Lune y ont fait escale pour la dixième fois en compagnie des éditions Le Pré Carré.
Sous le parasol planté sur l'emplacement nommé FACE D15,
Sur le pont du navire, vous trouverez aussi les autres titres des passagers embarqués depuis le début de l'aventure éditoriale.


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21/06/2007

ICI MÊME (3)

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Photo Bénédicte Mercier


On avance sur une ligne, une route sans destination, une sente recouverte de taillis épineux
Départs, retrouvailles, souvenirs, charpente de l'univers sont le catéchisme de la souffrance.
Demander un répit et le droit de guetter sans être inquiété.

Strip-tease de sentiments qui mijotent sous les rêves dans une recette inédite.

La douleur nous réunit plus sûrement que la joie.
D'elle nous retenons la silhouette honteuse qui demeure.

Comment apprécier l'insolence des moineaux et convaincre l'ombre du bien fondé de la lumière
Survivre aux ratages de l'existence et à cette nostalgie qui éreinte.
Mains tendues en attente du miracle
L'offrande du silence se reconnaît à la trajectoire d'une étoile filante.

Les univers qui s'entrechoquent scintillent dans le contre-
jour et opposent la violence du verbe, à celle de vivre privé de mots.

Prendre le feuillet pour éloigner les démons de l'inquiétude.
Je n'ai pas cru à l'image volée de l'aube, ni dilué le vin à l'usure du fruit pour trouver le rythme du blues et le passage du nord au sud

La nostalgie a comme contraintes, des pans d'oubli, des livres inachevés et au jour le jour le reniement salvateur comme tracé d'épure.

La soif conseille à la poussière de sourire à l'ivresse et la sirène sortie des eaux d’apprendre à nager pour perdurer dans les rêves.


Ce texte vient d'être publié, avec 25 autres, aux éditions la Tarabuste dans l'anthologie de la revue Triages.
Les éditions la Tarabuste seront au marché de la poésie place Saint Sulpice. Pour en savoir plus sur le marché de la poésie Cliquez ICI

19/06/2007

ICI MÊME (2)

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Sentinelle... Anto 2005

Blaise, ce qui à ton époque semblait épique, l'exotisme des paysages verts et l'eau qui ruisselle du kilimandjaro, les parfum bleus de soleil, les volutes de viandes cuites au brasier dans la brume, la litanie bienveillante des boogies, le youlements des femmes guatémaltèques, la lumière en peau de mosaïque des figuiers, tout est devenu une verrue.
L'insulte nous a cueilli au coeur de la joie. Déplumé l'oiseau aux sept couleurs. Sidaïque l'oncle Jo des Amériques. La petit Jeanne s'injecte de l'héroïne.
Comme des orphelins, efflanqués nous ne croyons plus en rien. Nous avons tant vu de désastres, de boue ruisseler des montagnes, de louves pleines les flancs ronds, de vagabonds pointer sur la carte du ciel une étoile rouge. De marins condamnés à errer d'îles en îles convaincus des plaies d'Egypte essuyer de la main des tempêtes sans vent, étrangement ballotté entre l'histoire d'un monde aux urgences de grisaille et l'impatience de vivre.
Nous avons tout subi, l'outrage, la félonie, les malversations et la fièvre des morsures. Il faudrait retourner d'autres terres, creuser de nouveaux sillons, chercher des mots pour dire la simplicité.
S'avancer sur la pointe des pieds et offrir aux ratages de l'existence la croyance du silence. Aller dans la profondeur pour trouver la sève, privés de la joie des sens dans notre réclusion.
A trop voir l'inféconde tristesse des lendemains, le goudron collé aux chevaux de bois comment inventer le quotidien et consumer d'immédiat nos recoins d'insolite.
De tous ces égarements aucun n'est fiable. Nous ne pouvons ignorer ces malédictions. Sur le berceau veille une dame belle et rieuse malgré les rides, avec une voix râpée de Gauloise Verte ou, de Disque Bleu ces marques de cigarettes disparues depuis, Abreuvée de lune camomille au bar des petites heures, elle aime la peau de chagrin et la monnaie de singe qui réclame sa part de miracles.
Nous qui avons trop festoyé et trop bu, poupées désarticulées nous tentons d'apprivoiser le manque avec fierté en prenant le parti d'en rire.
Nous avons peur de nous perdre et de nommer la salvatrice folie. Tu vois tout a vraiment changé

Ce texte vient d'être publié, avec 25 autres, aux éditions la Tarabuste dans l'anthologie de la revue Triages.
Les éditions la Tarabuste seront au marché de la poésie place Saint Sulpice. Pour en savoir plus sur le marché de la poésie Cliquez ICI


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16/06/2007

Temples du sud (2)

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Ces lieux sont emplis d’une étrange présence ; le mantra récité en permanence par les hauts parleurs participe à cette étrangeté. L’esprit donne l’impression de se détacher du corps et qu’il flotte hors du temps, hors du corps. Cette sensation il l’avait déjà perçu en prenant des hallucinogènes. Là, il n’a fallu aucun produit, c’est le cerveau qui secrète son propre psychotrope. Rien à dire cela fonctionne.
Tous ces dieux colorés, ces personnages de bande dessinée en relief bariolés, ces dragons ailés, ces chevaux de granit, tous ces lieux qui se ressemblent et donnent une notion géographique trouble. Tout participe au décalage. Où suis-je ? Dans quel siècle sommes-nous ? Est-ce encore la terre ? Je ne reconnais rien. Suis-je déjà dans une autre galaxie ? qui sont ces gens ? Le jet flag si brutal. Comment s’habituer à l’évolution d’une civilisation lorsque la transition n’est pas inscrite dans la lenteur du défilement du paysage. Dans la dernière enceinte du temple, la pénombre du lieu ajoute encore au mystère. Des officiants versent ce qui semble être du lait sur des pierres en forme de phallus et le lait s’écoule par des rigoles à l’extérieur du temple avec les eaux usées. Ce lieu ressemble à un monstre étrange. Des gens font brûler de petites coupelles contenant de l’huile de palme gélifiée, d’autres s’enduisent le front d’un point blanc, jaune rouge, trois traits sur les bras. Pieds nus, sur le sol noir et luisant d’huile de palme rance. De l’encens, des chants. Quelqu’un s’adresse à vous en anglais pour vous indiquer que vous êtes à contresens de la marche. Hérésie. Vous avez commencé à contourner par la gauche.
Une sculpture de pierre, noire d’avoir été huilée, représentant un taureau allongé de taille imposante à l’encolure recouverte de couronnes de fleurs, de poudre blanche et de safran. Aux pieds de certaines autres statues dont les pieds sont recouverts d’une poudre couleur safran, des bâtons d’encens se consument.


