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08/11/2007

La Commission de Coordination Internationale de Vía Campesina

Considerant que: devant les événements du 21 octobre au cours desquels deux tueurs à gage, engagés par Syngenta,la transnationale Suisse qui promeut le production de transgéniques, ont envahi le campement Tierra Libre des paysans du Mouvement des Sans Terre (MST), mouvement affilié à Via Campesina au Paraná, et assasiné notre compagnon Valmir Mota de Oliveira, connu sous le nom de Keno, de deux coups de feu à bout portant, tout en menaçant les autres paysans et paysannes présentes,


Nous vous demandons:

De mener des actions de protestation devant les bureaux de Syngenta dans les pays respectifs et de présenter des communications dans les ambassades de Suisse et du Brésil avec les requêtes suivantes:
1. Châtiment pour les acteurs matériels et intellectuels de ce crime.
2. Expropriation des terres de Syngenta pour la production de semences créoles afin qu'elles soient adminitrées par les paysannes et les paysans.
3. Expulsion de Syngenta du Brésil.
4. Que le gouvernement du Brésil sous le mandat du Citoyen Président Luís Ignacio Lula Da Silva adopte des mesures pour assurer l'intégrité physisque des paysannes et des paysans qui sont menacés par les tueurs engagés par Syngenta.
5. Nous demandons aux organisations de soutenir les initiatives d'Amnistie Internationale pour répudier et pour condamner Syngenta.
6. Que les organisations de Via Campesina dans tous les pays organisent des journées de protestation devant les Ambassades de Suisse, du Brésil et devant les bureaux de Syngenta le jeudi 8 Novembre 2007, pour condanner cet acte criminel*
7. Envoyer des notes de protestation aux adresses suivantes:

*Governador do Estado do Paraná*
Exmo Governador do Estado do Paraná
Sr. Roberto Requião de Mello e Silva
Palácio Iguaçu
Praça Nossa Senhora de Salete, s/nº, 3º andar
Centro Cívico 80.530-909
Curitiba/PR - Brasil
Fax: + 55 41 3350 2935
Adressé à: Vossa Excelência/ Your Excellency/ Votre Excellence

*Ministro da Justiça**
*Exmo Ministro da Justiça
Sr. Tarso Genro
Esplanada dos Ministérios, Bloco "T"
70712-902 - Brasília/DF - Brasil
Fax: + 55 61 3322-6817
Adressée à: Vossa Excelência/ Your Excellency/ Votre Excellence

*Copies pour:*
Secretaria Especial de Direitos Humanos
Exmo. Secretário Especial
Sr. Paulo de Tarso Vannuchi
Esplanada dos Ministérios - Bloco "T" - 4º andar
70.064-900 - Brasília/DF - Brasil
Fax: + 55 61 3226 7980
Adressée à: Vossa Excelência/ Your Excellency / Votre Excellence

Copie au MST Brésil et à Via Campesina : mstpr@mst.org.br Y viacampesina@viacampesina.org

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06/11/2007

la vie aux indes (7)

Photos: Bénédicte Mercier

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Le train poussif avançait péniblement, tiré par une locomotive diesel en zigzaguant sur les rails tortueux qui s’élançaient entre les plantations de thé. Dans une vallée large et ensoleillée le convoi grimpait dans ces paysages qui semblaient peignés et sagement taillés par un jardinier scrupuleux dans lesquels s’y enfoncent des allées. Pas un arbrisseau n’est plus haut que l’autre. Impeccablement. De loin cela dessine un puzzle verdoyant entre les pièces duquel se faufilent les ouvrières qui partent récolter les feuilles de thé. Parfois, ça et là, dans le paysage percent des villages verts ou bleus, de terre battue et couvertes de tuiles ou de tôles de zinc qui se reflètent comme des plaques d’argent. Accrochées à flanc de colline, les maisons sont serrées les unes contre les autres pour économiser le terrain. Ces villages aux maisons de poupées ponctuent de leur présence cette épaisse moquette végétale dans laquelle parfois des drapeaux rouges marqués de la faucille et du marteau font des points comme des perles de sang dans cette immense étendue verdoyante. Tout le paysage court sur ces monts dodus d’où émergent quelques grands arbres qui étendent des branches pour donner un semblant d’ombre. Des troncs montent d’un jet au ciel. Droits et noirs avec des branches aux feuillages éparses.

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Dans la gare attendait une locomotive à vapeur qui crachait déjà son nuage blanc et le conducteur actionna le sifflet. On aurait pu croire à un modèle réduit. Changement de motrice, nous voilà après une longue demi-heure, attelés à cette nouvelle machine qui siffle, peste et avance en grimaçant sur ses rails. Deux trains par jour sur cette ligne construite au début du siècle dernier par les anglais qui allaient se mettre au frais en altitude, en attendant la mousson.
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Temps modernes obligent la montée s’effectue au diesel la descente au charbon. Le convoi s’ébranle lentement. Quand nous abordons la descente les freineurs installés sur les plateformes à l’extérieur des wagons, un à chaque extrémité, tournent la manivelle en laiton brillant de leurs freins pour contenir l’accélération lors de la descente du convoi. On dirait un être vivant. Le dragon crache ses escarbilles et des petits feux s’allument ça et là le long de la voie. Souvent des débuts d’incendie ont noircis le bord des rails. Le petit train avançait lentement malgré la descente. Passer de deux mille à trois cent mètres d’altitude, sur une distance de trente kilomètres, rend l’exercice périlleux.
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A l’arrêt d’une gare entourée de hauts arbres, où visiblement sous les frondaisons à l’abri de la lumière on cultive le cardamome, des bandes de singes encadrés de vieux mâles aux babines retroussées montrent leurs crocs. Des femelles flanquées de jeunes grimpés sur le dos surgissent et courent après le train. Ces agiles soudards regardent à l’intérieur des wagons prêts à chaparder tout ce qui passe à leur portée.

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Ces petits humains ont le tour des yeux plus blanc que le reste du pelage, comme s’ils étaient maquillés ce qui leur donne un regard si expressif qu’on dirait qu’ils vous dévisagent avec presque autant d’intensité qu’un mendiant qui attend en souriant son aumône. Le cul posé à même la pierre, excités à la vue de la nourriture, les impudiques exhibent des sexes turgescents sortis de leurs fourreaux. Des femelles s’approchent plus prés encore des wagons. Un gros mâle monte sur le toit, tandis qu’un autre s’installe entre les deux wagons à la place désertée par le freineur parti boire un thé massala au buffet de la gare miniature. Sur le ballast, les macaques attendent près des hommes qui boivent et mangent des samosas debout au buffet. Leurs silhouettes font comme si d’étranges chiens s’étaient mélangés à une troupe d’humains. Ils gardent une distance de sécurité, bien qu’ils sachent ne pas craindre pour leur vie.
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Soudain, des cris dans un des wagons. Un de ces mâles s’est emparé du biberon qui dépassait d’un sac et nonchalamment presque avec agilité, il a rejoint la frondaison d’un acacia flamboyant, mordant la tétine pour mieux disposer de ses mains afin de pouvoir escalader le tronc. Arrivé sur une branche où il se sentait en sécurité, narguant le public des humains, il a arraché la tétine et a bu lentement le lait. Fier de son forfait, il provoquait l’assistance des voyageurs incrédules par tant d’audace d’intelligence. Le soudard semblait rigoler de ce bon tour joué aux humains. Quand il a eu fini de boire le lait qui lui dégoulinait de chaque côté des babines, il a laissé tomber le biberon qui ne l’intéressait plus. On se serait attendu à le voir roter d’aise.

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Suspendu à des pentes abruptes, traversant des gouffres vertigineux, maintenus dans le vide par des ponts aux piles antédiluviennes, passant sous des tunnels qui rabattent la fumée de mauvais charbon à l’intérieur des wagons dépourvus de fenêtre, le convoi avance. Vous tentez de vous protéger le nez avec un bout de kleenex usagé qui erre au fond d’une poche de votre saharienne et vous manquerez de vous asphyxier. Le convoi trahi toutes les lois de la physique. Il ne chute pas, ne se renverse pas. La chenille avance lentement sur ces fils ténus que sont ces deux rails dans une végétation qui devient de plus en plus tropicale avec la descente.

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05/11/2007

Du côté de l'ANTOsphère

N'hésitez pas aprés votre visite Chez Ressacs
à aller faire un tour du côté de l'Antosphère
ça swingue pas mal, par là aussi.....
en cliquant sur le lien
là à gauche....
dans la colonne...

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31/10/2007

Petits meurtres entre amis (suite)...

WASHINGTON (AFP)

Un responsable démocrate au Congrès a demandé mardi des explications à la secrétaire d'Etat Condoleezza Rice sur l'immunité accordée par des enquêteurs du département d'Etat à des agents de la compagnie de sécurité privée Blackwater, impliqués dans la mort de 17 Irakiens.
Selon le Washington Post, les agents de la police fédérale (FBI) qui sont chargés depuis le mois d'octobre de l'enquête sur la fusillade du 16 septembre ne peuvent pas utiliser les témoignages recueillis préalablement par le bureau de la sécurité diplomatique du département d'Etat parce qu'ils ont été effectués sous couvert d'immunité.
Certains gardes de Blackwater ont refusé de répondre aux enquêteurs du FBI en raison de cette immunité, écrit le journal.
Dans un communiqué, le sénateur démocrate Joseph Biden, qui préside la commission des Affaires étrangères, demande à Mme Rice si ces informations de presse sont "exactes", "si c'est le cas, qui a donné l'autorisation d'accorder l'immunité" et enfin s'il y a eu "consultation avec le département de la Justice avant que l'immunité soit accordée" aux agents de Blackwater.
"Le département de la Justice et le FBI ne peuvent pas commenter de faits concernant le cas Blackwater, qui fait l'objet d'une enquête en cours. Cependant, toute assertion suggérant que les employés de Blackwater en cause se sont vu accorder l'immunité contre des poursuites de la justice pénale fédérale est inexacte", a réagi le porte-parole du département de la Justice, Dean Boyd, dans un communiqué.
Le porte-parole du département d'Etat, Sean McCormack, avait auparavant refusé de confirmer ces informations, invoquant lui aussi l'enquête en cours. Il a cependant noté que légalement, son ministère ne peut accorder à ses employés qu'une "immunité limitée".
"Le département d'Etat ne peut pas immuniser un individu contre des poursuites de la justice pénale fédérale", a-t-il précisé. "En outre, l'+immunité+ que la presse a évoquée n'est nullement incompatible avec le succès de poursuites pénales".
M. McCormack s'est efforcé de tenir Mme Rice à distance de la polémique.
"L'attitude de Mme Rice est que si des individus ont violé des règles, des lois ou des réglementations, ils doivent être poursuivis", a-t-il déclaré. "Et çà, ce sera au département de la Justice de le décider".
"Son attitude à elle après cet incident a été conforme à cette approche", a ajouté le porte-parole. "C'est elle qui a demandé au FBI de mener l'enquête".
A l'issue d'un déjeuner entre Mme Rice et son collègue de la Défense, Robert Gates, le porte-parole du Pentagone, Geoff Morrell, a indiqué que l'armée américaine allait coordonner à l'avenir les mouvements des groupes privés de sécurité en Irak, une décision prise d'un "commun accord" avec le département d'Etat.
Le 16 septembre, 17 civils ont été tués à Bagdad au passage d'un convoi de Blackwater dont les gardes ont été accusés de "crime délibéré" par les autorités irakiennes.
Le patron de Blackwater, Erik Prince, affirme quant à lui que ses employés ont été la cible de tirs et qu'ils n'ont fait que répliquer.
Ses agents ne peuvent être jugés par des tribunaux militaires américains et il n'est pas établi s'ils peuvent être jugés aux Etats-Unis pour des crimes commis à l'étranger.
Le Congrès américain envisage cependant une nouvelle loi qui permettrait de le faire. En outre, des familles de victimes irakiennes de la fusillade du 16 septembre ont porté plainte en octobre aux Etats-Unis, réclamant des explications et des dédommagements.
"Cette immunité, quelle qu'elle soit, n'empêchera pas le procès au civil que nous avons intenté à Blackwater", ont souligné mardi les avocats des victimes dans un communiqué.

Petite leçon basique d'anatomie par Ballouhey...

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27/10/2007

Aconcha

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Aconcha est née à la Havane le 14 février 1946, dans une famille sino-africaine. Dès sa naissance, son oncle Tata, babalao ou “sorcier” dans le culte de la Santeria, décèle en elle une digne représentante de sa lignée et lui insuffle peu à peu son savoir. Mais, à la Révolution, le changement radical de la société cubaine interrompt les aspirations profonde de l’adolescente. Son père, fervent et sincère communiste, lui transmet sa fièvre révolutionnaire et, en 1965, elle obtient un poste à l’ambassade de Cuba à Paris. En mai 1968, elle quitte ces fonctions et opte résolument pour un retour vers ses rêves d’enfance en laissant libre cours à l’énergie créatrice qui l’habite.

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Toujours sous l’infuence magique de la Santeria, cette autodidacte se lance dans le milieu artistique et, bientôt, s’exprime à la fois comme peintre, dessinateur, sculpteur, styliste ; elle chante : à travers son CD “Noche Cubana” elle rend hommage au bolero.
Elle vit et travaille au coeur de la forêt dans le parc du Verdon en France. Elle peint pour se protéger, pour exister tout simplement.


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Les tableaux et les sculptures d'Aconcha nous parlent de l'abondance, de la fécondité de l'esprit, de l'imagination à travers des femmes, innombrables. Elles sont au centre de toutes les facettes de sa création. Elle les habille de textile, de quartz, de plume, de terre, de coquillage, de papier et puis les tubes de peinture acryliques, les pigments, les pastels secs, les encres, les crayons leurs donnent la lumière, la vie. Leur visage est tantôt solaire, tantôt lunaire, partout obsessionnel.Toute son ouvre est un chant à l'amour,un cantique à la nature et à la femme.

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23/10/2007

Robert Penn Warren

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Un "Cavalier de la Nuit" ?

Né en 1905 à Guthrie, petite ville du sud du Kentucky, d'une vieille famille sudiste : ses deux grands-pères avaient participé à la guerre de Sécession, et l'un d'eux, chez qui il passait ses vacances enfants, aimait raconter les batailles auxquelles il avait participé. On retrouve dans Le grenier de Bolton Lovehart
1) ce goût de la narration, ce talent de conteur
2) surtout, le poids de cette guerre fondatrice, mais ici dans une version quelque peu frelatée (héros de pacotille maquillant leur couardise et leur apathie sous le fard d'une virilité trop voyante ; communauté faussement soudée autour d'un monument aux morts kitsch...).

- UN FAUX PERE ? Très tôt, ambiguité des relations avec la figure paternelle (évoquée dans Who Speaks for the Negro ?), qui semblait être un personnage difficile. Warren a reconnu expressément : "le «vrai» et le «faux» pères sont dans pratiquement toutes mes histoires".

- ECRIVAIN BORGNE : après ses études secondaires, alors qu'il ambitionnait de devenir officier de marine (de fait, prit-il jamais "le large", dans tous les sens du terme ?), la perte d'un oeil le contraint à se replier sur les études : il enseignera toute sa vie. Et on dira (en forçant le trait) que cette demi cécité se retrouve dans l'univers moral toujours clair-obscur de ses romans ?

- " LES FUGITIFS " : il s'inscrit à l'université Vanderbilt, où il a pour condisciple Allen Tate, et où enseignaient alors le poète et critique John Crowe Ransom, ainsi que Donald Davidsom qui lui fit lire The Waste Land de T.S.Eliot dès sa parution. Profs et étudiants se réunirent dans un groupe littéraire dynamique, les Fugitifs, qui publia 2 revues dans lesquelles Warren fit paraitre 24 poèmes. Quitte Vanderbilt en 1925, puis aller faire sa maîtrise à Berkeley puis Yale. Une bourse lui permit d'aller passer 2 ans à Oxford (1928-1930).

- LE CONFLIT INTERIEUR DU SUD : pendant son séjour à Oxford, écrit sur commande une biographie de John Brown, un des héros du mouvement anti-esclavagiste du 19° siècle : The Making of a Martyr (1929) eut peu de succès. A la demande de Ransom, Davidson et Tate, écrit un essai pour l'important recueil d'articles I'll Take My Stand (1930) destiné à défendre la culture agraire et jeffersonienne du Sud contre la culture industrielle et urbaine du Nord. Il allait reprendre en 56 le thème de la ségrégation raciale dans Segregation. The Inner Conflict of the South pour dire aux gens du Sud que leur principal problème était d'"apprendre à vivre avec eux-mêmes".

- THE SOUTHERN REVIEW : Rencontre à l'université de Louisiane où il enseigne désormais Cleanth Brooks, un des fondateurs de la Nouvelle Critique avec qui il co-édite le très influent Understanding Poetry (1938) et surtout fonder la fameuse Southern Review (disparue en 1942) où parurent Auden, Burke, Eliot, Huxley, Blackmur, Mary McCarty. Nommé en 42 à l'université du Minnesota à Minneapolis. Puis à Yale jusqu'en 56 pour enseigner l'écriture de théâtre.