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Lui qui rêvait de gloire : le voilà confronté à la vacuité de l’existence. Les quelques réminiscences de croyances qui lui restaient sur les buts de la vie se sont dissoutes. La matière ne convainc pas quand elle a eu son compte. C’est peut-être pour cette raison que personne ne pleure quand passe une cérémonie funéraire. Pas la peine de s’apitoyer sur le cadavre. Il est parfois accompagné par une fanfare où les gens chantent et dansent les yeux injectés de sang et l’haleine chargée des vapeurs d’un mauvais alcool de noix de coco. Ils accompagnent le défunt au bûcher dans un défilé bruyant extravagant et chaotique. Alors vous est revenu en mémoire ces enterrements où vous alliez enfant de choeur. Le spectacle n’était pas celui du mort, mais celui des vivants représentant une douleur avec leurs larmes.
Le catafalque couvert d’œillets d’inde orange que les perdants jettent sur la route tout au long du parcours est autant décoré qu’un char de carnaval. Précédé de gens joyeux qui dansent tandis que d’autres jouent de la musique, il est suivi par une bande de chèvres qui s’empiffrent de fleurs et mâchonnent nerveusement en agitant la queue, tout en crottant pour prouver le dérisoire de l’existence.
La mort tout le monde semble la mépriser. Le corps inanimé n’intéresse personne. On reconnaît une bonne crémation au tas de cendre et au peu des morceaux d’os qu’elle laisse. Il suffit que la famille du défunt possède l’argent nécessaire à sa totale crémation pour acheter le poids de bois nécessaire. Quand le miséreux ne possède pas de quoi se payer une fin décente le travail est bâclé. Les restes du corps non consumés finissent au fleuve dans le meilleur des cas, ou à la rivière en espérant que celle-ci ne soit pas à sec, sinon ce sont les chiens, les corbeaux, les vautours et les cochons qui font bombance. Les chiens galeux dont le poil est largement tombé par plaques laisse apparaître une peau rose avec des croûtes. En bande ils attendent leur casse-croûte, un rôti d’humain mal carbonisé. Le pauvre pour eux, c’est un festin assuré. Rien n’est perdu, tout se transforme dans une immense fête où la vie à plus de droit que la mort. Un cadavre ça doit faire des heureux et ça en fait…
L’instinct de survie reprend le dessus et ses yeux s’échappent pour fureter vers les spectacles de jeunes femmes, belles à maudire, qui passent dans la rue. Son désir d’étreindre le corps de ces femmes dont les saris brillent de tant de vie le rassure. Etrange réalité que le cerveau capte avec une fulgurante rapidité, passant en d’un état d’extase à celui d’abattement en quelques secondes.



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La dangerosité de l’Inde ne provient pas de ses habitants qui semblent les êtres les plus placides que la terre ait jamais porté. Bien que les hindous soient comme n’importe quel sapiens capable de découper à la machette son voisin avec qui il a essuyé depuis sa plus tendre enfance tous les coups fourrés de l’existence. Capable de réduire en torchère le plus honorable vieillard et en rations pour chien le dernier-né de sa belle famille, parce qu’il habite un autre village, une autre rue, ou le trottoir d’en face. Et ces huttes tressées dans les feuilles de palmiers ont la mauvaise idée de brûler aussi bien qu’une botte de foin, et d’être construites dans la promiscuité. Bref l’homme tel qu’en lui même, ni meilleur ni pire.

Le danger est ailleurs. Dans l’absence de repères identifiables, dans la vacuité de l’esprit...


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12/06/2007

Des bleus à l'âme

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09/06/2007

51 32 00 > 51 25 00 > 51 14 00…

Vient de paraître

Passe Ouest suivi de Ikaria LO 686070

de Alain Jégou aux éditions Apogée



Pour recevoir le bon de commande cliquez sur Bon jegou.pdf

Derniers ouvrages publiés par Alain:

Qui contrôle la situation ? éd. La Digitale, 2005
Juste de passage (paso por aqui), éd. Citadel Road, 2005
Symphonie érotique, éd. Fibres Libres & L'Autre Rive, 2005
Gracias a la vida, Ed. Le chat qui tousse, 2004
Totems d'ailleurs, ed. Le Dé bleu
Comme du vivant d'écume, ed. La Digitale
Paroles de sable, ed. La Digitale
Ikaria LO 686070, ed. Travers
Kerouac city blues, ed. La digitale
La piste des larmes, ed. Blanc silex
Jack Kerouac et la Bretagne, ed. Blanc Silex
Chair de Sienne, ed. Cadex
Flüchtige Schatten - Ombres furtives, ed.AVA
- Audernach (Allemagne)



42 07 00 > 42 12 00 > 42 20 00…
Par Alain Jégou


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Chiffres rouges sur écran noir, défilant au son des bielles et des pistons, trifouillant l’ombre de leur arrogante clarté. S’excitent et se bousculent entre les verts paysages du radar et les grésillements intermittents de la VHF.
Dans les bannettes, ça pionce et ronfle saccadé, au même rythme que celui du clapotis frappant la coque dévergondée. Les effluves de rêves, de cœurs et de corps, traversent le pont par la même voie d’aération. Curieux mélange qui se fond et disparaît dans la fraîcheur matutinale de l’air.
Quelques goélands, installés confortablement sur l’enveloppe du Bombard ou agrippés à la rambarde du gaillard, tels des véliplanchistes à leur wishbone, houppette au vent et œil perforant la bulle d’horizon , se font véhiculer gratos. Pas de petites économies d’énergie pour ces feignasses notoires, même pas caps de plonger et de chasser eux-mêmes pour se remplir la panse. Plus fastoche de cueillir les boyaux et les rejets de captures hors taille, les déchets d’après virage, triage et étripage, que de se mouiller le plumage pour courser les bancs de sprats, de sardines ou d’anchois, comme le font ces « abrutis » de Fous de Bassan, de macareux, de Guillemots ou de cormorans.
De sacrés malins, les goélands ! La preuve : déjà quelques minutes avant que ne soient entamées les manœuvres de virage, avant que l’équipage n’ait fini d’enfiler ses cirés pour se pointer sur le pont, on les voit rappliquer, surgir de nulle part, s’exciter et piailler autour du navire, comme s’ils avaient pressenti l’action et flairé la curée. Pas encore né le zig qui parviendra à élucider le mystère, à leur faire cracher le morceau, à percer le secret de leur curieux don de prémonition. Pas né non plus celui qui parviendra à leur claquer le beignet afin qu’ils cessent enfin de godelurer dans la mature et de nous chier sur le caillou en caquetant de plaisir lorsqu’ils sont rassasiés.
Les feux de poupe et projecteurs de pont des autres rafiots de la flottille bringuebalent à quelques encablures. Ca clignote et papillote au rythme du tangage et du roulis, agresse la pupille et éblouit celui qui suit.
La manne attend dans les fonds endormis. Dès les premières lueurs de l’aube, les premiers rayons suffisamment fringants pour pénétrer et perforer l’onde jusqu’au tréfonds, elle sortira de sa léthargie, s’extirpant de l’ombre rocheuse ou de la gangue de vase, pour se dégourdir les pinces, la carapace ou les écailles, aller goûter aux joies du jogging sous-marin et se payer ensuite une copieuse tranche de plancton en guise de petit déj . Le premier qui collera en pêche, juste avant le jour, sera le mieux placé pour accueillir dans son piège tout ce petit monde gracile et frétillant.
Il fait bon fendre l’écume en cette nuit finissante, avec pour seul souci de faire le choix du creux où filer l’outil de travail pour entamer la longue journée. Une décision qu’il faut prendre seul, en espérant qu’elle sera bonne. Juste une histoire de pif et d’expérience. Balancer l’attirail vite fait avant de confier la barre à l’homme de quart et de sauter à son tour dans les bras de Morphée.


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Le vent propage sa hargne dans le ciel malléable, sème sa zone, violente l’espace et secoue le pucier des ondées lunatiques. Il gribouille des éclairs sur la peau de la mer, tord le cou aux nuages, fait voler de l’écume au cul des satanics et trifouille dans les chairs de la houle résiduelle pour réveiller ses spasmes et sursauts outranciers.
Les vagues, ivres de courants d’air, aussi exubérantes qu’une bande de crevettes en goguette, s’égayent dans tous les sens, se bousculent et s’enchevêtrent, se mêlent les pinceaux et se ratatinent la crête sur l’étrave des navires, en pêche ou à la cape.
Le paysage giflé, boxé, dérouillé par la clique hystérique, mute et chamboule sous les yeux blasés des matelots éreintés. Emmitouflés dans leurs cirés, la clope aux lèvres et les pieds bien calés contre les planches de parc, certains attendent l’abordage du pavillon, d’autres l’arrivée des panneaux ou le largage du cul. D’autres encore, que le grain passe pour crocher dans la bouée ou lovés dans leur couchette, que l’accalmie revienne pour recoller en pêche.
Les forces conjuguées de la mer et des vents imposent leurs lois aux hommes des équipages. A chaque patron de savoir jusqu’où il peut aller, jusqu’à quelle force son rafiot résistera, à quel moment il deviendra urgent d’aller chercher l’abri des côtes ou de mettre à la cape pour se préserver du pire.

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Les visages d’aucuns sont comme des cartes marines, lardés de failles, de crevasses et de ridules ombrées. Grêlés de cratères et récifs efflanqués ou parsemés de platures au galbe lisse et gras.
Dans le grain et les nuances des zones de transparence, le réseau des veinules et des nervures, sinueuses comme des lignes de fonds, on peut lire et découvrir tout l’univers des troubles et turbulences, le calque des sentiments concrétisés au fil des expériences, les paysages poignants modelés par quelques milliers d’heures de trime, d’inquiétudes et de fatigues immenses.
Morsures des vents et des froidures. Brûlures du sel et du soleil. Eraflures, boursouflures, balafres et scarifications. Pigmentation étrange des traits. Toute l’œuvre plastique issue de l’action des éléments et du tirage des émotions.
Trou de l’Insécurité, Mer de l’Intranquillité, Basse de la Culpabilité, Pic de la Désolation, Plature des Meurtrissures, Coursive de la Colère, Vasière des Rancoeurs, Plateau des Griefs, Récif des Regrets… Tout un inventaire, aussi étrange et fascinant que n’importe quelle carte hydrographique ou plan de sédimentation, affiché sur les chairs des racleurs d’océan.

06/06/2007

Le chemin des tropiques

Avec des photos de Misha GORDIN

Sur le chemin de l'intérieur, une aventure assiégée par la nuit glissait écartelant entre ses bras les ombres présentes.
Poitrine offerte aux vents je marchais soufflant dans le reflet des jours, habitant l'instant de l'orage et la soif du temps.
Je donnais voix aux jappements des corbeaux la carapace recouverte des chemins de tropique.
Clown chimérique calculant des points de chute, prenant à témoin les rocs, sur une route de bacchanales, d'Amériques en haillons, l'être symbolique malade et fatigué.

Je cueillais le coeur de la jungle, l'ivresse couchée dans le lit des faits emprisonné dans le havre des cuisses. Distance impossible à combler.
Les hiboux crucifiés condamnaient l'espérance. Poignants rires de rasoirs.
Je noircissais mes mains à la cagne des ordures, croyant pouvoir vivre chien sans une tune.

Dans les gargotes je mangeais la fiente des pigeons et buvais la sueur des fourmis.
Impliqué dans des affaires chaotiques.
Je regardais le sexe des jeunes vierges et des vieilles femmes ridées, les fesses des éphèbes et des colosses adipeux.
Je vendais l'air et des fausses images pieuses, en tirait d'infernales joies.
Je n'étais qu'un homme de main.

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J'ai senti la mort me frôler souvent, son odeur trahissait sa présence lorsqu'elle jouait à la courte paille.
Je me suis fourvoyé dans des impasses où les récifs affleurent et déchirent la robe de l'eau en dentelle d'écume. Je suis repassé sur les traces trop nombreuses qui se recoupent et à l'infini se perdent sur le sable.
J'aurais tant voulu m'envoler, cela paraissait improbable.
S'est dérobée la cascade de l'insouciance.

Invisible le nom des gares en haut des vagues où je guettais le cap, je savais mon corps à portée de la main. J'ai changé souvent d'adresse et goûté de nouvelles ivresses. Désignant malheur la conspiration du néant.

Mes yeux ont vu se couvrir la terre de sel, les hommes devenus fous, piller leur destin et ériger en gloire l'ignorance figée des singes.
Ces bouffons risibles buvaient du sang à la coupe après avoir garrotté le conteur public.
La malédiction était sur nous.
Le commandeur jouait aux soldats de plomb et crachait sur la chair de ses esclaves agonisant à ses pieds.
Il riait de sa bouche édentée, se réjouissait du cloaque et s'enivrait du vin des crapauds.
Seigneur et maître, dieu devant lui se mettait à genoux, par la gorge des torturés il implorait grâce.