- D'ABORD UN POETE : on oublie souvent que Penn Warren, éclipsé en France par le succès de ses grands romans, était d'abord un poète : par exemple le recueil Promises (1957) qui lui valut le prix Pulitzer.
Dans son essai Pure and Impure Poetry (1943), il expose ses principes naturalistes en matière esthétique : nécessité de faire coexister le vulgaire et le métaphysique, le langage populaire et le langage le plus formel, pour créer un effet de choc et montrer la nature duelle de l'homme.

- LE SUD, ROMAN AMBIVALENT : on retrouve ce projet dans ces romans. Le premier insiste sur la dimension morale des combats que se menaient alors les planteurs du Sud. Le 2° dénonce le vide spirituel dont souffre le Nord urbain. World Enough and Time, en 1950, fondé sur un fait divers de 1825, raconte la célèbre tragédie du Kentucky au terme de laquelle une femme avait conduit son mari à assassiner un colonel qui l'avait autrefois séduite. Au lieu de faire raconter l'histoire par un des acteurs, Warren a inventé un historien anonyme qui a découvert la vérité dans un journal intime. Dans The Cave (1959), il écrit une sorte de version moderne de l'allégorie de la caverne de Platon.

- Il meurt en 1989 dans le Connecticut où il résidait .


Benoît Laudier
On ne prête pas grande attention à Robert Penn Warren. C’est un tort. Alors que Faulkner jouit d’une belle réputation, ce contemporain auquel on le compara est au Purgatoire. Pourtant, cet auteur ayant exploré le mythe du Sud n’a rien à envier à son aîné. Après L’Esclave libre, les éditions Phébus ont décidé de publier Les Fous du roi. Il passera inaperçu dans les salles de rédactions, puisqu’il est toujours plus utile pour ces gens-là de défendre l’indéfendable plutôt que de s’intéresser à un grand écrivain. En effet, le lyrisme qui parcourt Les Fous du roi en fait un roman vigoureux. La violence s’y trouve en bonne place -les souvenirs de la guerre de Sécession sont encore vivaces. La victoire des bouchers du Nord pèse lourdement sur les hommes du Sud. D’où un certain romantisme des causes perdues et un attrait pour l’échec chez ces esprits humiliés. Une scène du roman en donne une idée qui nous semble juste, lorsque l’auteur exprime les sentiments complexes d’un anti-esclavagiste fidèle à la tradition sudiste, et qui meurt dans les rangs des Confédérés sans avoir tiré un seul coup de feu.
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De même, le portrait de Willie Stark emprunte à l’Histoire : il est inspiré d’un ancien gouverneur de Louisiane, Huey Long, orateur plaisant aux foules, et démagogue ayant instauré la corruption et le chantage. Son idéal de justice (défendre les pauvres) se rattachant aux idées qu’il exprime sans pouvoir les réaliser. Un coup de feu sur les marches du Capitole arrêtera net sa course. Car la loi repose entre les mains de citoyens sans scrupules. Ainsi, le personnage du juge a d’autres mœurs. Il représente le monde de la chair. Il se trouve face à ceux qui ne s’en tirent jamais, les damnés, les hors-la-loi, toujours lucides sur leur condition, mais impuissants. Ils suivent la marche du monde sans s’y intégrer vraiment (aucune communication n’est possible entre ces deux mondes, celui des politiques-financiers et celui des réprouvés).
Il faut donc relire ce dramaturge. La force explosive de son style très imagé parcourt l’ensemble de son récit. Il sait ménager l’attention du lecteur jusqu’à la fin (l’histoire de Cass Mastern), car rien ne nous est donné jusque-là. Peu de romanciers peuvent prétendre à cela. Il en est de même de sa démonstration, qui ne souffre d’aucune faille. Et là, on est plus très loin de la métaphysique.
Robert Penn Warren - Les Fous du roi
Editeur Phébus 531 p.
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Le grenier de Bolton Lovehart
Robert Penn Warren , Jacqueline Chambon / Rouergue coll. Nouvelles du Monde , 2004 , 9.00 €


Par un après-midi de juin 1788 ou 1789, un trappeur d'aventure, Lem Lovehart, s'arrête au bord d'une rivière, au fin fond du Tennessee. C'est là que s'éléverait bientôt Bardsville, bourgade typique du Sud avec juste ce qu'il faut de légendes rafistolées et de pseudo-héros de la Guerre de Sécession pour justifier des vies sans but ni importance. Là aussi qu'un siècle plus tard, naîtrait et grandirait son arrière-petit-fils Bolton Lovehart, entre services du dimanche et lectures de la Bible... Puis un beau jour, quand il aurait seize ans, le cirque débarquerait à Bardsville. Quand il repartirait, Bolton repartirait avec lui... Plus tard encore, alors qu'on le croirait en train d'écrire un livre sur l'histoire de sa communauté, il se mettrait à construire un cirque, dans le grenier. Puis il passerait à autre chose, continuerait de vivre, bon an mal an, comme on vit quand on sait que, dans le fond, il n'y a que ça à faire : vivre jusqu'à ce que la boucle soit bouclée. Faire trois petits tours et puis s'en aller, rejoindre le cirque du grenier.

Un texte très fort, très dense, où R.Pen Warren regarde le cirque de la vie. Un pendant intéressant aux grands romans et poèmes qui ont fait sa notoriété.


Les fous du roi
Robert Penn Warren , Phébus coll. D'aujourd'hui. Etranger , 1999 , 24.24 €

L'ascension d'un politicien à l'ambition démesurée rattrapé par un passé dont il a imprudemment remué les eaux troubles. Le 3° roman de Penn Warren, prix Pulitzer 1946. Fut porté à l'écran en 1949 et marqua sans doute le sommet de la gloire pour Warren.

Le héros de All the King's Men n'est pas Willie Stark, réplique du gouverneur démagogue Huey Long, mais son complice Jack Burden, un journaliste féru d'histoire qui nous montre comment l'avidité des uns, les petites lâchetés des autres provoquent le pourrissement des moeurs collectives. La technique narrative en est assez complexe : les nombreux retours en arrière permettent à Burden d'effecturer une "excursion dans le passé".


L'esclave libre
Robert Penn Warren , Phébus coll. Libretto (poche) n°50 , 2000 , 11.50 €


Dans A Band of Angels (1955), Samantha Starr, fille d'un riche planteur du Kentucky, découvre à la mort de son père ce secret de polichinelle que nul n'osait lui avouer : elle est en réalité la fille d'une beauté noire qui avait partagé naguère le lit du maître de Starrwood. Elle n'appartient pas au monde des gens libres. Car règne encore l'antique loi du Sud : son père étant mort sans testament, la demeure est mise en vente, et elle-même, en qualité de fille d'esclave, fait partie des lots que les acheteurs vont se disputer à l'encan pour éponger les dettes paternelles. Elle sera émancipée lors de la guerre de Sécession... Le coup de force est de faire narrer l'intrigue par Samantha elle-même, à la première personne.

Frédéric Vitoux, in Le Nouvel Observateur : "Autant en emporte le vent n'aura cessé de faire de l'ombre à L'Esclave livre de Robert Penn Warren - longtemps considéré pourtant comme le grand rival de Faulkner. Une ombre que l'on est en droit de trouver injuste (au lecteur de comparer)...Le romancier évoque avec grandeur - et cruauté - les fastes trompeurs du vieux Sud à la veille de la guerre de Sécession... et ne fait de cadeau à personne. Raoul Walsh tirera du livre un de ses plus grands films (avec Clark Gable et Yvonne De Carlo)".


La grande forêt
Robert Penn Warren , Stock coll. Biblio cosmopolite n° 96 , 1988 , 9.15 €

Adam Rosenzweig, jeune Allemand dont le père a naguère, avant de mourir, renié son passé révolutionnaire, part pour l'Amérique où la guerre de Sécession fait rage...
Wilderness (1964), tout comme plus tard Meet Me in the Green Glen (1971) se passent dans le Tennesse et examinent l'évolution économique et sociologique de la région.


Les rendez-vous de la clairière
Robert Penn Warren , Actes Sud coll. Babel n°197 , 1996 , 10.00 €

"Savez-vous où il est, ce métèque ?" Et, avant qu'elle ait eu le loisir de répondre, prise dans son extase, il marcha sur elle et, à brûle-pourpoint : "Eh bien, il est mort ! Voilà où il est !"

Elle reprenait conscience et le regardait avec un sourire de pitié indulgente. "Mort ! Sur la chaise électrique. Coupable et exécuté ! Et vous savez pourquoi ?"

Le drame dont voici l'épilogue est la trame de ce roman de Penn Warren, qui s'ouvre sur l'arrivée d'Angelo, le jeune et beau Sicilien, dans ce Tennessee où Cassie vieillissante veille son mari impotent... Mais l'étoffe en est irréductible à une seule ligne narrative : l'histoire d'amour qui advient de cette rencontre, le meurtre, le procès, l'exécution... sont autant d'avatars du souffle romanesque d'un des écrivains américains les plus inspirés, à l'écriture puissante, tourmentée.


Un endroit où aller
Robert Penn Warren , Actes Sud coll. Babel n° 28 , 1991 , 10.00 €

A Place to Come to (1977) est sans doute le roman le plus important et le plus autobiographique des vingt dernières années de Penn Warren. Avec une multitude d'enchâssements et de flash backs, il narre l'ascension sociale et la difficile quête de soi d'un homme du Sud, professeur de 60 ans qui passe en revue sa propre vie et découvre le poids du passé sur son destin : il a beau faire, les tribulations de l'existence le ramènent invinciblement au pays natal, dont il n'a jamais pu cesser d'interroger les mirages et les sortilèges.

Penn Warren livre ici les 3 clés de son propre royaume : l'amour au sens le plus déchirant ; l'aventure sous l'angle presque médiéval de la quête ; et le Sud dans la dialectique la plus mythologique de l'appartenance et du détachement.

20/10/2007

PORTRAIT D'UN ILLUSTRE PETIT HOMME

Par Victor Hugo


M. Thiers, M. Scribe, M. Horace Vernet, c’est le même homme sous les trois espèces différentes de l’homme politique, de l’auteur dramatique et de l’artiste. Ce qui prouve que cela est vrai, c’est que l’assimilation leur plairait à tous les trois. Talents faciles, clairs, abondants, rapides, sans imagination, sans invention, sans poésie, sans science, sans correction, sans philosophie, sans style, improvisateurs quelquefois charmants, mais toujours vulgaires lors même qu’ils sont charmants, prenant la foule par tous ses petits côtés, jamais par les grands ; bourgeois plutôt que populaires ; compris plutôt qu’intelligents ; faits à l’image du premier venu, par conséquent triomphant toujours ; ayant les défauts qui plaisent sans les qualités qui choquent, capables au besoin d’un vaste tableau, d’une longue pièce ou d’un énorme livre, mais où le petit se fera toujours sentir ; hommes du présent, vivant dans la minute, sans le souvenir d’hier et sans la divination de demain, n’ayant ni le sens du passé ni l’instinct de l’avenir, également antipathiques aux nouveautés et aux traditions ; travaillant beaucoup, pensant peu ; promis à une immense renommée et à un immense oubli ; créés pour faire vite, pour réussir vite, et pour passer vite.

M. Thiers, c’est le petit homme à l’état complet. De l’esprit, de la finesse, de l’envie ; de la supériorité par instants, quand il a réussi à se hisser sur quelque chose ; force gestes pour dissimuler la petitesse par le mouvement ; de la familiarité avec les grands évènements, les grandes idées et les grands hommes, pour marquer peu d’étonnement, et par conséquent quelque égalité ; de l’entrain, du parlage, de l’impertinence, des expédients, de l’abondance, qualités qui prennent les gens médiocres ; dans la conversation, ni rayons, ni éclairs, mais cette espèce particulière d’étincelles qui éblouit les myopes ; dans le style, beaucoup de vulgarité naturelle, que le gros des lecteurs érige en clarté ; par-dessus tout, de l’aplomb, de l’audace, de la confiance, taille basse et tête haute ; derrière soi, à portée de la main, dans le bagage, une foule de théories de toutes dimensions, c’est-à-dire des échelles pour monter à tout.

J’ai toujours éprouvé pour cet illustre homme d’Etat, pour cet éminent orateur, pour cet historien distingué, pour cet écrivain médiocre, pour ce cœur étroit et petit, un sentiment indéfinissable d’enthousiasme, d’aversion et de dédain.


VICTOR HUGO, " CHOSES VUES " (1881)

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15/10/2007

Colum Mac Cann

Il y a des écrivains qu'on a envie de recommander et d'autres pas. Colum Mac Cann fait partie de ceux-là, comme Penn warren, comme Lobo Antunés, Alejo Carpentier, Georges Amado. Des hommes qu'il vous semble essentiel d'avoir connu. Des types qui vous balancent des upercuts à chaque détour de phrase. On ne sait pas pourquoi. Ou si peut être parce que ça sent la sueur, le mauvais alcool et le tabac froid. Des types dont la petite musique des mots longtemps vous hantent. Ces gugus sont dangereux. Il faut s'en éloigner rapidement si on ne veut pas être happé dans leur phrasé de maëlstrom. Ceux qui écrivent savent ce que je veux dire. Tendez l'oreille je vous jure que ça décoiffe, vraiment.
Alors j'ai pillé tout ce que j'ai trouvé sur la toile les concernant, en français of course, qui me semblait intéressant.

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Le Chant du Coyotte
Résumé
Pendant de nombreuses années, Mickaël l'Irlandais prit des photos. Un jour, il arrêta , et se mit à la pêche à la mouche avec la même fougue. Il était déjà vieux, et sa femme Juanita la mexicaine venait de le quitter. Leur fils Connor a 23 ans est de retour au pays (un petit coin d'Irlande au bord d'une rivière polluée). Connor vient de parcourir le monde pendant Cinq ans : il a hérité cette instabilité de son père. Il a cherché sa mère, à peu près partout où elle aurait pu se réfugier : mais d'elle, aucune trace, nulle part, évanouie dans les vents qu'elle aimait. Les seules traces tangibles, ce sont ses photos que le vieux Mickaël avait pris d'elle à pendant toute sa vie. Photos qu'elle a fini par maudire... Les deux hommes, le père et le fils, se retrouvent quelques jours après des années de non communication, de silence, ils se réapprivoisent. Parallèlement, Connor raconte la vie du couple que formaient ses parents : la belle mexicaine devenue si triste et le photographe itinérant.

la Rivière de l'Exil

Ce résumé de la rivière est un Post librement adapté de eireann yvon.

Une femme rentre clandestinement aux Etats-Unis pour voir sa sœur religieuse qui est très gravement malade. L’accès lui est interdit. La sœur qui lui refuse l’entrée est irlandaise ; quelque mots de gaélique plus tard, tout est rentré dans l’ordre, sauf entre les deux sœurs (de sang) pour une mystérieuse affaire de chaussettes !

Deux homosexuels dans un port de pêche, l’un se meurt du sida, l’autre étripe des poissons pour subvenir à leurs besoins, un matin pris sur les heures de travail leur donnera un peu de bonheur à tous les deux.

Le monde à l’envers, un exilé japonais en Irlande, les supputations vont bon train, tapissier décorateur, ils donnent du travail aux jeunes gens pendant les vacances scolaires, mais personne ne saura rien de lui. Un jeune homme jette pièces par pièces dans la rivière, de son fauteuil roulant, le vélo qu’il conduisait lors de l’accident qui est la cause de son handicap. Une rivière, des femmes qui pêchent et des hommes qui jouent au football, la campagne irlandaise un jour de beau temps, c’est la nouvelle qui donne son titre au recueil.

Des éducateurs face à des jeunes sans repères, ce garçon de quatorze ans qui a tué le mari de sa maîtresse, et qui s’est rendu à la police parce qu’il avait peur du noir. Ou cet autre éducateur qui doit aller au mariage d’une jeune aveugle dont il a la charge.

Dans "En avant marchons gaiement ", un vieil irlandais sort de chez lui, à la Nouvelle-Orléans sur le mur une inscription l’intrigue "Femmes du monde, levez-vous du lit de vos oppresseurs……pour faire le petit déjeuner". Qui sur ce mur plein d’insanité et dans ce monde livré à la misère et à la drogue peut avoir écrit cela ? Ancien boxeur, les souvenirs lui reviennent. Le départ de l’Irlande, se jurant de revenir champion du monde poids lourds, il chante sur le pont "Irlande je t’aime, a Chusla Mo Chroí" (amour de mon cœur), l’amour l’attendait, mais la défaite aussi et surtout les désillusions.

La nouvelle "Je peux placer un mot" chef d’œuvre d’humour noir et grinçant avec un final inattendu.

Ici ou ailleurs, le déracinement et contrairement aux clichés, tous les exils ne sont pas synonymes de réussites. Des éducateurs désabusés, des vétérans du Vietnam en chaises roulantes, la mauvaise face du monde, celle des perdants, ceux que la vie dédaignent.