Le plus doux d'entre-vous deviendrait fou, s'il lui venait à l'esprit de ma douleur l'immensité.

Nos yeux étaient si faibles, un jour emportait un autre jour. Les iguanes qui régnaient au conseil des hommes les blés et l'or s'étaient appropriés.
Mais l'air, le parfum de l'air, la lumière, la douceur de l'air de la rue nous appartenaient.

J'ai prié les sages de ma montrer, ils m'ont éconduit.
Alors j'ai bu et lancé l'invective en voyou qui savait rire. Iconoclaste j'ai craché sur ces professeurs.
Le savoir en ces bouges n'avait pas cours.
Sa naissance il fallait renier et maudire le pubis flétri de sa mère, accroché aux seins alourdis des filles trop tétés par trop d'amères bouches aux relents d'alcool et de tabac froid.
Pourtant ils étaient joies de chair aussi nauséeux pouvaient-ils être.
Les rites de vengeances, de meurtres d'honneurs me semblaient moins obscures.

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Glissé dans la peau d'un serpent descendu dans ces gouffres gisants, j'ai usé de cette joie usurpée, me croyant un autre.
A ce jeu d'ivresse j'y ai perdu mon image.
Chrysalide que ces carnets de notes sans le sens de la lettre, aurais-je en roi déchu cru toutes ces fables.
Sur la tête des lauriers rose des feuilles de sauge, crécelles secouées aux palabres des hommes.
Je frappais du poing sur les touches, de la machine comme on pénètre sur un ring.
Heurtais les désirs, les ratés, les chemins vulnérables, la vie et les conspirations du quotidien fossoyeur.

Penché sur les fresque de la mémoire j'ai reconstitué l'étroit chemin entre la maison et l'école avec les fragments des pages de cahiers.
Quelles peines pouvais-je craindre, contemplatif relégué au fond des venelles, les jours peu glorieux, les mots faibles?
La parole n'a pas la courtoisie du hasard.
Bras levés vers les fenêtres emmurées, j'ai hissé l'étendard de ma fureur. Les dents plantées dans les chairs, j'ai craché à la face de cette désolante inutilité le masque de la douleur qui me moulait si bien le visage.

J'ai pesé les mots en glaneur de paroles, pour m'installer dans ce domaine de quiétude quand le calme est ruiné par la fanfare. Silence fécond qu'aucun inquisiteur ne trouble. Sous les projecteurs le flamboyant perdait ses couleurs.
Chaque jour je me reprochais de n'avoir pas sur les tablettes gravé l'ordonnance des choses et essayais d'inventer un nom pour cette soif.
Je me jetais dans ces instants éternels de joies anodines laminant le désespoir.
Je n'attendais rien des mensonges réguliers des forfaitures avides de marécages et me réinventais des faux semblants.
Jamais je n'ai parié sur les chants funèbres ni sur la compassion des pleureuses.
Avec la transparence la vie est moins lourde.
Ce jeu féroce prête à rire.

Bouleverser les images, garder l'essentiel, vivre au détail est trop peu.
Rien de gratuit.
La richesse intérieure se dilapide en tourments j'ai branché la perception sur la grâce endossant le bleu sous la mitraille.
Les faits divers pénètrent les chairs.
La maison du pendu impose sa présence à l'enfant que je n'ai pas été. Je ne maudis personne.
J'admire ces tentatives pour dissimuler le manque quand la folie monte au niveau de la ligne de flottaison.


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Pour retrouver le monde fantastique de Misha Gordin Cliquez ici


Ce texte a été publié pour la première fois par Jacques Morin dans la collection Polder, jamais réédité depuis

09:00 Publié dans poésie | Lien permanent | Commentaires (2)

Un Enfant de Coeur


VIENT DE PARAITRE

Un Enfant de coeur

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en librairie mi juin...



Avec une Illustration de couverture de ANTO

ISBN 978-2-35270-028-9

Quatrième de couverture.
On peut lire ce premier tome d'une saga en y plongeant comme dans un fleuve intarissable, ou comme dans une parabole. Elle nous apprend que la vie n'est jamais que ce que l'on en fait et que le sentiment d'exil peut devenir une patrie. Car si la réalité est convoquée elle ne tombe jamais dans le misérabilisme. Elle rebondit balle espiègle et joueuse comme l'enfant en l'homme qui raconte.
Le lecteur ne saurait résister à la sincérité qui se dégage de ce livre nu cruel et désarmant. Ce livre prouve plus sûrement que tous les discours l'absurdité à laquelle aboutit toute tentative d'identification en dehors du vécu individuel.
Un enfant de coeur est une révélation littéraire. Le souffle de Saïd Mohamed emporte sur son passage tous les préjugés qui consistent à ériger des frontières entre l'autobiographie et la fiction la tristesse et le rire, le beau le laid. Comme un certain nombre de ses homologues, il oppose la liberté au joug d'une appartenance arbitraire à une catégorie spécifique, sociale culturelle ou géographique.
Kristina Briaudeau

Resté inédit en France, Un enfant de cœur est le premier volet d'une saga picaresque. Saïd Mohamed est l’auteur de plusieurs romans parus aux Éditions Paris-Méditerrané entre 2000 et 2004. Son premier titre La Honte sur nous a obtenu le Prix Beur FM Méditerranée en 2000. Il a publié aussi plusieurs recueils de poèmes au Dé bleu, et aux carnets du dessert de Lune.

Dur et nu mais non dénué de poésie, ce roman nous lègue une belle leçon de vie.
"Femmes du Maroc".

Ce récit est à la fois d'une sobriété et d'un éclat tout particulier. Car tout dans ce livre est simplement transcrit avec dignité, humour et coeur.
Jean Michel Bongiraud

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Chapitre un


Très tôt j’ai su que les parents allaient me poser problème. Si je ne comprenais pas tout, je voyais bien que chez les autres ça ne se passait pas comme chez nous. La Mère ; elle ne rentrait à la maison qu’après le départ au travail du Père et le soir elle se réfugiait chez des voisins. Heureusement, qu’il a toujours ignoré où elle se cachait. S’il l'avait attrapée, il lui aurait cassé les pattes, pour ne plus qu'elle traîne.
Une voiture s'est arrêtée à notre niveau, alors qu’on revenait d’une balade dans les champs. La Mère en est descendue, précédée d'un type du coin que j'avais déjà vu venir minauder autour de la frangine. En voyant leurs têtes, j'ai su qu’ils n’allaient pas à la noce. Ces derniers jours avaient tellement tourné au vinaigre que le pire était à prévoir. Trouver la Mère sur la route, en train de plier bagage, embarquant ce qu'elle pouvait n'avait rien d'extraordinaire.
Avec la Mère, on ne s'est pas causé. On n’avait pas non plus matière à se raconter un roman.
Elle a dit simplement :
" Bon, les gars, je m'en vais !..."
On ignorait où elle allait, et avec qui, mais elle s’en allait. Depuis un bout qu'elle en parlait de partir. On ne peut pas tout le temps voir la fumée et pas le feu.
La voiture touchait presque le sol tellement elle était chargée. On s'est mis à courir derrière. J'ai eu l’impression que pour nous ça tournait vraiment mal. Rien n'est venu contredire ça. Même le Petit qui était trop petit pour comprendre ce qui se passait n’a pas pleuré.
—Tu lui presses sur le nez, il en sort encore des limaces, avait l’habitude de dire de lui le Grand.
On a attendu que le Père rentre du travail. Le Grand s'est chargé de lui raconter les événements de la journée. Le Père assommé par sa ration quotidienne de vin ne s'était pas encore rendu compte qu'il manquait quelqu'un. Il n'a pas réagi. Se bouchant une narine, il s'est mouché en soufflant dans ses doigts. Il a gardé le silence et il a achevé la deuxième bouteille de la soirée. Des mouches se poursuivaient autour de l'ampoule de la cuisine. Des gouttes s'écrasaient dans la vaisselle sale. Le père s'est levé pour aller chercher dans le clapier, au fond du jardin, un lapin qu'il a tué, et il l’a préparé comme il a pu.
Il me suffisait de regarder le Grand pour savoir s'il fallait être prêt à tout. N'importe quel objet, entre nos mains, pouvait devenir un moyen de défense. Le Grand était sur ses gardes, quand il l'a vu prendre le couteau.
On venait d'achever le plat mal cuisiné, quand le Grand m'a fait un signe de la tête en m'indiquant la direction de la chambre. Je devais le suivre. La soirée était trop calme. On aurait préféré entendre crier. Au moins, là on savait où on en était. On redoutait le silence parce qu’en général il présage le pire. Le lendemain matin, le Père est reparti au travail, comme à l'accoutumée, en vélo. Il nous a laissé de l'argent pour acheter du pain et une tablette de chocolat noir à croquer pour le goûter. Le midi, on a mangé les restes du lapin.

Chaque jour, le Père partait le matin de bonne heure, et il rentrait le soir vers sept heures. Il avait trouvé son vieux vélo dans une vente. Des enchères, il ramenait n'importe quoi. Sa bicyclette était surmontée d'un énorme phare. Sur la roue à l’avant, une dynamo qui le ralentissait plus qu'elle n'éclairait, ronronnait. Mais il connaissait bien le chemin. Le freinage se faisait en inversant le pédalage. La roue arrière se bloquait même quand il pleuvait. Dans la région, il valait mieux avoir ça. Il flottait tout le temps, une sorte de bruine qui dégoulinait lentement. Une lavasse, qui vous abonnait le ciel à l'hiver pour l'éternité. Dans ce pays, tout le monde avait des rhumatismes et toussait à cause du froid et de l’humidité. La terre à chaque pas s'enfonçait d'un centimètre et lâchait des bulles d'air. Même l'été, tout restait vert, comme conservé dans du formol. Le vélo était notre seul moyen de transport. Le matin, deux cars passaient, l'un ramassait les ouvriers de l'usine de caoutchouc, l'autre les élèves du lycée.
On approchait de l'automne, et déjà les hirondelles se rassemblaient sur les fils. Quelques mois auparavant, j'avais soufflé mes neuf bougies. Façon de parler. Chez nous, les fêtes et les anniversaires, on ne les fêtait pas. Il restait deux semaines avant la rentrée scolaire, le Petit et moi, pour ne pas traîner à la rue, on a partagé un peu le bac à sable avec les gosses du facteur.
Le Grand s'est bagarré avec un de ses gamins. Lorsque le facteur est venu en personne lui demander des explications, à l’heure du dîner, la situation sur le terrain a tourné au désavantage du Grand. La claque que le Père a mise au Grand aurait pu assommer un cheval. Même lorsque les autres nous cherchaient, on ne devait jamais répondre.
J'avais peur du facteur parce qu’il ressemblait au Fantôme noir du Journal de Mickey. Vêtu d'une grande veste noire en cuir, coiffé d'un casque avec des grosses lunettes, il parcourait toute la région en moto. Je l'évitais aussi parce que je lui avais flingué un carreau en voulant tirer une bouteille posée sur le rebord de la fenêtre. La pierre avait fait un trou rond et bien net, sans que le verre ne vole en éclats. Il savait que c'était moi, mais il n'avait rien dit. Il me laissait jouer chez lui, avec ses gosses.

Les hirondelles s'impatientaient sur les fils et on traînait par le village, livrés à nous-même. Pour une fois, on s'est retrouvé avec les autres gamins, dans leurs jeux. Une baraque abandonnée à la toiture inexistante nous servait de château fort. Le village était séparé en deux: nous d'un côté et, de l'autre, ceux du bourg qui craignaient le Grand. Ce qui restait de la baraque n'a pas tenu longtemps à ce régime. En trois jours, il ne restait plus qu'une partie des murs. Il manquait la fumée pour parfaire le décor d'un western après l'assaut des Indiens. Les attaques se succédaient, et on les repoussait à coups de bâtons, de flèches, de javelots. Un front bleui, une oreille décollée, c'était le bilan du premier jour du combat. On en a profité, au passage, pour régler nos comptes...

Au bruit mat, comme un paquet de chiffes molles qui s'écrase, suivi d'un cri hoquetant, le Grand a compris qu'on venait de dépasser le simple accrochage. Le Petit avait chuté du mur. Il avait la bouche ouverte, sa langue pendait, et il crachait beaucoup de sang. Les autres ont pris peur et se sont enfuis.
— Bande de salauds! On est dans la merde! Le vieux va gueuler! a râlé le Grand.
— Ça devait arriver!
Le père n'a rien dit de plus. Il en avait déjà tellement vu, que ça en plus ou en moins, ça ne changeait pas grand-chose. Il voulait avoir la paix en rentrant du travail, pour réfléchir à l'avenir, mais il en devenait de moins en moins capable, à mesure qu’il vidait ses bouteilles. Il a marmonné:
— Quelle honte!
Et, comme le Petit pleurait, il lui a dit :
— Viens là, que je t'achève!
Ce qui lui a enlevé toute envie d'en rajouter. Cette expression avait les faveurs du Père. Un fils d'homme ne pleure pas. Il suffit de se mettre ça dans le crâne et ça va déjà mieux. La vie a recours à des certitudes auxquelles il faut se soumettre, ou crever. Pleurer n'a jamais été une preuve de force. Alors, plutôt que d'encourir la colère paternelle, il valait mieux avaler sa salive. Depuis, à cause de sa langue à moitié coupé, le Petit zozotte en parlant. Il ne veut pas qu'on le fasse "sier avec les sossettes de larsi dussesse qui sont pas sésses".