Titre original : Fishing the Sloe-Back River. Editions Belfond. Recueil de douze nouvelles, couronné par le "Rooney Prize Literature" en 1994.
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Les Saisons de la nuit




L'Irlandais Colum Mc Cann quête, sous la terre jusqu'au ciel, dignité, amour, rédemption. Avec lui, la piété est une station de métro.

par Dominique Aussenac
article paru dans le matricule des anges

1916. Alors qu'en Europe, les hommes rampent dans des tranchées, à New York, sous l' East River, ils se meuvent aussi dans le froid et la boue pour construire les tunnels du métro. Un Irlandais, un Italien, un Noir américain, terrassiers, pionniers de cette souterraine nouvelle frontière sont victimes d'un accident digne des aventures du baron de Münchhausen ou d'une parabole biblique. Après une explosion dans le tunnel, ils sont avalés par la terre et régurgités au-dessus des eaux glacées du fleuve. Mais si sous terre, les hommes paraissent égaux, il n'en est rien à la surface. Et la vie terrible d'un Noir se transforme en chemin de croix lorsque ce dernier épouse une femme blanche qui lui donne des enfants.
1991. Treefrog, S.D.F, vit dans les entrailles de Manhattan au milieu d'autres déshérités. Il fuit une faute honteuse, se punit régulièrement et organise une vie aérienne souterraine, pendant obscur à la vie qu'il menait à l'air libre lorsqu'il construisait des gratte-ciel.
Peu à peu ces deux histoires se recoupent. Le tunnel dans lequel vit Treefrog a été construit par Nathan le Noir. Treefrog, n'est autre que le petit-fils métissé de Nathan qui finira sous les rails du métro. Treefrog en portera longtemps la culpabilité, mais l'amour instillé par le grand-père sera le plus fort et permettra au petit-fils d'accéder, d'abord à la rédemption, puis à la résurrection.
Colum Mac Cann a l'âge du Christ sur la croix. Né à Dublin, il quitte à dix-sept ans l'Irlande pour sillonner la planète, essentiellement l'Amérique, du nord au sud. Ecrire est son but, de petits boulots en reportages, il observe le monde et s'y cogne. Après un recueil de nouvelles Fishing the Sloe-Black (1994) encore non traduit, Le Chant du coyote, son premier roman (1996) vient d'être réédité. Il raconte l'amour-haine d'un père et d'un fils, unis dans le souvenir de la mère d'origine mexicaine, qui a fui la dérive du couple et les brumes de l'Irlande. Encore une histoire de famille bouleversée par l'émigration et les désordres de ce siècle. Ce premier ouvrage surprend par sa fluidité, sa pudeur, sa justesse de ton et de style et bien sûr sa fraîcheur. Qualités absentes du second où l'auteur a privilégié un travail en profondeur sur l'architecture du roman. D'où une construction savante; récits parallèles qui finissent par s'entrecouper, incessants allers et retours spatio-temporels qui engendrent hélas des pesanteurs (coupés-collés approximatifs, à moins qu'il ne s'agisse de laborieuses techniques d'ateliers d'écriture). McCann travaille les oppositions, les contrastes, génère des images oniriques, grandioses au sein de clairs-obscurs, très souvent sublimes, parfois trop grandiloquents. Le roman est fort documenté, Mac Cann a frotté son imaginaire au réel, n'a-t-il pas vécu quatre jours par semaine pendant un an auprès des déshérités? Mais ses S.D.F. rutilent sous les fards. Accumulation d'images, de références bibliques, de bondieuseries flasques tirent ce roman plus vers du Cecil B De Mille que du Beckett ou du Mac Gahern. Décidemment "Nos résurrections ne sont plus ce qu'elles étaient."

Les Saisons de la nuit Colum Mc Cann
Traduit de l'irlandais par Marie-Claude Peugeot 322 pages, 119 FF


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11/10/2007

La prose du Transibérien

Par blaise Cendrars

En ce temps-là, j'étais en mon adolescence
J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J'étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J'étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon coeur tour à tour brûlait comme le temple d'Ephèse ou comme la Place Rouge de Moscou quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j'étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu'au bout.
Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare croustillé d'or,
Avec les grandes amandes des cathédrales, toutes blanches
Et l'or mielleux des cloches...
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode
J'avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s'envolaient sur la place
Et mes mains s'envolaient aussi avec des bruissements d'albatros
Et ceci, c'était les dernières réminiscences
Du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.

Pourtant, j'étais fort mauvais poète.
Je ne savais pas aller jusqu'au bout.
J'avais faim
Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et tous les verres
J'aurais voulu les boire et les casser
Et toutes les vitrines et toutes les rues
Et toutes les maisons et toutes les vies
Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon sur les mauvais pavés
J'aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaive
Et j'aurais voulu broyer tous les os
Et arracher toutes les langues
Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus sous les vêtements qui m'affolent...
Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe...
Et le soleil était une mauvaise plaie
Qui s'ouvrait comme un brasier
En ce temps-là j'étais en mon adolescence
J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de ma naissance
J'étais à Moscou où je voulais me nourrir de flammes
Et je n'avais pas assez des tours et des gares que constellaient mes yeux

09/10/2007

ICEBERG SLIM

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"Le récit de ma brutalité et des artifices que j'ai employés pour arriver à mes fins remplira de dégoût nombre d'entre vous, mais si j'arrivais à sauver ne serait-ce qu'une personne de la tentation de plonger dans cette fange destructrice, si je parvenais à convaincre quelqu'un d'employer sa jeunesse et son intelligence d'une manière plus positive pour la société, alors le déplaisir que j'aurais apporté avec ce livre serait largement compensé...".

Comme entrée en matière on est averti... Ce type, malgré tout, on se prend à lui trouver des circonstances atténuantes. Il aura subi le vice des adultes, vécu dans le ghetto, où on ne peut que devenir, junkie, maquereau, dealer, indic, mais jamais; juge, avocat, banquier, artiste ou prof. Un cursus plombé dés le départ, alors dans ces circonstances échoué au bagne n'est pas original. Ce qui l'est plus c'est le style de Slim. Coeurs sensibles ne plongez pas votre âme dans sa littérature. Polar, sociologie, autofiction, tout cela à la fois. Les bas fonds ramenés à la surface, via l'écriture, ont de quoi vous plomber le moral. Et pourtant il en ressort une énergie communicative... Car ce type vous a emmené dans son univers et vous avez pris, honte à vous, plaisir à le lire.


Son œuvre est sortie du ghetto puisque ses livres se sont vendus à plus de 8 millions d’exemplaires, et ils ont inspirés toute une frange de la communuauté afro-américaine et hip hop. Il meurt en 1992, d'une insufissance rénale.

Iceberg Slim, né Robert Beck en 1918 à Indianapolis, de l’union d’une serveuse et d’un cuisinier afro-américain.

Il grandit à Chicago, dans le ghetto, où il apprend son métier de maquereau. A 18 ans il prend le nom d’Iceberg Slim. Il exercera cette « profession » de 18 à 42 ans de Chicago, à Détroit via Cleveland pendant cette période, il trempe dans la délinquance, la violence et la criminalité. Il est l’une des figures mythiques du proxénétisme. Sa vie est ponctuée de quelques incarcérations pour délits divers. Lors d’un ultime séjour en prison, il décide de mettre fin à cette vie de débauche en se consacrant à la littérature.
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Trick Babby
Il s’inspira de la vie d’un de ses codétenu pour écrire le livre Trick Baby qui est l’histoire d’un arnaqueur arnaqué qui vit le drame de son sang mêlé, un Noir à la peau blanche incapable de trouver sa place d’un côté comme de l’autre de la barrière.
En renouant avec une vieille connaissance de Chicago Iceberg décide d’écrire Mama Black Widow qui raconte la vie de ce travesti noir, Otis Tilson dont la vie fut un chemin de croix.
Violé, très jeune, par un diacre noir, dominé par une mère intéressée et manipulatrice, Tilson verra ses soeurs jetées sur le trottoir, son frère mis en cabane. Adolescent, il découvrira en lui une garce perverse. Il se suicide en avril 1969.
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Pimp son premier livre est une autofiction dans laquelle il décrit la vie de maquereau flambeur, exclu d’un monde blanc aux frontières infranchissables, qui échappe au destin de la plupart des noirs de l’époque à savoir porteur de valises ou cireur de chaussures. L’auteur ne nous épargne rien : il ne minimise aucune de ses exactions, mais il ne cautionne ni la drogue ni la prostitution. Il dénonce, au contraire avec des mots crus aux accents véridiques, l’enfance maltraitée, la condition sociale des femmes noires, le racisme, la corruption de la police, l’enfer de l’univers carcéral.
La critique américaine condamna violemment le livre alors que le « New York Times » refusa de publier une publicité pour le livre paru en 1969. Avec le temps ce livre devint aux Etats Unis pour la communauté noire qui s’est reconnue dans cette image pourtant violente et effrayante un ouvrage culte.

Il y décrit les règles de son monde glauque, règles justifiées par la société à laquelle elles s'appliquaient, où un officier de police pouvait coller le canon d'un pistolet sur la tête d'un Noir et prétendre qu'un spasme de l'index avait conduit à l'assassinat d'un innocent, une société où était considéré comme un crime de faire de l'auto-stop et de traverser la rue en dehors du passage pour piétons, et où la détention d'une graine de marijuana pouvait envoyer quelqu'un en prison pour des années…

Il apporte la preuve de la violence qui s'exerçait contre les femmes. Alors que d'autres écrivains noirs niaient ces mauvais traitements, Iceberg, lui, en plus de les décrire, allait jusqu'à reconnaître que lui-même les infligeait. Il y fait aussi la lumière sur la torture et le meurtre des noirs en prison, la mysoginie systématique et meurtrière, la violence physique auxquelles les prostituées étaient confrontées, le rôle manifeste de la police dans le maintien des activités criminelles aux Etats-Unis.



Bibliographie
- Pimp: The Story of My Life
- Trick Baby: The Story of a White Negro
- Long White Con: The Biggest Score of His Life!
- Naked Soul of Iceberg Slim: Robert Beck's Real Story
- Mama Black Widow: A Story of the South's Black Underworld
- Airtight Willie and Me: The Story of Six Incredible Players
- Death Wish: A Story of the Mafia
Doom Fox a été écrit en 1978 mais n’a été publié qu’en octobre 1998.

06/10/2007

Bob de groof

Bob, j'ai eu le plaisir de le rencontrer il y a une dizaine d'année, à Vilvoorde. Quand le tram arrivait encore jusque là, et que la séparation linguistique ne l'avait pas encore arrêté...
Avec Anto, on lui avait organisé une expo de ses totems et dessins, dans la galerie de Michel Ray, disparue depuis, sise en face de la maison de la poésie dans le passage qui débouche rue Quincampoix.


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LE VIN DES CRAPAUDS

Le Vin des Crapauds a été publié pour la première fois dans la collection Polder en supplément à la revue Décharge N° 81 par Jacques Morin en 1995. L'édition originale ne comprenait pas ces dessins de Bob de Groof, dessinateur dans la revue KITOKO JUNGLE MAGAZINE publiée à Vilvoorde par Guido kuyl et Guido Vermulen, mais ceux de Fatmir Limani lui aussi publié dans KITOKO. C'est pour rendre hommage au travail remarquable de Bob de groof qu'aujourd'hui je les publie avec ses dessins

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à Emir Kusturica pour Underground
à Jérome Bosch
à Goya




1


Un général de sa botte fourrageait dans une fourmilière prés du cimetière des esclaves noirs.
Sur le bout du pont il goûtait son tabac et pensait à des batailles factices.
La toute puissance entre ses mains, pétrisseur du feu, magicien de l'insolence.
Il réfléchissait à de chiennes alliances.
Bâtards grouillants sur des bateaux à la dérive, ou nus dans la forêt les déserteurs erraient et traquaient les rats musqués pour survivre.
Des soldats n'ont plus d'arbres pour veiller sur eux tandis que joue les écureuils de Central Park.
Quelle est cette peur qui hante ta maison général?
Tes esclaves auront une stèle n'est-ce pas, général?
Les écrans visitent le décor de l'enfer.
Les moteurs prêts à mordre tournent dés l'aube.
Ceux qui perçoivent les ténèbres à travers la peau de leurs gants me parlent.
Que sonne la charge des cavaliers livreurs d'orages.
Ce n'est pas un poème mais une agression envers ceux qui croiront ces futiles magiciens.


2


Du sang coulait des yeux crevés.
De ses mains écrasées elle le tenait dans ses bras et criait en entendant passer là-haut les insectes du désespoir.
Les voyants rouges allumés, les soutes ouvertes, riez, riez! Et que les bouches tordues mordent l'ordre du silence. Instants dépravés avant la mort du taureau.
Mange ton fils amère humanité et pose le couteau sur sa gorge.


3


Voilà la puissance entre vos mains.
Où sont les chants de la victoire?
Je ne reconnais rien qui m'appartienne.
La cendre a tout recouvert.

Dressées en l'honneur du sacrifice des statues de pierre en larmes.
Les fous agitent leurs crécelles et dispersent les lauriers des vendeurs d'horizon.
Dans mes visions cauchemardesques je traverse la ligne de feu, machette en main besogneux coupeur de têtes, nettoyeur de tranchées.
Le rideau rouge se lève sur un spectacle éternel.
Soient maudits ce temps, cette infâme cité construite avec des débris d'os.

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4


Ténébreux ouvriers de la mitraille, éclopés des bouges de la victoire, abeilles rutilantes percez les chairs.
Crachez sur l'amertume des âmes brisées.

Des squelettes de chiens aux portes des villages dégoulinants de vapeur et d'acide jappent d'effroi avec d'infernaux aboiements.
Bâtards pire que maudits qui jonglez avec le feu de mes mains je veux vous arracher les yeux.

De la terre fendue monte des langues de caméléons.
Des flammes vertes et phosphorescentes bruissent sous une marmite où cuisent des cadavres dépecés pour un festin anthropophage.
Le soir le fou se glisse le long des murs, ce gueux impardonnable refuse la danse des singes.


5


Bel acier cherche ta voie dans les entrailles, la viande chaude et le sang doux.
Couvre toi de gloire acier. Trempe ton fil dans le muscle et la gorge de la poupée.
Mouche noire au reflet d'argent voici ta terre.
Creuse tes tunnels dans la mort fertile.
Petite perle de nacre qui rend la viande propice à la multiplication des pains.
Cherche bel acier! Cherche!
Ton chemin dans ces carcasses.


6


Que brûlent les noms vénérés dans les batailles.
Le Tage charriera la pestilence du monde et le fleuve amour coulera rouge.
Je crains ne jamais pouvoir donner mon pardon à l'oeuvre de l'enfer.

Vagabonds en selle sur des chevaux de carton pâte, hardes de brouillard qui hantent de leur présence les chemins parsemés de clous.


7


Pourrais-je apaiser cette brûlure? Cette insouciance est en trop.
Héros dites-nous le prix de la vilenie et du mensonge!
La mort vous attendait translucide couverte de douces lumières.
Silhouettes pétrifiées témoins des nuits blanches.

Dites-nous la mémoire des ténèbres le voyage au bout, soldat inconnu.
Serrant ta défroque la peur au ventre allumes une cigarette et souviens toi.
De ces chants orgueilleux qui unissaient votre gloire.
Héros dites-nous le prix de la vilenie et du mensonge!

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8


Dans mes veines rentraient la froideur du métal et la pâleur de la lune.
J'avais si peur et si froid que je demandais pitié à l'ombre.

A la gloire du monde des paroles sans haine la tragédie des textes de mains offerte à un dieu sanguinaire.
Le grand silence de la bave entre nous a pris place je voudrais prononcer des mots à l'encontre du malheur.

Il serait si doux de décider d'un autre chant que celui de la plèbe couverte de mensonges.
Répandre d'autres croyances.
Je voulais du vin et du silence l'amertume des nèfles avant la gelée préférant fuir les heures du chaos et la grêle des mitrailleuses égrenant l'aube.


9


Plus rien n'étonne, ni la faim ni la peur.
Les flammes délivrent de l'amertume.
La parole n'a plus cours. Pestilences du monde.
Odeur de charognes et de cadavres en pourriture parfums de guerre, maisons brûlées.
Le deal des fous, l'horreur cotée en bourse.
Et moi qui me croyais idiot.

Répétition des tirs automatiques symphonie sourde du canon. Explosion féerique du massacre fusées éclairantes feux de Bengale. Impacts des balles traçantes. Staccato des mitrailleuses lourdes. Pointes aiguës des tireurs d'élite. Sifflement des projectiles perdus. Bal de nuit, tango de la mort. Riez squelettes, étreignez vos partenaires. Serrez les os de vos cavalières au fond des fosses communes.

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Carnage rieur, gaz moutarde hilarant... Plasma fumant tripes et boyaux s'enlaçant. Boue, fumier, ordure, foutre, merde, viol, torture: le régal des gourmets. Guerre, jeunesse du monde. Ces paroles n'ont pas plus de sens que ces actes, ils procèdent du même cauchemar. Refaire le devoir injuste, les plans faux. L'horreur ne faillit jamais. Béquille de bois, la vie n'est qu'une béquille de bois aux monstres bipèdes. Celui qui ne possède pas la peur ne peut que se reposer sur l'enfer.

Wall street et Nikkai, Cac Quarante, Dow-jones & Kopek, Rial, Escudos. La saga des couteaux le théâtre du devoir, le concert des nations, la patrie des sans abris caviar et champagne. Aka quarante sept ou Uzzi jolis prénoms pour une étreinte céleste. Où trouver refuge, fermer ses yeux boucher ses oreilles. Quand la force et le mépris s'unissent. Déjà mille fois entendue, la logique du jeu. Comment croire en ces vieux singes fourbes et niais qui ne souffrent pas de compassion?