30/05/2007

ICI MÊME

Ces textes sont extraits de ICI MÊME
à paraître aux éditions Tarabuste dans l'anthologie annuelle

Les photos sont de Misha GORDIN


L'imparfait rend compte des défaites.
C'est le moindre jeu du destin...
Tout ce qui a été ressenti l’a été avec force.
Mystère de la vie perverti par les dommages

Des joies sans suites, nous retiennent
Avec de simples éclats de voix
Au fond d'un bouge où s'estompent les rêves.

J'aurais tout connu, des générosités obséquieuses
Aux hommes enterrés sans sépulture.
La pitié, le salpétre, le juste achévement,
le souffle de la couleur qui vibre à l'infini.

Loin de vous, j'ai fui, pour survivre.
Mais je ne comprends toujours pas les notes
Des mélodies savantes qui sous mon chapeau.
Déroulent leurs sons. Est ce bien normal?





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J'ai repris à mon compte les croyances,
Les rires contagieux, les perles convaincues d'orage.
Avec pour toute innocence, des chagrins
qui brûlent entre les façades cruelles.

Je n'ai pas fui ces montagnes.
Mais comment revenir sans bagage vaniteux
Dans le territoire de l'enfance qui vacille.
Lorsque chaque instant est compté.

Scénario pour les corps sans pitié
D'une humanité que tout réduit à l’ordure.
Dire l'instant émerveillé, devient insolence
Aux hommes obscurcis par trop de misère.

Echapper à la foule des regards convergents.
Se divertir de miracles au compte de la fugue.
Calme lumière.


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Rien ne laisse tranquille ni l'apparent calme,
Ni la paisible rivière.
L'hiver a sa part de jours éreintés de grenaille.
Etrange sensation de monotonie
Qui effleure à la surface plate du ciel de mercure.

Dans l'eau deux soleils, un de lune, l'autre de terre.
Ils s'observent, s'attirent, se repoussent.
Frères jumeaux.
A chacun revient sa part.

Inventaire sans miracle de l'adolescence anéantie
Par le manque de soleil.

Des affamés j'ai gardé les vertus de l'illumination,
Les tenailles du silence et la tyrannie de l'aube.

L'avantage d'être aussi lointain permet de convenir du factice.

Les jours ressemblent de plus en plus à des mois
Et la plaine n'offre pas de vue à l'aigle.

Sous sa pelisse la terre nue s'ennuie
De ses ramures fatiguées de l'hiver.




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La musique douce envahie les recoins où poser ses pas.
Tapis d'images dans lesquelles se reconnaître, les lumières incendient par-delà les monts.
Il faut se perdre dans la confusion ou la trajectoire d’un clandestin au fond d'un contenair.

Pointe d'orgueil, ces cicatrices dissimulées au regard.

En ce temps là j'écrivais des poèmes reflets de la tourmente, obscurs et cruels, durs à lire, moins à écrire.
Ils parlaient des compagnons de nostalgie adolescente
dont les âmes mortes ne sauraient réveiller les corps.
Ils ont oublié l'essentiel, mais trouvé le repos.

Aimer les hommes malgré la démence
Qui les rend si lointain à tout.
Le malheur ne touche pas les animaux.
Calmer les vents de terre par des instants fragiles,
des offices de tendresse, des regards, des phrases parfois.
Muscles sous la peau.


Pour retrouver le monde fantastique de Misha Gordin Cliquez ici

27/05/2007

Des relations humaines entre auteur et éditeur

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Cette photo provient du site du photographe Cara Barer cliquez sur son nom pour voir son travail...

Cette fois-ci on ne s’est pas pris de bec comme à l'accoutumée. Il a lu et accepté le manuscrit, tel quel, sans vouloir imposer sa grosse intelligence sur le texte. Un seul paragraphe de trois lignes a souffert de nos débats qui n’ont pas duré une minute. J’en ai de suite convenu, ces phrases n’étaient pas indispensables. Elles rendaient incompréhensible ce qui suivait. Je m’étais préparé un pugilat digne d’intérêt, à des joutes oratoires, comme seul en existe dans ce métier. Partir en claquant la porte, en se maudissant et revenir trois mois après, en ayant intégré presque toutes les corrections demandées et recommencer. Cela m’a presque frustré de ne pas avoir à subir ce rituel. C’était signe que le manuscrit a du ressort, qu’il était capable d’encaisser pareil régime et de revenir lors de la lecture à sa forme primitive.
Ce silence n’augure rien de bon. Je vieillis ? Il devient moins exigent ? Il s’est habitué à mon style. C’est mauvais signe. Cela voudrait-il dire qu’il ne sera plus capable à l’avenir de discernement ? Je vais devoir être obligé de changer encore de crémerie. Cela ne lui à donc pas suffit de faire faillite et de m’emporter par le fond trois textes, passés à la concurrence, chez un fou dingue. Un de ces emplumés du chiffre, pas foutu de parler de style, seulement de pognon. Un de ces gestionnaires sorti d’une de ces usines à crétin, sec comme un bilan. J’aurais pu aller lui porter le nouveau manuscrit à celui-là, parce que finalement c’est mon nouveau patron. Pas question je préfère encore mon Thénardier, au moins je sais à quoi m’attendre avec lui. L’autre avec sa tronche de médecin légiste m’inquiète plus encore. Oh non, il ne cause pas, il compte l’emplumé et je ne pèse pas lourd dans son bilan à cette enclume. Il pinaille avec des arguments de premier de la classe, finalement les quelques écrivaillons avec un peu de souffle qu’il aurait pu ramener dans son écurie, ils sont passé à la concurrence. Soit envolés du nid les piafs, soit retournés chez le vieux soit planant vers des plus prometteurs encore. Je lui suis resté fidèle, je ne sais pas pourquoi. Par fainéantise sûrement, par amitié peut être aussi, par empathie, par compassion, un peu tout ça à la fois. Peut-être aussi parce que j’espérais qu’on allait continuer à s’engueuler avant chaque publication...

26/05/2007

Nocturne indien

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Peinture Evaristo

Pour l’obtention de votre visa, on vous conduira à l’hôpital central qui ressemble à un hall de gare ou à un foirail avec des files où des gens attendent entre deux rangées de barreaux en fer comme des box à bestiaux. Des gens absents, les yeux hagards, attendent-là, leur tour à un guichet. Tassés, blasés. Il y règne une telle confusion que l’on se croirait sur un marché un samedi matin. Des centaines de gens, l’air las, certains soutenus par de proches parents, assis allongés, attendent à des files pour recevoir un ticket. Pour faire quoi ?
Attendre. Attendre.
Votre accompagnateur décide de s’adresser dans un de ces bureaux car vous n’avez pas le temps ni la raison de rester là. Devant vous cinquante ou cent personnes. Pourtant observer un tel lieu où s’entasse autant de souffrance et de douleurs ne peut être qu’instructif sur le sens de l’existence. Des hommes des femmes livrés à leur douleur attendent sans lamentation, ne pestent pas contre l’administration ou les dirigeants qui les maintiennent dans cet état. De l’abnégation dans leur regard, leur corps. Le peu de luminosité du lieu atténue les couleurs. Les saris deviennent plus ternes. Tout paraît si triste. Seules les pupilles noires des grands yeux blancs se détachent de cette masse humaine. Ils ont l’intensité de ceux d’acteurs de théâtre muet. Le lieu est ponctué de toux, de râles, de gémissements. Vous ne savez plus si vous êtes dans l’antichambre de la mort ou dans celle de l’enfer. De même vous ignorez si vous êtes au siècle dernier tant la vétusté retire toute temporalité au lieu. Ici des êtres sans âge, sans nom, vont et viennent. Des figurants d’une apocalypse lente. Que s’est-il passé pour que nous en soyons arrivés là ? Une suite d’événements qui les as plongé dans cet état d’atterrement.
La scène se répète aussi à l’extérieur de ce grand bâtiment chaulé en jaune qui ressemble à un gros pâté cubique dans lequel on aurait percé des fenêtres, puis fait sortir à chaque étage des dizaines de tuyaux en Vinyle par où descendent les eaux usées. Celles d’origine étant bouchés. Cela donne un air d’usine délabrée au bâtiment, comme s’il s’agissait d’un sinistre abattoir humain. Un lieu hanté, répugnant d’horreur. Dehors le même spectacle. Des gens attendent là depuis des jours la fin d’un proche. Et comme il n’existe pas d’autre lieu d’accueil, ils bivouaquent sous un grand hangar métallique qui ressemble à une gare routière dans laquelle les cars ne s’arrêteraient plus. Là, à même le sol, sur une natte jetée, ils dorment et vivent autour d’un brasier sur lequel ils cuisinent. Les gens urinent et caguent à une vingtaine de mètres de l’endroit où ils vivent. Et l’odeur insoutenable des défections humaines ne semble pas les déranger.
Un de ces hommes, accroupi au milieu du terrain vague pour uriner laissait voir une monstrueuse paire de testicules, atteinte d’éléphantiasis. Ses attributs de la taille de celles d’un taureau en bonne santé relèvent plus de la faculté de médecine que du phantasme inassouvi. Sa paire de testicules est une énigme. Comment pouvait-il encore avancer avec de telles protubérances entre les jambes ? Ce n’était pas le seul à porter les stigmates de cette maladie plusieurs personnes âgées croisées dans la rue avaient un de leurs membres atteint.
Et ils attendent, femmes, enfants, vieillards, mêlés sur le sol en un grand corps. Ils préparent le repas de leur être retenu dans ce lieu. Car la nourriture n’est pas prévue. Ceux qui n’ont aucune famille ne peuvent rien espérer. Ceux qui le peuvent encore achètent une boulette de riz à un marchand ambulant. Tenter de survivre dans ce lieu diabolique.
Depuis cet instant, chaque jour en passant devant, vous ne pourrez éviter la vision de cet homme allongé sur le trottoir la tête posée sur les genoux de sa femme. Les yeux cachés par un chiffon sale. Le visage maigre. Le corps osseux. Il portait une vilaine plaie purulente à la jambe. Il ne bougeait pas. Maigre comme peuvent l’être les mourants. Il était probablement déjà mort ou ne tarderait pas. Avec le trottoir pour ses derniers instants au milieu de cette foule que rien ne semble perturber. Personne ne voyait cet homme à l’agonie. Personne ne lui portait secours. Personne ne se penchait sur lui pour écouter ses dernières volontés. Il crevait là, ce chien d’humain, sous le seul regard de cette piétât portant sur sa cuisse le christ descendu de croix avec un bandeau sur les yeux et la bouche déjà ouverte. Humble parmi les siens que plus rien ne désole.

Hagards vous attendez encore et encore ne sachant plus trop pourquoi, ce que vous êtes venu foutre dans ce bazar ? Le temps n’a plus de prise sur vous et vous n’avez plus de prise sur rien. Que pouvez-vous comprendre de ce monde si fuyant ? Ce qu’un instant vous croyez avoir compris, s’avère inexact celui d’après. D’une caste à l’autre on ignore les codes la façon de penser, si cela était évident en Europe, cela le devient encore plus ici. Happé par l’étrangeté de la scène et la vacuité, l’esprit s’échappe dangereusement. La chaleur et la moiteur accentuent cet effet. Vous ne savez plus ce que vous faites là, oubliant la raison même de votre venue en ces lieux. Aucun autre hasard n’aurait pu vous conduire ici. Jamais il ne vous serait venu à l’idée de visiter un tel lieu.