Du poète c'est le lot que de la guerre devoir encore en extraire l'or de l'amour. Paroles graves dans ces heures de lampion. La fête donne les fruits amers de l'horreur derrière les façades désertes des villes mortes. L'humanité suffoque de ces ventres atroces de femmes violées, la vie survit. Ouvertes nos mains aux cendres qui nous privent de toute joie. Les récits viennent des racines de la haine, des regards qui déshabillent et tuent en silence.

Je n'ai pas souvenir d'un instant de paix, chaque jour déverse son lot guerrier et nous maintient la tête sous l'eau. Nous devons cesser de croire possibles la beauté et l'amour.

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10


Les combattants hantent en vain le domaine du sacrifice dressés au feu et à l'odeur de mort. Ils ont le vertige de l'innocence.

Cavaliers venus des terres perdues chevauchant le hasard, le désespoir au bout du sabre, fantassins des miroirs, bâtards en chasse. Le sang des martyrs, la folie des âmes.

Des femmes sur le champ de bataille cherchent leurs morts et psalmodient pour être délivrées de ces tyrans.
Ils voulaient la guerre ces ludiques imbéciles: qu'elle les emporte d'un voile.
Pas de tristesse seulement le désir d'autre chose qui persiste.
Sublime laideur et sa volonté d'oeuvre.


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30/09/2007

la vie aux indes (6)

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Photo Bénédicte Mercier

Ces mains qui sortaient de nulle part, émergeaient de ce mur de chair loqueteuse, comme si des cadavres se levaient de terre pour m’accaparer. D’un geste brusque, je me suis dégagé de l’étreinte maladive du mendiant et, d’une bourrade, je l’ai envoyé bouler. Il tomba à la renverse et ne bougea plus, il semblait mort. Les autres m’insultaient, me maudissaient et levaient leurs cannes en me poursuivant. Et je tentais de fuir en courant. Mais rien n’y faisait, je perdais pied comme retenu prisonnier par ce sol gluant. Pour fuir je les frappais d’un coup de bâton pris sur le passage à un policier. Et comme un dératé je courais, poursuivi par ces hordes de monstres.

Combien en ai-je tué, en les achevant d’un coup de gourdin derrière la nuque pour abréger leurs souffrances ou la mienne, en imaginant la leur. Leurs corps tordus me faisait si mal, leurs yeux hagards, brûlants de folie me heurtaient de plein fouet. Comment ont-ils pu survivre malgré tant de misères, de douleurs, d’abnégation. Il me semblait que si j’étais dans la même situation, j’aurais choisi de m’enfuir par la mer, de me laisser engloutir mais que jamais ma dignité n’aurait accepté une telle soumission. Et je savais que je me mentait. Je me savais identique aux autres humains, capables de tous les compromis pour arriver à mes fins, pourvu que je perdure dans ce foutoir. Et se penser par compassion à leur place m’effrayait autant que le spectacle de leurs moignons en guise de mains, de leurs pieds sans doigts, de leurs visages si laids aux faces creusées par la lèpre de leurs pansements sales sur leurs membres sectionnés. Comment supporter une telle vision sans s’écrouler. La lèpre leur a fait fondre le visage comme celui d’un grand brûlé et leur a rongé les cartilages, leur laissant un groin à la place du nez, une bouche de macchabée sans lèvres. Quand je les ai regardé, un haut-le-coeur m’a soulevé le ventre. Pourtant ils semblaient si heureux de me voir qu’ils joignirent leurs membres et me saluèrent à la manière indienne. Comment rendre un autre sourire au leur, qui me parurent si paisible, si doux. Ils m’observaient étrangement. Ils savent lire sur le visage la peur qu’ils inspirent et tentent de rassurer, d’apprivoiser. Pourquoi ne pas avoir fuit avant qu’ils n’arrivent jusqu’à moi et que leur regard ne me transperce ? Un fil m’a retenu auprès d’eux. Une étrange compassion a anéanti toutes mes certitudes sur l’existence. Ces êtres ne sont pas des singes mais des humains, ou ce qu’il en reste. Et cette laideur est fascinante d’étrangeté, car aucun regard ne m’a jamais semblé plus humain, plus doux, plus paisible, plus soumis à la loi de la pourriture de l’existence.
Et quand je me suis réveillé trempé de sueur, j’ai su que ce cauchemar n’en était pas un. La chance d’être passé à côté de toute cette misère m’a semblé si infime que le souffle du boulet m’en hébétait encore. J’étais bien en Inde et les pâles du ventilateur qui semblaient tourner à une vitesse accélérée étaient bien réelles.

26/09/2007

Les copains d'abord

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23/09/2007

Kérouac en Bretagne (épisode 3 et fin)

Par Alain Jégou

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De retour aux Etats-Unis, Jack retrouve Mémère et son univers familier, ses bouquins, ses manuscrits en cours de rédaction ou correction et sa machine à écrire.
Il en a marre de la Floride et décide de vendre sa maison de Saint-Petersburg pour aller s’installer dans le Massachusetts, au cap Cod, proche de la mer, de Boston où il espère se rendre de temps en temps afin de poursuivre à la bibliothèque de Harvard ses recherches sur ses origines celtiques, et de Lowell où il pense aussi revoir plus fréquemment la famille Stampas, ses plus proches amis d’enfance.
Il erre entre les bars de Hyannis, écrit Vanité de Duluoz et supporte placidement les humeurs et réprimandes continuelles de Mémère.
C’est à cette période qu’un autre breton, Youenn Gwernig, récemment exilé à New York, découvre inopinément un de ses ouvrages dans la vitrine d’un libraire, puis retrouve sa prose dans la revue Evergreen et décide de lui écrire par l’intermédiaire de la revue. Jack, enthousiasmé par sa lettre, lui répond illico et l’invite à venir le visiter à Hyannis.
Le grand Younn, comme le surnomment ses amis, vit dans le quartier de Brooklyn. Il est sculpteur sur bois et travaille à Manhattan chez un fabricant de meubles. Il dispose de peu de journées de loisir et doit négocier avec le boss pour obtenir suffisamment de temps libre pour faire le voyage au cap Cod. Il prétexte la mort d’un présumé cousin dans les forêts du Massachusetts.
Cumulant un jour de repos dominical et une perm supplémentaire accordée par son patron conciliant, il grimpe ravi dans le zinc qui doit le déposer à quelques miles de chez son futur ami.
Comme tous les exilés de la planète, Youenn Gwernig cherche la compagnie de ses compatriotes. Il fréquente les cercles culturels et associations multiples où se réunissent fréquemment les bretons de New York. Il retourne régulièrement en Bretagne. Cela fait déjà une dizaine d’années qu’il mène cette vie d’émigré volontaire.
Tout le long du trajet, il pense avec un peu d’appréhension à ce que va être cette première rencontre avec Jack, ce curieux écrivain américain affublé d’un nom typiquement breton. Il se demande comment il va être accueilli par le bonhomme. Il sait si peu de choses sur lui, sur son œuvre et sa vie. Juste un roman dévoré goulûment et quelques textes parus dans Evergreen, c’est peu pour faire connaissance. Sans ce nom repéré dans la vitrine et retrouvé au sommaire du magazine, sans doute ne l’aurait-il jamais découvert ni approché.
Jack, asticoté sans cesse par toutes sortes d’emmerdeurs, doit verrouiller sa porte et n’ouvre qu’aux amis proches ou livreurs attitrés. Ils ont convenu d’un mot de passe, un nom breton : Kadoudal, que Youenn devra brailler à tue-tête devant l’huis bouclé à double tour.
Arrivé à bon port, le grand gaillard de Scaër Finistère s’exécute de vive voix et v’là nos deux bretons d’Amerloquie qui se tombent dans les bras.
C’est pas discret leurs effusions et toasts tonitruants. Ca fait un de ces baroufs lorsqu’ils croisent le verre. Les mémés du quartier en tressaillent de frayeur. Les yec’hed mad ! déflagrants balancés dans les airs par le farouche guerrier de Scaër font dresser leurs bigoudis et cliqueter leurs dentiers. Aux accents inconnus du chant de beuverie du celte, elles s’imaginent scalpées, violées et torturées, victimes expiatoires de nouvelles guerres indiennes.
Soucieuses de préserver leur flasque intégrité, elles ourdissent en sourdine et sonnent la cavalerie.
Arrive un soldat bleu, solitaire-débonnaire, un poor lonesome hero sans sabre ni monture. Pas de charge ni de salve, il somme poliment les frères de sang breton de la mettre en veilleuse et poursuivre dans le tipi leur pow-wow délirant.
Pas franchement hostiles ni réfractaires atrabilaires, plus jouasses et expansifs que discourtois et agressifs, nos deux potes obtempèrent et vont d’un même élan, rouleur et bon marcheur, vers un havre isolé, conçu et adapté pour le genre de ramdam qu’ils comptent bien se payer.
C’est pas une maison bleue adossée à la colline mais un bar à billard où les mecs de Hyannis viennent picoler le soir et jouer dans le brouillard de leurs mégots de cigares. Jack y a ses habitudes. Il a posé sa marque sur la peau du comptoir. Ici, tout le monde s’en tape qu’il soit ou pas l’écrivain qu’il prétend, celui dont les livres sont traduits en plusieurs langues et lus dans le monde entier. Il est seulement un ex môme de Lowell Massachusetts, qu’a bourlingué partout, qu’est revenu au pays pour se pinter la fiole en leur bonne compagnie.
Après avoir longuement éclusé les bibines et eaux-de-feu coriaces de l’amitié, abondamment déblatéré avec les gars du cru, échangé quelques jolis coup de queue et hurlé victoire autour du green troué, inhalé suffisamment de volutes et remugles effrontés, lequel des deux a eu la barge idée d’aller fouiner en mer ? Clamer à l’océan leur ivresse de trouvaille et serments de revoyures ? Plonger en harmonie dans le flux immuable où paissent les baleines et se fondent les détresses ? Personne ne le saura, puisque Youenn m’a dit qu’il ne s’en souvenait pas.
Ce dont il se souvient, et avec tant d’émotion, ce sont tous les courriers, appels téléphoniques et rencontres qui ont suivi ce week-end mouvementé.
Lorsque Jack se marie avec Stella Stampas, sœur de Sebastian, son plus proche ami d’enfance, tué en Italie durant la guerre, qu’ils vont s’installer à Lowell avec Mémère, Youenn leur rend visite dès que son travail le lui permet.
Jack vient aussi le voir à New York. Ils fréquentent ensemble les bars louches et les boites de jazz. Jack, toujours trop exubérant et gueulard, est souvent à deux doigts de se faire corriger. Le grand Youenn en impose et veille sur lui. T’as trouvé un bon garde du corps dit Lucien Carr à Jack un soir qu’ils traînent tous trois ensemble du côté de Times Square.
Jack, désemparé, désespéré, torturé par ses visions et cauchemars, téléphone souvent au milieu de la nuit. Il délire et tient de longs discours, incompréhensibles pour la plupart, éructe et balbutie, se taît puis redémarre en un flux déroutant, poignant et fulgurant. Youenn est subjugué par la voix déchirante de son ami. Et cela dure souvent des heures. Il n’ose pas raccrocher, même en sachant qu’au petit matin il lui faudra se faire violence pour se sortir du lit et aller travailler. Il ne peut abandonner Jack en cet état de détresse immense, si proche de la mort.
Ti Jean est heureux de cette rencontre avec son copain de Bretagne. Il a besoin de liens fraternels, de partage et de chaleur véritables. Comme autrefois avec Sebastian Sampas, Allen Ginsberg, Neal Cassady, William Burroughs, John Clelon Holmes, Gary Snyder, Lawrence Ferlinghetti, et bien d’autres, il trouve en Youenn l’interlocuteur, le frère, avec qui tout partager et vivre sans retenue. Et ce gaillard-là, qu’est breton comme lui, le comprendra certainement mieux que tous ces intellos d’américains bon teint.
Youenn, qui doit retourner en Bretagne en l’été 1967, lui propose de l’y accompagner. Ils feront le voyage ensemble, jusqu’à Huelgoat. Au dernier moment Jack doit y renoncer. Mémère a été hospitalisée et ses éditeurs attendent le manuscrit de Vanité de Duluoz pour lequel ils lui ont versé des avances.
L’année suivante, Jack, Stella, Mémère et les deux chats, déménagent une nouvelle fois. Ils retournent en Floride, à St-Petersburg. Il écrit à Youenn que cette fois c’est O.K., il fera le voyage avec lui en Bretagne en l’été 1969.
Pas de manuscrit à rendre. Pas d’hospitalisation pour Mémère. Seulement en cet été 69, c’est lui qu’est au plus mal. Il meurt le 21 octobre au St-Anthony’s Hospital de Saint Petersburg.


Quand je tomberai
dans l’affre inhumain
de la mort vertigineuse
je saurai (si
assez malin pour m’rappeler)
que tous les tunnels
noirs de la haine
ou de l’amour dans lesquels
je tombe, sont,
au fait,
des éternités rayonnantes
et vraies
pour moi

184e Chorus
Mexico City Blues

21/09/2007

Passe Ouest

par Alain Jégou

J'ai eu le grand privilège avec Bénédicte Mercier -témoin photographe de la scène- de partir un jour en péche avec Alain Jégou et son équipage. Il faisait trés beau temps, la mer était calme depuis trop longtemps, raison pour laquelle la péche n'a pas été bonne. Travail d'homme de peine, paroles d'homme d'écume. A l'homme je rends hommage en vous offrant des extraits de son recueil, Passe Ouest qui vient de paraître... Une poésie qui sent l'iode, le poisson séché, le fuel, le café et le tabac, la sueur, la fatigue, la peur aussi face aux éléments, à la voix rauque et chaleureuse comme celle du marin de Lorient.


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Nous étions trois lycéens, particulièrement indisciplinés et fondus d’aventures marines, trois ados peu soucieux des frimas et perturbations pluvieuses, qui prenions régulièrement le chemin du port pour respirer la marée et nous mêler à la frange folklo des prolos de la criée.
Mélancoliques déjà de notre enfance révolue, nous marchions têtes baissées, cognant nos fronts volontaires aux puissantes bourrasques de vent, dans les rues de la ville endormie, sur les avenues désertes, les places engourdies dans la lumière blafarde de quelques réverbères anémiés, pour gagner le port de pêche où nous espérions trouver un boulot à notre portée, comme débarquer, déglacer ou laver les caisses et les paniers, dans le brouhaha de la nuit portuaire, les couinements des grues, les invectives, les gueulantes et les goualantes lancées par les dockers ou les trieuses, toute la faune énervée des hommes et des femmes qui s’activaient sur les gros rafiots ventrus, les quais ou la criée.
Nippés comme des clodos, des hobos, des brûleurs de dur, des poètes beat , des Kerouac, des Cassady, fonçant à tout berzingue dans la grande nuit américaine ou remontant la Troisième Avenue pour aller se jeter dans les volutes et les chorus d’un Harlem sauvage et passionnel, emmitouflés dans nos blousons et nos parkas, avec la même audace, le même désir fougueux, la même énergie surmultipliée, nous arpentions le pavé de l’Avenue de La Perrière, ombres mouvantes précipitées dans l’univers frisquet, pour accomplir notre grand destin aventureux.
Vers minuit, dans la cohue et le brouhaha , commençait l’embauche des dockers professionnels, puis celle des occasionnels et de quelques ados, manutentionnaires volontaires comme nous, lorsqu’il y avait suffisamment de boulot pour tous. Les yeux rivés sur le tableau des tonnages annoncés, nous tirions sauvagement sur nos gauldos puis recrachions de longues fumerolles bleutées, comme le faisaient tous ces mecs, ces durs à cuire aux trombines burinées par les vents, le sel et le jaja aigrelet de l’existence, en écoutant défiler les noms des heureux gagnants, puis les postes et les bateaux qui leur étaient attribués.
Parfois, dans les nuits de gros arrivages, nous nous retrouvions au pied des grues ou aux tables de triage, puis en fin de vente, la matinée bien avancée, à laver les caisses et le sol de la criée, vannés, lessivés, mais toujours satisfaits de l’effort fourni au sein du groupe , toute cette fratrie frappée que nous nous plaisions à fréquenter, en nous foutant bien de toutes ces médisances et mésestimes dont elle faisait l’objet, de tous les qualificatifs méprisants, injurieux, dont l’affublaient les bourges et les culs bénis de la cité.
En plus des quelques biffetons, l’argent de poche durement gagné, pour nous payer quelques toiles, bouquins, vinyles ou soirées dans les troquets bruyants du centre-ville, nos jeunes corps ,bouillant de fougue et de désir, exultant au contact des formes dévergondées de nos petites amoureuses d’un jour , nous avions l’impression de faire notre révolution en trimant avec les zonards et les loubards du port, toute la populace des marginaux de l’époque. Nous étions neufs, vrais, sincèrement éblouis et gourmands de vie, et nous pensions différemment, autrement mieux que nos parents.



Je n’ai pas oublié ces années où les navires étaient encore si nombreux que les derniers arrivés pour la vente du Pan coupé devaient attendre qu’une place à quai se libère pour pouvoir débarquer leur pêche, ou glisser leur étrave entre deux coques et mettre les gaz en puissance pour les écarter dans les craquements de bordés, afin d’aller coller leur proue au béton balafré.
Non plus l’ambiance survoltée qui régnait sous la criée, les appels et plaisanteries des mareyeurs et poissonniers agglutinés derrière les barrières en attendant le coup de sifflet annonciateur de l’ouverture de la vente de 5 heures. La ruée sur les caisses convoitées et les négociations houleuses qui s’en suivaient avec les patrons de rafiots pour décrocher le produit au plus bas prix.
Ni les vociférations et coups de gueule impressionnants, les rixes et bastons pour un emplacement, une caisse chavirée accidentellement ou un chariot subtilisé sournoisement. Le brouhaha, l’excitation, l’énervement et les corvées d’après-vente pour livrer les acheteurs, les magasins de marée ou les poissonniers ambulants avant qu’ils ne se trissent et embouquent l’avenue de la Perrière pour aller se jeter un grand crème, un verre de rhum ou de blanc, selon l’ appétence de chacun, avant de gagner leurs points de vente attitrés ou les chemins vicinaux de leurs tournées campagnardes.
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Conservé aussi en mémoire la précipitation des navires à quitter à nouveau le port, dans la nuit encore bien opaque, la boucaille ou les vents tonitruants, les intempéries ou les calmes plats, la froidure des hivers pince sans rire ou la moiteur des étés facétieux, pour atteindre les zones de pêche avant le lever du jour.
Pas oublié non plus les ventes de fin de semaine, les samedis surchargés lorsque toute la flottille se retrouvait bord à bord, pour inonder le marché de la manne grouillante et frétillante. Les tonnes débarquées, larguées à prix raisonnable ou bradées, selon l’humeur des acheteurs et les envies de leur clientèle, l’éternel problème de l’offre et de la demande.
La rage aux tripes et l’amertume au cœur parfois de voir le fruit de tant d’efforts et prises de risques finir dans les tinettes ou partir à la congélation pour un prix dérisoire. Mais comment prévoir ? (Je laisse aux gommeux des hémicycles et prétentiards des officines décisionnaires le soin de répondre à cette épineuse question . Ils ont sûrement quelques solutions toutes prêtes dans leurs attachés-cases , genre diminution de quotas ou destruction de quelques navires en sus, en omettant bien sûr d’aborder le problème de la concurrence des produits d’importation en provenance de pays où les marins sont payés à coups de trique pour naviguer sur des rafiots plus pourris que ceux qui se délitent depuis des décennies dans nos cimetières marins).
Emu aussi au seul souvenir de ce vieux qui trimballait son ennui sur les quais, un après-midi que nous rentrions de marée, ce vioque avec ses yeux bleus mouillés , sa voix cassée et son crâne déplumé, qui nous observa longuement avant de se décider à l’ouvrir et tenter d’instaurer le dialogue, posant quelques questions sur l’actualité du métier avant d’ évoquer ses propres années de navigation tandis que nous débarquions notre pêche. C’était un ancien bosco des chalutiers, qu’avait passé toute sa carrière, débutée à 15 ans, terminée à 55, à trimer et morfler dans le nord de l’Atlantique, entre Ouest Bretagne, Ouest Ecosse et Mer d’ Irlande. Un vioque bourlingueur à la carcasse usée par toutes ses années de galère, qui ne parvenait pas à réprimer ses émotions lorsqu’il me racontait son port de Keroman des années 50 et 60, comme « c’était grouillant de vie et débordant d’activités à l’époque », alors « qu’aujourd’hui, c’est tellement triste cette criée craspec et ces bassins sans navires ! » . Ca me touchait âpre ses propos et regrets. Je sais, la nostalgie c’est jugé plutôt nase par les temps qui courent où il est de meilleur ton de sprinter après la rentabilité, sans sentiments ni états d’âme surtout. N’empêche, j’oublierai jamais la conversation que j’eus en cet après-midi d’un certain mois de mai avec le vieux bonhomme nostalgique. Je comprenais tellement bien ce sentiment qui l’étreignait, cette si désagréable sensation de spoliation, toujours le même manque obsédant, la même impression de disparition absurde et le temps qui filoche sans espoir de retour, la vie qui nous fuit et toutes ces choses qui changent ou disparaissent autour de nous, qui mutent ou s’évanouissent pour nous rappeler à quel point nous sommes fragiles et périssables.
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Milliers d’heures égrenées à l’horloge de la criée depuis cette brève conversation. Bien des choses ont encore changé. La vente s’est informatisée. Le plus gros des acheminements se fait par camions. Les magasins de marée ont été transformés, modernisés, mis aux normes européennes. L’époque est férue de conformité, d’uniformisation et de normalisation. Honnis, exclus, broyés, soient ceux qui ne peuvent ou ne veulent se fondre dans le moule ! «Inconcevable ! Intolérable ! Comment peut-on tenir propos aussi rétrogrades ? » Beaucoup de navires ont été vendus ailleurs, offerts en pâture aux pelleteuses massacreuses, débités à la tronçonneuse ou au chalumeau, sabordés et coulés en loucedé dans un secteur choisi, sans concertation avec la profession, par les autorités du quartier, abandonnés à la vase des cimetières marins ou déposés sur des ronds-points au milieu de parterres de fleurs et de chiures de piafs citadins. Le vioque doit être mort aujourd’hui et c’est tant mieux pour lui. Il était déjà tant usé, déprimé, pas la tronche ni le cœur à faire un centenaire. Heureux qu’il n’ait assisté qu’au début de l’action de bouleversement et d’éradication .
Adaptés, intégrés, sortis bon an mal an de la marginalité, les survivants de la « filière pêche » ont dû serrer les dents, faire des concessions, s’asseoir sur certaines libertés pour conserver leurs permis de navigation et leurs licences d’exploitation. Restent les plus coriaces et suffisamment passionnés, ceux qui parviennent à oublier toutes les mesquineries et directives iniques pour continuer à naviguer leur vie sur l’océan géant. Ceux qui vivent le présent, sans souci du danger, avec la même passion que ceux qui les ont précédés. Sachant fort bien qu’une fois le port quitté, plus rien ni personne, même le plus pointilleux des inquisiteurs tourmenteurs, ne parviendra à leur pourrir le rêve ni altérer un seul instant leurs plus folles et somptueuses émotions. Une façon de raisonner, d’éprouver, de se comporter, qu’aurait certainement plu au vieux bosco nostalgique.

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Coincées entre la coque et le vivier, les couchettes s’imbibent et mouillent leur paillasse à chaque coup de roulis. Les paquets de mer et les embruns roublards, s’immiscent, pénètrent partout, sous les cirés, les vareuses, les pulls, les jeans et les sous-vêtements, s’écoulent le long des corps transis, assiègent le poste-avant, glissent sur les barrots de pont, imprègnent allègrement les duvets, les couvertures, les frusques de rechange et les taies bricolées.
Trempées, salées, craquelées, violacées, les chairs exsudent à leur tour leur excédent d’humeurs et de douleurs muettes. Trop exténuées pour se défaire de leurs enveloppes de toile et de tissus grossiers, ratatinées comme des sardines dans la saumure, usées, blasées, elles frémissent brièvement avant de s’écrouler dans l’humidité, les effluves de fond de cale et la froidure intruse qui investissent leur couche.
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Le crépuscule dissout toutes les esbroufes et tracasseries de la journée. Contrairement à tous ces gens qui redoutent l’ombre et l’opacité des nuits sans lune, il me plaît de naviguer à l’aveuglette, de tâtonner de l’étrave dans la vague fantôme qui vient froufrouter du suaire contre la coque errante, de sentir, pressentir, deviner, imaginer l’espace et me l’approprier sans aucune influence, le gérer à ma guise et contrecarrer au débotté.
Excitant aussi d’être bigleux lorsque tout s’agite et bourbouille dangereusement autour de soi. Plus angoissant pour certains, plus fascinant pour d’autres. Tant qu’à se colleter avec le spécieux des éléments, autant le faire dans les plus enivrantes conditions.
L’agressivité et la furie de mer trempées dans le brou de la nuit , n’ont plus les mêmes prestance ni transparence. Plus sournoises, plus insidieuses, elles peuvent paraître encore plus redoutables, ou captivantes, selon la façon que l’on a d’apprécier les qualités de la prestation.
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Refouler toutes les aigreurs et amertumes passées. Se refaire un faciès, une dégaine, une démarche, un discours, une devanture, une manière d’être et de se reconstituer dans l’ailleurs farouche, juste pour pouvoir s’accepter et s’immiscer de temps à autre dans le moule ridicule de la conformité.





Après des années d’efforts et d’inconfort, de mistoufles et d’effritements, des marées de violences et d’écoeurements , d’émotions et de fascinations, avec tout le lot de petites joies dérisoires et de sentiments d’accomplissement poilants. On a eu beau dire et gémir, hâbler et s’emporter, médire et maudire, c’est pourtant sur la mer, seulement là, qu’on a pu goûter au chiche bonheur de se sentir entier. Pour vivre, pas mieux mais différent.






N’importe quel soliloque étranglé par le temps, le cri d’intempéries aux mœurs dissolues, l’hululement des vents et l’obsédante harangue du flot intransigeant.
N’importe quelle méditation sabotée par la clameur des orages gougnafiers, la méchante mélopée des nues exacerbées, le swing des ciels de grêle, le rut des foudres et des antiennes, les crissements, craquements, claquements de tons des ondes et des ondées, le tempo délirant des forces subversives.
N’importe quelles sensations affectées par la hardiesse des agressions, l’ampleur des dépressions, l’afflux de haute tension et le chahut énervant.
N’importe quel pet de plombs possible en n’importe quelles conditions de ciel et d’océan. Juste dit pour obtenir un chouia d’attention et de compréhension. Pour ne plus subir seul n’importe quelle déveine, naufrage ou débine de sentiments.
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Lorsqu’on se trisse vers un ailleurs c’est toujours avec l’espoir de trouver un brin de bien-être ou de plénitude en sus, du moins quelque chose qui pourrait y ressembler, comme une espèce d’équilibre, de sérénité à deux balles, susceptibles de combler nos lacunes et lézardes existentielles .
Lorsqu’on se lance dans l’aventure, décide de tout laisser derrière soi pour entreprendre le voyage, on a toujours cette naïveté d’y croire. On imagine et magnifie. On occulte la fatigue et les embûches, se débarrasse de l’anxiété pour se berlurer le méningé, ne plus voir que le choucard côté des choses, les belles miches de la vie nouvelle qui nous attend à l’arrivée.
Lorsqu’on met son sac à bord d’un rafiot de pêche, c’est aussi pour se payer une bonne tranche de dépaysement, une espèce de dinguerie, de folie furieuse, susceptible de nous faire oublier tous nos emmerdes existentiels. On pourrait, à condition de ne pas craindre de passer pour un vantard ou un débile profond, comparer aussi cet embarquement-là à une espèce de quête d’évasion, de plénitude, avec quelque âpreté en sus, juste pour le fun et la beauté du geste.
Même le cerveau méchamment secoué et arrosé, ça reste quand même une somptueuse expérience, à condition qu ‘on ait suffisamment de résistance et d’obstination pour continuer à s’en persuader. L’illusion grassement nourrie pour triompher du maousse blues aqueux, c’est pas pour rien qu’on entretient la chose, qu’on continue à se leurrer et sublimer envers et contre tout. La seule façon sûrement de ne pas être définitivement largué.
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Baratin du tintouin mutin dont il est de bon ton de s’extasier lorsqu’on a les pieds au sec et le cul bien calé dans le moelleux d’un canapé sis derrière la baie vitrée d’une villa ou la banquette d’une bagnole aux essuies-glaces actifs garée sur un parking du bord de mer.
Et aussi la démesure, le chaos hystérique projeté grandeur presque nature dans les cerveaux confits. Une salle obscur ou un écran de téloche, rien de tel pour se fader le grand frisson, le pif bien carré dans l’haleine d’infini et les châsses enchâssées dans le décolleté des vagues siliconées.
L’aventure à portée de main et d’esprit, par l’entremise de quelques clichés et scènes de pêcheries mouvementées. Décor ad hoc pour frimeurs en quête de sensations fortes. Rêveurs, chabraques mais pas téméraires, toujours en mal de sensationnel virtuel.
Le culte du héros ordinaire, le type un peu brindezingue, qui se collète avec un univers hostile, ça fait ardemment saliver, s’extasier les illuminés, beaucoup moins ceux qu’ont réellement endossé la défroque du fêlé.

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Entretien avec Slaheddine Haddad publié le 30 septembre 2004 dans le quotidien tunisien Le Renouveau.

S.H. - En avant-propos de votre Carnet de bord, IKARIA LO 686 070, on peut lire les lignes suivantes : « puisse ce mince témoignage vous permettre de découvrir et connaître un peu mieux cet univers qui fut le mien durant toutes ces années, et le demeurera tant qu’il me restera une goutte de sang iodé pour faire naviguer le cœur en cet étrange et fascinant ailleurs »
C’est toute une vision du monde que vous nous révélez et on a comme l’impression que dans une mer le ciel n’est pas le seul à se refléter ?

A.J. - Oui, c’est toute une vision du monde, plutôt d’un monde, si peu ou mal connu, que j’ai voulu faire découvrir au lecteur, en relatant les faits et gestes, les attitudes et âpres aptitudes d’un univers mouvant et diantrement émouvant, fait de tumultes, d’affrontements, de douleurs et de violences, de fracas et de turbulences, mais aussi, de temps à autre, de bonaces, de quiétudes, de bonheurs paisibles et de sérénité suave, un monde qui, tour à tour, bouillonne et vitupère, s’exalte et exulte, roule et houle, miroite et ondule, chamarre et réverbère, pactise ou exaspère, loin les cités et le staccato des mouvements de la vie ordinaire.
C’est « cet étrange et fascinant ailleurs », ces étendues marines de l’Atlantique Nord, avec leurs frasques tempétueuses et sautes d’ humeur fréquentes, et toute la fascination qu’elles font déferler dans le cœur des hommes qui sont assez fous, passionnés et téméraires pour y fourvoyer leur vie, qui font la matière première de ce livre.

S.H. – Ce qui frappe dans vos écrits, c’est cet amour démesuré pour les choses et les hommes de la mer que la houle n’arrive pas à défaire.

A.J. – La résistance, autant physique que mentale, la maîtrise de soi et l’obstination sont les qualités primordiales dans notre métier, aussi le respect et la conscience permanente de la puissance des forces qui nous entourent. Il n’y a aucune chance de survie dans ce boulot sans un minimum d’humilité. C’est tellement disproportionné ! Il faut savoir se faire accepter, tolérer, par le flot. Pas de fanfaronnades ni d’esbroufe, surtout pas ! C’est une histoire de passion et d’attraction entre l’homme et l’élément, deux natures résolument ardentes et solitaires qui se confondent dans le fracas et la démesure.
On ne gagne jamais contre la mer, on observe, on soupèse, on évalue, on négocie, on agit et manœuvre du mieux qu’on peut et c’est toujours elle qui décide de l’issue de la partie. Lorsqu’elle veut engloutir et défaire, rien ni personne ne peut l’arrêter ni se soustraire à son étreinte meurtrière. Elle peut être particulièrement cruelle, implacable et injuste, et c’est à nous de composer et réagir en conséquence, à nous de nous adapter pour durer.

S.H. – Cette alternance entre la pêche et l’écriture (deux activités complémentaires) a été rompue depuis quelques mois puisque vous avez décidé de quitter une mer qui elle, ne vous a point quitté. Comment vivez-vous ce semblant de divorce ?

A.J. – Je ne pense pas qu’on puisse comparer ma cessation d’activité professionnelle à une espèce de divorce entre la mer et moi. J’ai seulement cessé de naviguer à la pêche, mais ne me suis pas éloigné d’un pouce du rivage qui m’a vu naître. Trop accro à cet environnement-là pour parvenir à respirer et exister ailleurs.
C’est très éprouvant ce métier, physiquement surtout. Le corps souffre de tous ces frimas, intempéries, coups de tabac, qu’il subit inexorablement. Au fil des années, la charpente craque et les articulations ont de plus en plus de mal à remplir leur fonction, le moindre effort peut se transformer en véritable calvaire. Passé le cap de la cinquantaine peu sont ceux qui peuvent se targuer de ne point souffrir de cette oxydation de la carcasse. Comme les vieilles coques, nos abattis rouillent et se détériorent sous l’effet de la corrosion, des embruns et des vents.
L’esprit aussi est souvent mis à rude épreuve. Non seulement la tension permanente causée par le poids des responsabilités à bord, la tenue du navire et la sauvegarde de l’équipage, le choix des zones de pêche, l’importance des captures à assurer pour préserver la rentabilité de l’entreprise, mais aussi le bras de fer constant avec les administrations et organismes communautaires européens, les contrôles en mer et à la criée, les décrets et directives iniques et inappropriés, ont eu raison de mes enthousiasme et détermination. Après une trentaine d’années consommées sur le flot déjanté, il m’a paru plus judicieux de jeter l’éponge que de m’obstiner à poursuivre une aventure exténuante qui m’apportait désormais plus de tracas que de joies.
Je m’investis un peu plus dans l’écriture à présent, tout en conservant un œil sur l’océan qui roule et gronde immuablement sous mes fenêtres.