25/05/2007

DEUX ANS D’ABSENCE

Par Mouloud Akkouche

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photo Bénédicte Mercier

Avant de monter dans l’avion, Monique Bertin se gara dans le parking souterrain et demeura un long moment assise, regard dans le vide. Son sac à la main, elle courut sur la passerelle et entra à 14H12 dans le Concorde.
-Dépêche-toi! râla une brune aux cheveux très courts. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Essoufflée, Monique pesta contre les embouteillages du périf et rajusta sa veste d’hôtesse de l’air.
Un quart d’heure plus tard, le commandant de bord annonça le départ pour New York.
Avec les autres hôtesses et stewards, Monique commença la distribution de sourires et de recommandations aux voyageurs. Une lumière brillait dans son regard. Elle était heureuse d’avoir repris le boulot 17 jours auparavant. Après une très grave dépression, elle était restée plusieurs mois en arrêt de maladie. Contrairement à l’avis de son médecin, elle avait décidé de reprendre son poste. A peine sa tenue de travail revêtue, elle s’était à nouveau senti rassurée, au sein d’une famille, et retrouva rapidement le goût de vivre. Persuadée d’être sortie complètement de sa nuit, elle avait abandonné sur-le-champ les antidépresseurs et les séances chez son psy. Excepté avec une hôtesse d’une autre compagnie, Monique ne parlait pas beaucoup d’elle, ses collègues ne connaissaient pas grand chose de sa vie privée.
-Je reviens Karine, dit Monique à la chef de cabine.
Dans les toilettes réservées au personnel, elle fouilla dans son sac et sortit une photo. Ses mains se mirent à trembloter. Les yeux sur le cliché, elle murmura plusieurs fois: << Fabrice, faut vraiment que tu me dises pourquoi… >>. La lumière disparut de son regard. Elle grimaça et rangea la photo.
Comme des centaines de fois, elle enfila le gilet de sauvetage puis, joignant les gestes à la parole, expliqua au passager les consignes de sécurité. Le seul moment qu’elle n’aimait pas du tout, elle se trouvait ridicule.
L’avion avait décollé depuis une demi-heure lorsqu’elle ouvrit la porte de la cabine de pilotage.
Jean-Marc, le commandant de bord, la salua d’un hochement de tête. C’était un type d’une quarantaine d’années plutôt agréable qui, cependant après quelques verres à l’hôtel, voulait souvent s’envoyer en l’air avec des hôtesses. Il avait aussi tenté sa chance avec elle… Face à une ancienne championne de boxe française, le dragueur avait compris qu’il valait mieux garer ses couilles.
- Jean-Marc?
Il se tourna vers elle.
- Qu’est-ce que tu veux ?
Elle braqua l’ arme sur sa nuque.
- Si tu m’écoutes, tout ira bien.
- Mais tu es folle ?
Le co-pilote ouvrit des yeux ronds.
- J’ai collé trois bombes dans les chiottes. Si tu passes pas ce message à la tour de contrôle, je fais tout sauter.
- Mais qu’est-ce qui…
- Ta gueule et lis !
Il entra en contact avec la tour de contrôle:
- Ici, le commandant de bord du vol AH 567, je dois faire une déclaration urgente. Me recevez-vous tour de contrôle ?
- 5 sur 5.
- Je….
- Nous vous recevons, vous pouvez parler.
Le papier dans les mains, il débuta sa lecture d’une voix tremblotante :
- Ceci est un message de Monique Bertin… Je suis hôtesse de l’air sur le vol AH 567 en direction de New York et… et je viens de prendre en otage cet avion. J’ai installé plusieurs explosifs. Ma demande est simple : je veux que vous contactiez mon mari Paul Bertin pour qu’il s’explique en direct avec moi… Je veux savoir pourquoi il m’a quittée. Je veux savoir. Quand je l’aurais eu en direct, je me rendrai… pas avant.
<< Allô ! Ici tour de contrôle… Vous arrêtez vos blagues : on n’est pas le premier Avril…>>
Elle vissa le canon sur la nuque du commandant.
- Dis-leur que c’est pas une blague. Dis-leur ou je commence par toi… Magne-toi !
- Ici le commandant Jean-Marc Lagrange… Je confirme la prise d’otage de notre vol par l’une de nos hôtesses de l’air.
- C’est une plaisanterie de mauvais goût et je…
Elle saisit le micro :
- Ici Monique Bertin, je vous donne une heure pour entendre mon mari sinon je fais tout sauter.
- Mais nous…
- Une heure, pas plus !
Elle coupa la liaison.
- Monique, intervint le commandant de bord, tu délires…tu… Ce n’est pas croyable que toi…
Elle dévisageait avec une grande satisfaction ce petit macho dégoulinant de trouille.
- Regarde au coin de ta cabine… Le petit truc que tu vois scotché est un explosif relié à cette poire dans ma main : un système très efficace. J’ai juste fait mon p’tit marché sur le net.
- Mais comment t’as fait pour passer tout ça en bas.
Elle sourit.
- Depuis le temps, je les connais bien les mecs de la sécurité. En plus, j’ai pas la gueule du terroriste moyen.
- Tu déconnes là, il faut que tu retrouves la raison. Tu sais, dans ce genre de boulot, on passe tous par des états de…
- Ferme-là ! Prie pour qu’ils me mettent en relation avec mon mari…
Le commandant de bord et son co-pilote ne prononcèrent plus un mot. De temps en temps, ils échangeaient des regards mêlés d’inquiétude et d’incrédulité.
Adossée à la paroi, Monique alluma une cigarette. Personne ne l’empêchera de fumer.
Un quart d’heure avant la fin de l’ultimatum, elle ordonna :
- Tu me passeras la communication dans le vestiaire. Je n’en bougerai plus jusqu’à ce que je l’ai. Ils ont encore jusqu’à et quart, pas plus. Salut chef.
- Tu es…
- Oui, givrée.
- Arrête de déconner maintenant !
- Pas de conneries toi Jean-Marc, ricana-t-elle, n’oublie pas cette petite poire dans ma main.
- On peut trouver une autre solution.
Le regard absent, elle lâcha :
- Il doit m’expliquer, c’est tout.
Elle sortit de la cabine.
- Comandant Jean-Marc Lagrange, ici la tour de contrôle. Vous me recevez ?
- Je vous… vous reçois, balbutia-t-il. Alors vous l’avez retrouvé son mari ? Elle est devenue complètement folle, elle a vraiment installé des explosifs.
- Nous avons effectivement retrouvé la trace de son mari.
Il poussa un ouf de soulagement.
- Passez-lui la communication, qu’on en finisse avec cette histoire.
Un toussotement succéda à ses propos.
- Il y a un disons… un problème.
- Mais quoi ? s’impatienta-t-il.
- Son mari… son mari s’est suicidé il y a 2 ans.

22/05/2007

Chardons bleus (extrait )


Dans le désarroi de n’avoir nul lieu d’où naître
Il faut à chaque heure justifier sa légitimité.
Découvrir au-delà de la forme les multiples sens
De cette parole qui n’en est plus une.
Quand le vent dessine des risées sur la surface des flaques.

Vivre paria et se maintenir vivant, tant que possible
en courbant l’échine sous un suaire invisible,
ni de sang ni de heurts, mais de mots
presque imperceptibles comme autant de flagellations.
De l’errant les haillons et du lépreux le regard.

Juste de l’autre coté de la rue, la banlieue
où la langue apprise y a l’amertume insolente
La soif du monde n’en est pas moins intense.

Vos crachats sont utiles, ils donnent l’acuité
Et cette si particulière brûlure de lucidité,
Ce ne peut être que l’affrontement contre la plénitude
dans ces visions si étranges de ce ghetto
où l’enfermement est dehors.