S.H. – Prendre le large, c’est comme aller au front, pourtant il doit exister une différence, un sens ?

A.J. – A chaque nouvel appareillage, lorsqu’on largue les amarres pour gagner le large, comme l’environnement nos sentiments varient selon les saisons. Ce sont les conditions météorologiques et l’état de la mer qui déterminent l’état d’esprit de l’équipage.
En hiver, il est toujours difficile de devoir tout quitter pour aller mettre son existence en péril dans la nuit froide et venteuse, aller se colleter avec un océan particulièrement irascible et violent, mais une fois le cap affiché, le port laissé loin derrière, les souvenirs de quiétude et de confort estompés, lorsque l’étrave pioche dans la vague énervée, ce sont toujours l’excitation et le désir de surpassement qui reprennent le dessus.
Je n’oserais comparer la mer à un champ de bataille, car les risques de s’y faire tuer sont tellement moindres ! Au front, la mort peut survenir de n’importe où et à tout moment. Sur l’océan, même dans les pires conditions, lorsqu’on a suffisamment d’expérience et de vivacité, il est toujours possible de pressentir le danger, de voir venir la déferlante assassine, et de faire l’impossible pour lui échapper. En mer, il y a la vie, fougueuse, intempestive et majestueuse, qui peut de temps à autre se révéler dangereuse. Au front, il n’y a que la mort, sinistre, sournoise et répugnante.

S.H. – Toujours dans ce carnet de bord, vous dites : « La mer est une femelle exclusive et démonstrative, aguicheuse et embobineuse, embosseuse et dévoreuse. (p.43). Elle nous suce les sangs, nous vampirise et se nourrit de toutes nos forces vives ». En terminant la lecture du carnet de bord, on a quand même cette vive impression que la mer est plus que prenante pour le pêcheur que vous êtes, ne laisse aucune alternative ?

A.J. – Je me permets de comparer la mer à un personnage féminin, un être particulièrement présent, exclusif, absolu et véhément, parce que c’est ainsi qu’elle m’est toujours apparue. Lorsqu’elle m’a mis le grappin dessus, j’ai compris que c’en était fini de mes ternes insouciances et libertés factices. Pas de demi-passion possible, à la vie-à la mort dans la beauté sublime de ses galbe et rondeurs, ou le minable ennui dans les paysages mornes, frigides et figés de quelque campagne ou cité. J’avais le choix des épousailles, mais la mariée était si séduisante que je n’ai pas hésité un seul instant à m’embarquer avec elle. C’était la plus folle décision que je puisse prendre , mais je ne l’ai jamais regrettée.

S.H. – Qui est Alain Jégou, un pêcheur-poète ou un poète-pêcheur ?

A.J. – Et un pêcheur-pécheur aussi bien sûr, puisque avant tout humain parmi les humains, frère de tourments et de douleurs de tous les êtres égarés dans la folie des temps, luttant pour leur survie sur tous les continents et toutes les mers de la planète Terre.

ESSAI NON TRANSFORMABLE

Notre P'tit Ballouhey Hebdo.....

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17/09/2007

Kerouac en Bretagne (épisode 2)

par Alain Jégou

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Muni de son billet d’Air Inter pour Brest, il sirote joyeusement quelques bières et cognac dans les bars de l’aéroport d’Orly, rate son avion pour une stupide envie de pisser, et se retrouve bien marri, sans valise, contemplant dépité le zinc glissant sur le tarmac pour gagner son couloir d’envol.
Pas d’autre solution que se rabattre sur Montparnasse et sauter dans l’express pour poursuivre sa valoche et l’aventure bretonne. L’ex serre-freins de la Southern Pacific s’installe peinard entre un curé de cambrousse et un biffin blondin sur la banquette verte du compartiment de 2e classe.
Terne des adjas et de réciprocité aventurière, l’ambiance croupit dans la mouscaille et le mutisme forcené. Il cherche le dialogue et ne récolte que quelques regards fuyants.
Le Paris-Brest n’est pas le Zipper d’Arizona. Pas de hoboes planqués derrière les pylônes en attendant de sauter sur les wagons en mouvement, pas de voyageurs glandeurs, de brûleurs de dur, de bhikkus en éternelle partance pour quelque horizon supposé plus clément. Rien que des bobonnes et leurs chiards grincheux, des matafs, des troufions, des étudiants studieux, des paysans rougeauds, des vacanciers pâlots et des représentants de commerce.
Prolixe et facilement liant, Jack s’acoquine avec un gars du cru, un rennais, un assoiffé chronique, aussi atteint que lui. Ils fraternisent et se pintent éperdument dans le wagon-restaurant.
Le gars descend à Rennes. Jack continue à boire en reluquant de son œil schlass les lumières éparses qui éclairent subrepticement la sombre et mystérieuse campagne bretonne.
Au terminus à Brest, il est sévèrement blindé lorsqu’il glisse sa carcasse lasse et titubante dans la sinistre nuit emboucaillée, une espèce de cinglé, avec un imperméable et un chapeau errant sur le bitume et les pavés trempés de la rue de Siam.
Les cafetiers lui tirent la tronche. Les hôteliers lui ferment la lourde au nez. No place to go. Même pas une boîte de jazz où boire du bon whisky, fumer quelques Lucky, en écoutant de la bonne, louf et poignante musique, où s’éclater en consommant le be-bop à même le pavillon du sax ténor ou le jeu cascadeur des doigts du pianiste. Aucun havre familier où larguer son spleen et relâcher en bonne et chaude compagnie, échanger quelques joints et chorus choucards, se sortir du suif existentiel en se plongeant la tronche dans des sons dingues, des trucs à la Lester Young, Thelonius Monk ou Charlie Parker, ce vieux Charlie, évadé de ses affres et déglingues, libéré de son Camarillo de merde, revenu de la mort pour souffler rien que pour lui, faire fuir tous les esprits sournois et malfaisants collés à ses basques en déroute, d’un seul flux de son saxo cool, niquant l’ambiance tocarde inhérente à la ville. Aucune chance de tâter de cette munificence-là. Ici, on n’a jamais vu personne ressurgir de la tombe pour des motifs aussi futiles que souffler dans une espèce de biniou coz en métal doré, faire la bamboula en se piquant le pif au lambig étoilé et en fumant des espèces de clopes bizarres qui font exorbiter les châsses et brouiller les idées. Ici, en ce pays dévot et respectueux des traditions, on a une bien plus noble idée de la résurrection.
Jack est donc condamné à passer sa première nuit bretonne dans la solitude des ruelles à apaches, effrayé par la brume océane et le calme troublant des quartiers louches qu’il traverse. Les rives de la Penfeld ne ressemblent en rien à celles de l’Hudson River et les réverbères anémiés de la place de Plougastel aux néons pétulants de Times Square. Les marlous qui y font michetonner leurs gueuses n’ont pas l’œil fellaheen des petites gouapes new yorkaises.
Il se croit victime d’une machination, d’un complot, que quelques malfrats bretons, dissimulés dans l’ombre des porches, projètent de l’estourbir pour lui dérober son fric. Désemparé, paniqué sur ce terrain lugubre et hostile, il court chercher assistance et refuge à la gendarmerie.
Ce poltron de Breton (moi) dégénéré par les deux siècles passés au Canada et en Amérique ! … ce farceur de blagueur des galeries d’art de New York qui s’en va pleurnicher dans les commissariats…se moque-t-il de lui-même dans le Satori à Paris.
Jack n’hésite jamais à dévoiler ses moindres faiblesses et étranges traits de caractère, faisant œuvre de toutes ses expériences et ne dissimulant rien , même des plus infimes détails, ne maquillant jamais ses réactions et sentiments en toutes circonstances, n’hésitant pas à rire et se moquer de lui-même lorsque ses attitudes et réflexes lui paraissent ridicules. Jusqu’au boutiste dans le don de soi, toute son œuvre est un strip intégral, une mise à nue sincère, en même temps qu’une mise à mort bouleversante.
Réfugié dans un hôtel de passe où l’ont conduit les cognes, Jack trouve enfin un peu de sérénité et de repos physique. Quelques heures seulement avant que les scènes successives de crapahutages torrides produites dans les chambres voisines ne viennent troubler son sommeil, et ses irritations du gosier lui rappeler sa proche bamboche passée.
Une mousse alsacienne et quelques tartines abondamment beurrées- salées en guise de petit dej. Et vl’à notre grand auteur canadien-français-breton-américain requinqué pour un temps, remis sur ses cannes d’ex footballeur universitaire, prêt à arpenter le pavé brestois. Visiter la ville ? Faire du tourisme ? Aucun intérêt ! Sa préoccupation immédiate : trouver un bar où s’approvisionner en cognac et le bureau de la compagnie aérienne où récupérer sa valise et prendre un billet pour le premier vol direction Londres ou Paris, se tirer de cette maudite city, aussi gaie que le mont de la Désolation et attirante que le Spectre de la Susquehanna.
Aussi séduisants que soient l’art et la culture, ils sont inutiles s’il n’y a pas la sympathie. – Toutes les joliesses des tapisseries, des terres et des peuples : - aucune valeur, aucune, sans la sympathie. Et Jack n’éprouve aucune sympathie, et n’en perçois aucune non plus émanant de cette ville frigide et indifférente à ses boires et déboires. Cependant, il a fait le voyage pour retrouver traces de sa famille, alors acceptant la proposition du bistrotier-bookmaker Fournier de prendre rendez-vous avec un certain Lebris, restaurateur de son état, choisi au hasard parmi tous les Lebris figurant sur le bottin téléphonique, il se rend à l’auberge du lointain cousin prénommé Ulysse.
Un curieux paroissien que cet Ulysse, qui le reçoit avachi sur son pieu, scotché entre une bouteille de cognac et un paquet de cigarettes. Jack délire sur la physionomie du bonhomme, l’approche circonspect, puis sympathise prestement dès qu’il l’invite à goûter à son cognac. Les deux hommes sirotent et papotent en toute amitié, comparent leurs généalogies et passions littéraires avec le même entrain. Lebris de Kerouac et Lebris de Loudéac, deux hobereaux à la mode de Bretagne, pareillement fascinés l’un par l’autre, délirant à plein tube sur le même ton enjoué, ironiquement châtié et drôlement élégant.
Ulysse Lebris de Loudéac n’aura aucune révélation capitale à faire à Jean-Louis Lebris de Kerouac concernant ses origines, mais les deux hommes auront certainement eu plaisir à se rencontrer.
Replongée houleuse dans la lumière et le flux bigarré de la rue de Siam. L’esprit échauffé et les guibolles flageolantes, Jack traîne sa valoche et ses pensées lourdingues, vers la gare fugueuse. Il voit trouble et la sueur lui fait palpiter le cœur. Il s’essouffle, clopine, peste et rate son train. Nouveau ratage pour un voyage raté, une quête manquée pour faute de sympathie et de reconnaissance mutuelle entre un pays et le plus désespéré de ses fils prodiges.


Dessin Yves BUDIN
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14/09/2007

la vie aux indes (5)

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Photo: Bénédicte Mercier

Au bureau de l’administration des visas, on l’a fait asseoir et attendre un long moment avant que son dossier ne soit consulté par un agent administratif qui ne se distinguait en rien d’un autre. Derrière l’homme assis à un bureau crasseux, des piles de papiers dans des étagères, rangées par mois, par années, et par lettres alphabétiques, s’entassaient. Tous ces dossiers avaient la même couleur kraft, étaient écrits d’un même stylo avec une écriture régulière et semblaient déjà usagés même lorsqu’ils étaient encore neuf. Les feuilles étaient reliées entres-elles par une ficelle de cuisine.
Sa pile de dossiers posée à coté de lui, le fonctionnaire l’ignorait. Avec une lenteur inimitable, il souleva chacun des feuillets, les lus et appliqua son tampon sans produire de bruit. Le ventilateur pour ne pas éparpiller les dossiers ou pour garder l’allure de sérénité qui se dégageait du lieu tournait très lentement aussi. Punaisé au mur ; un portrait de Ganesh badigeonné de taches safran. Des toiles d’araignées s’y accrochaient ainsi qu’à chaque angle de la pièce. Aucun mobilier neuf, des meubles et des chaises en bois aux accoudoirs absents. Le sol était gris, les murs gris bleu passé. Pas de carreaux aux fenêtres, seulement des grilles.
Dans cette absence de mouvement son attention a été attiré par un tout petit insecte qui marchait sur le col de chemise du fonctionnaire. Il l’observait avec une telle insistance que cela incita le rond de cuir à regarder. Un pou s’y déplaçait lentement. L’homme le vit aussi, le pris entre ses doigts et l’écrasa entre ses ongles noirs sans autre façon.

11/09/2007

KEROUAC EN BRETAGNE (épisode 1)

Par Alain Jégou

N.B. Ce texte a été publié pour la première fois par les éditions Blanc Silex


“Little boys are angels crying in the streets waiting for green lights”

« Si qui que ce soit me dit que je me berce d’illusions ou que j’ai la « prétention de posséder un esprit supérieur » ou encore que j’essaie de « m’élever au-dessus du peuple », comme Le soutient Mon père, je leur dirai que ce sont Des idiots et je continuerai à écrire, à étudier, à voyager, à chanter , à aimer, à voir, à écouter et à sentir… »
Jack Kerouac

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Tant de choses ont déjà été dites, écrites, rabâchées sur Jack Kerouac, sa vie, son œuvre. Des témoignages, des études, des suppositions, des affirmations, des allégations, tout un monceau de propos et publications, sincères et fraternels pour quelques-uns, gommeux et péremptoires pour la plupart, étalés sur les rayons encombrés des échoppes cultureuses.
Les spécialistes ont déjà bien bossé, brossé Le portrait et trifouillé tout leur soûl en l’âme bizarroïde du pseudo « pape de la beat generation ».
Comme pour Rimbaud, Artaud ou Céline, ces déjantés géniaux et énigmatiques de la littérature mondiale, Des milliers de pages tentent de décortiquer Le pourquoi du comment et Le comment du bagout poignant de Jack, l’ex môme de Lowell Massachusetts, devenu par la puissance de ses proses et poésies, un Des plus grands auteurs du vingtième siècle. Pas un jour sans une ligne ou un article de presse consacrés à son phrasé époustouflant ou à son personnage déroutant.
« Alors, à quoi bon en rajouter ? » me direz-vous, avec la pertinence qui vous caractérise, cher lecteur taquin mais non moins adoré. Je n’en sais trop rien, je vous l’avoue sincèrement. Sans doute l’irrésistible besoin de paraître et faire à Mon tour Le malin en ajoutant Mon blaze breizheux à la longue liste Des amoureux de It Jean Le fondu fulgurant. Ou l’incoercible désir de remettre quelques cloche-
Tons et carillons à l’heure, de réagir à certaines affirmations et revendications irritantes Le concernant. Ou simplement de vous dévoiler, avec la maladresse et la fougue puérile qui me caractérisent, à quel point je me suis entiché de cet auteur et de son verbe poignant.
Je tiens, avant d’entamer Mon laïus broussailleux, afin de clouer Le bec à tout intégriste grincheux ou pointilleux notoire, soucieux de me chercher quelques poux en tête, à informer Le lecteur que je me suis permis quelques petites espiègleries en reprenant Le fil Des mésaventures brestoises du Sieur Jean Le Bris de Kerouac. Quitte à broder et m’éclater Le baragouin sur quelques faits et gestes du ci-devant baron, j’ai préféré m’engaillardir sur as prose du Satori à Paris plutôt que m’appesantir en quelque méticuleuse et ennuyeuse relation historiquement correcte. Les heureux protagonistes de cette rencontre historique me Le pardonnent.

Jack Kerouac et la Bretagne ? Quel curieux deal entre ces deux-là ? Quels liens étranges peut-IL y avoir entre l’écrivain nord-américain et la Terre de ses lointains ancêtres ?
Quel rapport entre nous, arrimez à Notre vioque caillou armoricain, et Jack Le hobo courseur de nuages et espaces amerloques ? Sûrement plus d’affinités et de passions communes qu’il n’en pourrait paraître au premier abordage.
D’aucuns NE voudraient de Jack retenir que la bio farfelue et ambiguë, ses frasques et attitudes contradictoires, son caractère fantasque et ses emportements lunatiques, ses débordements et comportements dérangeants, ses crises de mysticisme baroque, ses beuveries et décollages effrénés, oubliant ou occultant délibérément l’essentiel, as prose prodigieuse, son tempo convulsif, as rythmique fantastique.
Jack Kerouac EST avant tout un écrivain, et l’un Des plus grands. Il serait bon que certains cessent de vouloir Le faire passer uniquement pour l’auteur phare d’une génération, Le grand frère Des hippies, Le routard rebelle, chef de file de la contestation étudiante, de tous les mouvements mutins de l’Amérique postmaccarthyste, Le chantre de toutes formes de défonces artificielles et provocs sexuelles. Récup minable et réductrice, cette image racoleuse, arrangeante pour les fourgueurs de mythes juteux, les marchands de tee-shirts, posters et autres gadgets contre-culturels, comme pour certains biographes scrofuleux du bulbe ou producteurs-rappeurs de sitcom littéraires.
Des multiples ouvrages qui lui Ont été consacrés, ceux de Ann Charters, Gerald Nicosia , de Yves Le Pellec et de Victor-Lévy Beaulieu contiennent, à Mon Avis, les propos les plus intelligents et perspicaces qui aient été écrits sur Kerouac.
Ann Charters a rencontré Jack et travaillé avec lui sur as biographie. Gérald Nicosia a longuement enquêté auprès de tous ses proches. Il a recueilli une Somme considérable d’anecdotes et documents qu’il nous dévoile et fait partager en y incluant tout Le respect et l’admiration éprouvés pour l’écrivain Le plus novateur de son époque. Le Pellec et Beaulieu se sont baladés et engagés avec la même passion dans l’œuvre singulière, inclassable, erratique.
A gauche comme à droite, Kerouac EST vilipendé ou ridiculisé, dénoncé comme « barbare », « ignare », petit-bourgeois dépravé, dangereux délinquant, propagandiste subversif, agent de décadence, ferment d’obscénité, etc. Le caractère grotesque de tels jugements saute aux yeux de qui connaît un tant soit peu l’œuvre de cet auteur qui était Le contraire même de tout cela : romantique, timide, hypersensible, passionné de littérature, de bibliothèques et d’encyclopédies depuis l’enfance, et surtout solitaire, individualiste, étranger à toute théorisation. nous dit Yves Le Pellec.
Son succès grandissant, les mêmes qui l’accusaient de toutes ces turpitudes et infections mentales s’acharnèrent à glavioter sur ses écrits et dénigrer leur inventivité.
Les plus grands auteurs ont toujours inquiété et attiré sur leurs œuvres et personnalités les plus viles et violentes critiques. Pour les bien assis et les laborieux encartés, le talent est une tare, un défi qu’il faut réprimer, une provocation envers la bienséance et la reconnaissance officialisées.
Kerouac n’a pas échappé à la meute et ses attaques perfides. Barbare, ignare, dépravé… lui le plus ému, sensible, douloureux et passionné des êtres, Ti-Jean l’archange vagabond aux ailes alourdies par la poussière des highways, les escarbilles des locos, le poids de ses angoisses et visions, et l’agressivité permanente du monde, l’idéaliste convaincu, assoiffé d’absolu, bourré d’indulgence et de compassion, seulement désireux de témoigner, de s’expurger de tous ses démons et tristesses, de devenir l’égal des Melville, Céline, Emerson, Whitman, Thoreau, Dostoïevski…un auteur à part entière, reconnu pour tel et aimé par tous.
Pour obtenir ces reconnaissance et amour, il n’a reculé devant aucun sacrifice, cramant délibérément toutes ses forces vives aux braises corrosives de toutes formes d’ expériences , poursuivant sa quête d’absolu en vivant, à l’image de Rimbaud, « le long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Alcool, benzédrine, cannabis, peyotl… Kerouac a tout expérimenté, et à forte dose, afin de produire et soumettre au monde son œuvre débridée. Des nuits et des jours sans sommeil ni repos, dopé au rythme saccadé de son Underwood, aux volutes concentrées de mégots inextinguibles et aux rasades de cognac et whisky vivement et régulièrement ingurgitées.
Douze livres écrits en seulement sept ans, des millions de signes arrachés aux multiples tourments et frénésies nocturnes. Tout cela dans le silence et le mépris général des éditeurs sollicités par lui ou son ami Allen Ginsberg , tous ceux qui ont sûrement regretté après coup d’avoir manqué le coche en refusant les écrits de cet auteur dont les ouvrages se vendent aujourd’hui à des millions d’exemplaires partout dans le monde, dont les manuscrits originaux atteignent des sommes considérables, indécentes, dans les ventes les plus courues de la planète. On the road , le manuscrit en rouleau de Jack et celui du Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline ont été vendus à quelques semaines d’intervalle, chacun pour plusieurs millions de francs ou dollars, dans des galeries huppées où ni Céline, ni Jack, n’auraient été autorisés à pénétrer en leur fin de carrière dérangeante, achetés par des peigne-cul bouffis de fric et de suffisance qui, croisant nos deux énergumènes sur quelque trottoir de Paris ou de New-York City se seraient vivement écartés de ces êtres craspecs et cintrés.
Lorsque vinrent enfin le succès et la reconnaissance, si longtemps attendus, Jack était épuisé, bouffé par ses années de dérives, défonces et travail de création intensive.
Il vécut très mal tout le cinoche imposé par les médias, ses éditeurs et ses lecteurs, tous excités par sa soudaine notoriété. Il essayait, tant bien que mal, de faire bonne figure et de ne pas décevoir. Il était trop chaleureux, trop cordial et attentif, soucieux de ne blesser personne, au point de préférer se détruire en ingurgitant d’importantes quantités d’alcool avant chaque lecture ou interview plutôt que de se soustraire à toute curiosité malsaine et marques de sympathie douteuse.
Venus trop tardivement, le tintamarre et la gloriole médiatiques, les feux de la rampe braqués sur son œuvre et sa personne, l’emmerdaient profondément. Embringué définitivement dans son trip solitaire, il était loin, très loin, de toute cette agitation excessive.
Et personne, surtout pas les mômes qui venaient le harceler jusque dans sa chambre à Saint Petersburg, Hyanis ou Lowell avec ses bouquins enfouis dans leurs poches de parka, leurs sigles peace and love peints sur le front ou tatoués sur leurs bras, ne comprit à quel point il aurait aimé qu’on lui foute la paix.
Et tous d’en rajouter sans cesse, de vouloir le rencontrer, le toucher, se pinter avec le grand écrivain, l’auteur d’ On the road, le célèbre Sal Paradise qu’ils souhaitaient associer à leur révolution festive.
Jack n’avait aucun goût pour les manifs, sit-in et autres longues marches contestataires. A l’opposé de son ami Ginsberg, qui paradait en tête de tous les cortèges bruyants et colorés, il se complaisait dans l’ombre et l’anonymat, subissant sans amertume ni colère les affres de son inexorable dégradation physique.
En plus il n’aimait pas, n’admettait pas, qu’on crache sur la bannière étoilée. Il croyait à la grandeur de l’Amérique, aux valeurs et vérités immuables prônées par ses Pères Fondateurs. Débordant d’admiration et d’amour, il ne pouvait croire que les hommes qui avaient fait l’histoire de ce pays, et ceux qui leur succédaient, puissent être mauvais. Il avait une foi inébranlable en eux comme en la religion de ses père et mère, en la parole de ses amis et l’infinie bonté de Dieu.
Jack n’était pas un vieux réac aviné, facho et raciste, comme certains ont voulu le faire croire. Il était un être fraternel, sensible, un bohème contemplatif et réceptif, qui s’est aussi souvent indigné face à l’injustice et la misère des hommes, de toutes origines et couleurs. Toute son œuvre est un plaidoyer pour l’individu et sa liberté, nous dit son ami Ginsberg.
Seulement il n’a jamais milité pour quelque cause ou mouvement politique. Ce combat-là ne l’a jamais intéressé. Il croyait fermement à la grande fraternité des peuples, mais n’éprouvait aucune sympathie pour toutes les théories et discours forcément pervers et aliénants. Tous les troubles et agitations sociales l’effrayaient et perturbaient âprement, d’où ce rejet viscéral, ses réactions et propos intempestifs, qui permirent à certains journalistes ignorants de le faire passer pour un être exécrable, un calotin obtus, un vieux poivrot atrabilaire et rétrograde.
Kerouac est avant tout l’ écrivain d’une certaine Amérique, celle des grands espaces, des cités tentaculaires comme des patelins glauques tapis au fin fond du désert, narrateur audacieux et infatigable de toutes les pulsions et dérives d’un continent immense et bourbouillant de vie, chantre de toute une faune d’êtres siphonnés, déchaînés, rebelles et débraillés, débordant d’énergie et de générosité, errant d’un océan l’autre, sur la terre rugueuse et l’asphalte rutilant, foulant au pied ou roulant à fond la caisse sur les pistes ouvertes par les pionniers, les héros mythiques de la grande saga nationale, conteur exalté de toutes les aventures, cocasses ou tragiques, déroulées frénétiquement sur le ruban de sa machine à écrire, avec le même rythme et la même effervescence que sur les voies sacrées de l’existence.
Jack Kerouac, écrivain sincèrement et profondément américain, témoin d’une époque, de ses débordements et bouleversements, embringué lui-même dans le flux démentiel du rêve déboussolé, en quête de sa propre vision extatique, cherchant dans le voyage, le partage, l’amour, l’amitié, la musique, la littérature, la religion, la drogue, l’alcool… une espèce d’échappatoire, de libération intérieure qu’il n’atteindra jamais.

Ecrivain du Nouveau Monde, Kerouac éprouvera cependant, durant toute son existence, une certaine curiosité pour le vieux continent, particulièrement cette terre d’Armorique d’où seraient partis les Lebris de Kerouac pour gagner les grands espaces canadiens.
Depuis sa plus tendre enfance, son père l’a toujours bassiné avec son identité bretonne, ce bout de terre aride planté de l’autre côté de l’Atlantique où reposeraient ses plus lointains ancêtres. « Ti-Jean, souviens-toi toujours que tu es breton ! » lui disait sans cesse Léo, comme si cette appartenance était un don du ciel, une qualité extraordinaire accordée à de rares élus. Toujours cette révélation sur ses origines a obsédé Jack. Il y revient fréquemment dans ses écrits, tout au long de sa vie d’errances et de pauses créatrices, il pense à cette Bretagne longuement et bizarrement imaginée. Déjà en 1941, écrivant à son ami Sebastian Sampas, il signait sa lettre Jean, BARON DE BRETAGNE.
Lorsqu’il décide de venir rendre visite à ses lointains cousins, en 1965, il est déjà au bout du rouleau. A quarante trois ans, il ne lui reste plus que quatre années à vivre. Incapable de trouver un semblant de quiétude et d’apaisement, il se déplace constamment, trimballant dans ses déménagements incessants sa Gabrielle de mère. Il ne sait plus où aller, vers qui, quel lieu se tourner. Franchir l’océan, découvrir la terre mythique tant de fois imaginée et évoquée, peut-être l’ultime façon de terminer le voyage au bout de sa nuit angoissante et dévastatrice.
Le premier juin 1965, il s’envole vers Paris avec mille cinq cent dollars en poche, une avance versée par son éditeur pour Les Anges Vagabonds, et la ferme intention de percer le mystère de ses origines.
Tout juste débarqué dans la capitale française, il s’enivre d’excitation et de boissons fortes en compagnie d’une prostituée qui le soulage de quelques démons affectifs et dizaines de dollars, avec la même remarquable dextérité.
Le lendemain, il rend visite à son éditeur français, Gallimard. Encore un peu pété il se fait rabrouer par la secrétaire, snobé par quelques écrivaillons à la mode, et éjecté manu militari du sérail vaniteux.
Mortifié par l’incompréhension et la réaction des snobinards littéraires, il décide d’entamer ses recherches généalogiques et se rend aux Archives Nationales. Là encore il ne rencontre qu’incompréhension, suspicion et rejet. Les bureaucrates, indisposés par son souffle aviné, lui refusent l’accès aux ouvrages rares.
Déçu et humilié, il traînaille longuement dans les bistrots bondés de pochtrons, plus abordables et conciliants que tous ces prétentieux précieux rencontrés dans les bureaux et bibliothèques austères.
Puis Le Petit Prince s’en va à la Petite Bretagne.


Dessin de Yves Budin
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10/09/2007

Ciel de Lune (3)

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Photo Bénédicte Mercier

Dans la nuit, pendant que la voiture file à cent quatre-vingts kilomètres sur l’autoroute, le regard fixé sur la ligne qui défile, on peut se laisser aller aux confidences. Après toutes ces années sans nouvelle, on fonce pour retourner voir son ex-épouse, persuadé qu’elle était sincère lorsqu’elle a pleuré en disant qu’elle regrettait et qu’elle voulait recommencer. Derrière la porte, elle attend avec un flingue. En pensant qu’elle pourra toujours plaider le harcèlement moral, puis la légitime défense…
On ne sait jamais à l’avance jusqu’où on va déchoir. Il faut être rendu au mot fin pour commencer à comprendre ce qui est arrivé. Bien sûr, cela aurait pu être autrement, mais comment l’envisager et pourquoi cela en est arrivé là ?
Avec le temps, on s’habitue à tout. Il suffit d’en avoir. Ce qui était inimaginable la veille devient une routine le lendemain. Et la capacité d’adaptation est sans limite aucune. Il reste la littérature pour faire le bilan de tout ce temps et se demander si tout cela a été bien réel. En me repassant le film, j’essaye de comprendre pourquoi je me suis accepté dans ce rôle-là. Les insomnies m’ont permis de me désengluer de cette violente impression d’avoir été bafoué.
L’histoire fait payer cash, et quand cela ne suffit pas pour connaître la suite du film, il faut y ajouter sa vie. Pour comprendre ce scénario, à la fin banalement triste, dans lequel je n’ai pas été metteur en scène, seulement un piètre acteur, il m’a fallu me remémorer les événements pour essayer d’en comprendre l’enchaînement.
Se repasser les prises de vues à l’envers et voir sur quelle image la balle percute la tête du président. Reprendre des séquences parmi ces milliers d’images et comparer celle qui peut se greffer avec l’autre. Chaque prise a été faite, celle-ci par un amateur, celle-là par la télévision, depuis la foule ou des hauteurs d’un balcon. Si, au rush final, on ne garde que la meilleure de chacune des prises ; en fouillant dans les essais, on peut écrire une dizaine de fois le même film. Avec des cadrages, des densités dramatiques diverses. Depuis le type débonnaire au premier plan qui suce une glace au visage inquiet du responsable du service de la protection rapprochée ou à celui désespéré de la femme du président. L’histoire racontée sera la même, mais l’angle, la focalisation et la tessiture dramatique seront totalement différents.
Il est étrange d’accepter l’idée de n’avoir pas vécu pendant dix ans… Comme si la violence avait consisté à se dépouiller et à ne plus s’appartenir. S’être aliéné au point de ne plus penser par soi-même. D’avoir laissé un autre prendre le contrôle de son cerveau. Envoûté par la fascination du serpent. Son venin loin de tuer sa proie l’endormait seulement. Cela ne fait pas mal. Quand l’anesthésie est parfaite, la torpeur qui s’ensuit remplace la réalité. Le cerveau est placé sous assistance, le peu d’oxygène qui y parvient permet à l’organisme de survivre, mais il ne pense plus et n’agit plus de lui-même.
Le réveil n’est ni brutal ni douloureux. Il se fait simplement comme après une anesthésie. Un envoûtement n’aurait pas produit un autre effet. J’ai beau ne pas vouloir croire aux gris-gris, j’ai fini par me demander quelles potions j’ai avalé. Dalila prétendait que son clan était issu d’une terre de marabouts, de guérisseurs, de sorciers, où même les rois se déchaussaient pour fouler le sol. Mais ça, je l’ai su quand il était déjà trop tard.

Liberté j'écris ton nom

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Photo Bénédicte Mercier

A l’ombre de la sueur des fièvres
Dans le chant des townships ou la samba des favelas
Sur le visage ravagé des sans abris aux stigmates de Christ
Sur la peau des sans noms, des sans papiers
De ceux qui attendent et n’auront jamais rien
Sur le dos trempé des migrants noyés
Dans le détroit de Gibraltar
Au fond des gamelles de la faim
Sur les chèques en blanc et la peau des os
Sur l’effigie des billets de banques
J’écris ton nom :Liberté



Extrait de Chardons bleus.... Textes à paraïtre....

09/09/2007

La vie aux indes (4)

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Photo Bénédicte Mercier

Á la saison des pluies la campagne dégouline de partout avec une couleur rouge sang et ce pays se transforme en un marigot où les grenouilles mènent le bal des amours. Elles sont lyriques et leurs envolées bruyantes au moment de la ponte. En pleine nuit, un ronflement monocorde et puissant le réveille. Instinctivement il pense que le ventilateur est en train de s’emballer dangereusement et il imagine le pire. Il prête l’oreille dans ce demi sommeille, où, épuisé de fatigue il était enfin arrivé a somnoler malgré cette moiteur. Cela pourrait ressembler à une samba au loin, si le rythme était plus rapide. La vibration de ce bruit c’est le battement du cœur de la mangrove. Sourd et lent comme un insolite moteur diesel monocylindre. Tout n’est plus qu’eau. Et les millions de grenouilles qui habitent, rizières, lacs, étangs et fleuves ont senti le temps du rut. Il n’en verra jamais une seule, mais à entendre leur sérénade il en imaginera des dizaines de milliers tellement lui paraîtra puissant le volume sonore. Elles appellent le mâle avec un étrange coassement en faisant gonfler une poche d’air sous leur gorge. Et le concert crapoteux qu’elles jouent vaut bien une symphonie fantastique ou une charge de cavalerie pour cette apocalypse nocturne.
Cette chaleur moite provoque le renoncement à vouloir être. À quoi bon lutter, il faut laisser l'esprit aller, lâcher prise. C’est la seule issue pour ne pas perdre la raison. Car ici l’impression la plus forte est que plus rien ne peut rester intact, ni le corps, ni l’esprit effaré par tant de saletés, de mouches de puanteur, de folie concentrées en un seul point. Tout se décompose et devient sale, putride. L’être pris dans un intestin géant est réduit en une matière en voie de digestion qui fuit de son corps. Et il sent qu’il approche de l’état de décomposition. Qu’il va être happé, broyé et digéré avant d’être rejeté.

05/09/2007

Les Crobards de Malnuit

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On va republier Les crobards de Malnuit. Ce sera pour novembre probablement. C'est Bédé qui s'est mis au clavier pour exhumer ces textes devenus introuvables. Un rétrospective officielle de l'oeuvre de Malnuit est prévue à st Marcellin en décembre, avec Bacaze dans le rôle du chef d'orchestre. Mais pour commencer on vous donne juste des petits morceaux en lecture pour le plaisir, comme on lèche les plats. L'ouvrage sera en souscription dès novembre. D'ici là il faut mettre en place l'association... Pirot a été le prof de Malnuit quelques temps avant que Malnuit ne se fasse virer des beaux arts de Grenoble, à peine au bout d'un an.

Crobard : n.m. Dessin à main levée qui ne fait qu’esquisser l’image d’un être ou d’une chose. (Petit Larousse – voir : croquis)





Pirot est un grand peintre parce que le seul fait de peindre aujourd’hui est héroïque. La peinture est morte, qu’on dit, assassinée, c’est vrai. Assassinée avec le besoin de respiration et de rêve. La beauté rend l’âme – Rimbaud l’avait déjà trouvée laide – elle se fait putain parce que ça rapporte. Le profit, l’expansion du profit, etcetera profit toujours – et l’amour n’a qu’à s’y plier. – S’y plier, c’est ce que font tant d’artistes.
On en voulait à Pirot de vendre à des bourgeois. – Comme si on pouvait vendre à ceux qui n’ont pas de fric ! Comme si fallait choisir l’acquéreur parce que l’argent pourrit tout ! – On trouvait qu’il peignait pour eux, que sa peinture était flatteuse de leurs goûts et de leurs idées. – Dieu lui-même avait l’air bourgeois – et c’est vrai qu’il l’est devenu, pour pas dire qu’il l’a toujours été ! Le problème c’est que tout appartient à ceux qui ont de quoi – Payez d’abord on causera ensuite, hé...
Héroïque parce qu’il résistait : héroïque l’art qui résiste à l’abandon de ses moyens (la peinture avec de la couleur si on veut) et à la prostitution de ses fins (l’exaltation de l’esprit et la louange de l’âme)...
L’art qui suit son idée à part, la sienne propre qui est rien qu’à lui et qu’il est seul, tout seul, à pouvoir préciser.
Un Martial Raysse – ce type qui fait du néon – il vous fait pas chier non ? Et un Vasarely ? La société est tellement oppressive et déshumanisée et aseptisée qu’elle a réduit à très peu – les plus forts – ceux qui tiennent le coup. Je n’en veux pas aux matériaux nouveaux, produits de la technique que rien n’empêche un artiste d’utiliser ! Le cuivre ou le papier d’Arches, ou le marbre, ou la toile de lin n’ont pas l’exclusivité de la noblesse ! Ce qui est noble ou pas, c’est le sculpteur, le graveur, le peintre ! Je sais, on l’a dit avant moi et mieux que ça, mais je le dis à mon tour. Même si c’est pas publicitaire !
Sale époque...
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Tant qu’y a de la vie y a de l’espoir, on dit. Mais justement – et alors même qu’on fait des enfants pour la perpétuer – y a si peu de vie dans la vie que l’espoir, faut se lever tôt !.
J’ai su qu’il se levait tôt pour peindre, Pirot – comme pour être pris sur le fait par le soleil qui point –
Une grande capacité de travail. Mais il était dans la pleine force de l’âge : la pleine jeunesse, pour un peintre.
Son expo au dernier étage des Nouvelles Galeries : quand on sait comment il élaborait ses toiles, si petites soient-elles, avec croquis préalables et esquisses peintes à l’eau, qu’on l’a vu peindre ensuite, lentement, amoureusement, on mesure ce que représentaient 50 pièces faites en 2 ans. Une performance. Anachronique à notre époque (sale époque) peut-être, mais admirable.
Je mets un chapeau et je le tire, à celui qui sait ralentir, prendre son temps pour le bourrer de gestes lourds d’amour et de pensées, lents de réflexion et de ténacité.
Exprimer la vie prend du temps. L’art est long et d’un autre temps que la vie. Bien ignorant de sa nature celui qui le confond avec la chasse aux papillons.
C’est pas ce qu’il pensait ? Il n’a jamais dit ça ?
... peut-être...
Je suppose qu’il paraissait d’un autre temps parce qu’il était du temps long de l’art, ce temps qui jure avec le monde – le monde qui gesticule et s’essouffle, alors que l’art respire et agit –
Possible qu’en écrivant tout ça je parle à côté de Pirot. Tant pis. Il réussit à me faire parler, alors même qu’on s’est peu connus, et que, ne cherchant plus à le juger afin de me juger moi-même, je me sens plus compréhensif, et plus libre de parler peinture, poésie : la seule chose au fond qui compte.
Est-ce que je comprends mieux aujourd’hui ce mélange que je trouvais bizarre chez Pirot de la foi qu’on peut dire catholique et des idées dites de gauche ? C’était peut-être un mélange logique. En tous cas il avait sa logique ; mais comment le comprendre quand tu te fous de la politique et que la foi t’a abandonné ?
Voilà ce qui se passe : si t’aimes bien un mec et que ce mec a les mêmes idées une ou deux qu’un autre mec que tu aimes moins tu l’aimes mieux grâce à celui que tu aimes bien, c’est clair ?
Pirot c’était aussi Teilhard... (je me souviens qu’un jour j’ai bouffé chez lui, et il y avait 4 ou 5 bouquins sur un guéridon, c’était écrit par Tresmontand, « Très bien ce type » il a dit... J’avais lu son Introduction à l’œuvre de Teilhard mais pour être honnête ça m’avait rasé...). C’est Yvon justement, le père à Chomé, qui m’avait prêté le premier volume de Teilhard, quand j’étais encore au bahut. Parce qu’il faut dire que la religion j’y ai goûté jeune, quand j’étais encore tout tendre. Puis j’en ai soupé, de la pratique s’entend. Ouais, c’est comme ça que ça s’est passé : c’est quand j’en suis sorti que j’ai commencé à y penser, quand j’étais dedans je voyais que dalle. Mais je vais pas m’allonger là-dessus, ça suffira quand j’écrirai ma biographie !
Pirot ne pratiquait pas, que je sache, mais ses actions de grâce il les rendait en travaillant (paraît qu’il broyait lui-même ses couleurs, parfois. Paraît aussi qu’il ne se servait qu’une fois de ses brosses. vrai ou faux, c’est des bruits comme ça qui faisaient leur petit effet).
D’ailleurs qu’on y croie ou non, quand on est peintre on est religieux. Je vois bien que parler de Dieu c’est mettre un nom sur l’Innommable auquel l’artiste se frotte tous les jours, qu’il cherche à percer le Secret ou qu’il adore le Mystère. C’est la seule matière de son art, toujours insaisissable et toujours poursuivie ; le tourment qu’il ne peut trahir et qui le nourrit ; la raison profonde que la raison ignore. L’art disparaît quand cette raison profonde s’efface ou devient indifférente ; la flamme s’éteint ; l’âme se putréfie et n’est plus qu’une carcasse, un mot vide, comme sont vides les formes en vogue, vides les peintures, et les autres, tous les hommes, et leur vie, vide.
Maintenir la peinture en vie par le seul fait de peindre c’est déjà énorme. De cette manière Pirot soufflait sur la flamme, et à sa façon : peinture maîtrisée – et polie, comme s’il importait d’abord que la peinture, dans une époque « perdue pour elle », parle un langage propre et clair – On l’entendrait mieux peut-être, et elle pourrait sauver sa peau, sinon gagner sa cause – ce qui viendrait plus tard, la route est longue et le temps presse !
Trouver son langage sans perdre de vue l’idée maîtresse qu’on peint comme on parle, pour être entendu.
Je l’imagine à ses moments, déchiré de vouloir conserver une apparence de contact avec une réalité commune qui n’est pas la sienne profonde. Je le vois enrager de chanter le jour ou la joie alors qu’un puissant génie le retient vers le fond, ou l’emmène, ou le pousse à tout dire, s’exprimer totalement, ne serait-ce que l’espace d’une toile, celle-ci qu’il est en train de peindre justement, précisément. Je vois dans un coin du tableau cette rage en forme de crachat rouge sang, un vrai juron de peintre en colère qui n’en peut plus de se contenir et qui explose. Violence brève mais totale, dégoût de peindre et de penser, fatigue de se respecter et les autres, on n’est pas respectable et noble et digne, on est con.
J’imagine.
Donner de l’âme à ce qui n’a qu’une forme. Donner une forme à ça qui n’en a pas – l’âme ? – c’est peut-être aussi difficile à faire, et quand c’est fait, aussi miraculeux.

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Pour découvrir le travail de Pirot cliquez ici

02/09/2007

DU BAUME AU COEUR

J'ai trouvé ça sur le blog FRERETROC de Benoit qui ne m'en avait rien dit...
Un plaisir à peine croyable...
Un oxymoron on appelle ça, et je vous jure que c'est drôlement agréable...

Et puis ça aussi sur le site de la FNAC c'est réconfortant Cliquez ici et là par la même occasion... en cliquant ici...

01/09/2007

Tanger-Port

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Mon passeport a posé problème aux fonctionnaires. Ils m'ont retenu. Il m'aura fallu attendre que tout le monde débarque. Je suis resté seul passager fortement encadré, sur le pont, pendant que d'autres embarquaient pour retraverser le détroit. Un jeune flic en civil est venu me poser la rituelle série de questions administratives. Puis il est reparti emmenant mes papiers et m'a abandonné à mon sort. Après une demi-heure, on m'a demandé de les suivre avec mes bagages au dépôt de police du port.

Etait là, un cul-de-jatte ivre qui avait déclenché une bagarre sur le navire. Le commandant l'avait menotté et mis aux arrêts. Dans ce local attendaient quelques petites frappes ainsi qu'un homme venu d'Italie, vêtu d'un costume gris perle de la dernière mode. L'italien inquiet tremblait des mains. Le cul-de-jatte n'est pas parvenu à allumer sa cigarette. Sa jambe de bois posée à côté de lui, il s'est gratté le moignon. Une chaussette et une chaussure étaient enfilées sur sa prothèse. Il a attendu que son dossier soit complété pour être conduit à la maison d'arrêt. Un garde a imposé le silence. Un homme transportant des kilos de café, des cartouches de cigarettes blondes, des cassettes vidéo, des briquets, des montres est venu nous rejoindre. Il a offert quelques cartouches de cigarettes et des breloques à des flics en civil. Il connaissait bien son monde, était entré de son plein gré, et n'est pas resté longtemps.

On m'a reposé les mêmes questions dans un ordre différent. Je devenais nerveux. Ils s'en apercevaient. J'ai quémandé une cigarette au cul-de-jatte, et l'ai remercié de sa gratitude.
Né en France... De mère... En vacances… De l'argent... Traveller's chèques... Liquide... Travail...

Des policiers, avec des gueules de tueur, sont sortis d'une Mercedes crème. Un tenait une enveloppe de papier couleur saumon à la main. Il en a extirpé un fax. Je devinais qu'il était destiné à mon cas. Ce genre de situation stimule l'imagination.

Le chauffeur m'a fait signe de prendre place avec un policier dans la voiture. Je n'ai pas essayé d'ouvrir la porte de l'intérieur, pressentant qu'elle était fermée. Ce qu'il m'a confirmé lorsque nous sommes arrivés au dépôt central, en venant donner le tour de clef nécessaire. J'ai pris mon sac. On m'a conduit au troisième étage d'un immeuble crasseux et installé dans un bureau. Un homme a pénétré, costume bleu foncé, chemise rayures bleu ciel, cravate noire, chaussures vernies... Le deuxième bureau... Potentiellement je n'existais plus...

Activité... Lieu de destination... Numéro de téléphone... Adresse du père... Nom... Prénom... Des amis... Adresse... Un rituel.
La rapidité et la précision des réponses l'ont étonné. Il a cessé de noter. Il semblait visiblement contrarié et s'est excusé du dérangement, après avoir insulté un cerbère qui n'en menait pas large.
On m'avait confondu avec un terroriste qui travaillait pour un pays ennemi. Et on l'avait dérangé pour un simple touriste. Il suffisait de regarder la photo pour comprendre qu’à part le nom je ne lui ressemblait en rien. J'en ai été fort aise. Il n'y avait rien à redire à ce contrôle de routine.


Extrait de: Point de fuite publié dans la revue Propos de campagne

Explication de texte



Saïd Mohammed From Wikipedia, the free encyclopedia

Saïd Mohammed is a citizen of Afghanistan, held in extrajudicial detention in the United States Guantanamo Bay detention camps, in Cuba.[1] Mohammed's Guantanamo Internee Security Number is 1056. Joint Task Force Guantanamo counter-terrorism analysts estimate that Mohammed was born in 1977. Joint Task Force Guantanamo counter-terrorism analysts listed his place of birth simply as Afghanistan.


Pour connaître le dossier de cet homme Cliquez ICI

Les Crobards de Malnuit

par Méze Malnuit


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Photo Bénédicte Mercier

Au commencement y’avait le Chaix, tour à tour et en des temps reculés plate-forme de contrebandiers, bordel, relais de poste, rebordel… C’est là que Mandrin le globe-trotter aurait fait sa dernière halte et Jeanjack Rousseau y aurait chopé la chaude pisse fameuse qui le rendit bègue. Enfin soupe populaire, ce qu’il est resté jusqu’à sa mort glorieuse, le Chaix, notre fréquentation assidue ayant notablement assis sa renommée jusqu’à valoir à son blason une étoile, puis deux, puis trente-six chandelles et la faillite. Crucifié qu’il fut le Chaix pour avoir vulgarisé le tour de passe-passe de la Multiplication des pains – brevet déposé.
Heureux les affamés qui ont bouffé au Chaix car il n’y boufferont plus !
Dégueulasse mais pas cher. À midi c’était la flopée, et les coudes dans les côtes, et les haleines et les odeurs et la fumée et la couenne grillée, et les émanations plus ou moins audibles d’origine pas douteuse ; pot-pourri, art total, cour des miracles, messe rabelaisienne, symphonie fantastique pour mandibules en chaleur et grelots coincés et fourchettes à trois dents et à quatre dents, bouillon de culture et bouillon gras, synopsis crado-ubuesque, syzygie des sans-qualités, des sans-familles et des sans pécule, syndicat des sans intérêts, symbiose du bozart sans le sous et du sous smicard sous le signe de l’omelette baveuse et dans la reconnaissance du ventre, foire aux tics, kermesse du bœuf, mode, en morceaux, aux carottes, aux lentilles, au jus, à l’eskimo, à la mau-mau, à la mauritanienne et à la dauphinoise, mais surtout à la Chaixière qu’on appelait ça (recette : vous prenez les abats inutilisables de l’animal, vous les découpez en cubes anodins et vous faites bouillir deux jours durant dans une sauce vitrioleuse à la salive de syphilitique allongée de colle à bois ayant pour rôle d’intervenir au moment où l’esprit de corps menace de manquer au tout). Pendant que j’y suis, quelques autres spécialités de la maison : le chou farci, l’omelette aux fines herbes, l’omelette au jambon, l’omelette aux champignons, les tomates farcies, le gratin dauphinois, la salade niçoise etc. j’y renonce car sorti du chou farci, du bœuf aux carottes, de la verte, de l’omelette fines herbes et du fromage blanc, il fallait passer commande la veille et le Chaix ignorait la formule, non mais sans blague, qu’est-ce que vous croyez !
La Chaixière, une maîtresse femme s’il en fut, même si depuis l’exode elle avait oublié ce que c’est qu’être femme. Mais soyons juste : quand y’avait plus de bouillon et qu’elle montait sur la table pour rectifier le tableau noir, le génie du sexe, et bien malgré elle, révélait une grâce oubliée derrière les rotules, pas de la meilleure, ô non, mais une grâce, un reflet, un rien, là, à la saignée, à côté de la grosse veine bleue et méandreuse comme un affluent du Doubs. J’en connais qui jouaient aux fléchettes dans ce qui avait été sa paire de fesses, qui n’était plus bien sûr que larges crêpes retombées. Elle tournait pas souvent le dos à l’adversaire la vieille carne ; les dix secondes que durait la pirouette c’était feu à volonté ; les vieux vicelards se retrouvaient à la primaire…
— Tu le fais exprès de mettre ta fourchette sous mes pieds ? Attends un peu que je t’savonne.
Le pauvre bougre se ratatinait comme une figue sèche :
— C’est pas vrai, c’est pas moi
— Quoi tu rouspètes ? Allez et t’avises pas de rev’nir demain !
Mais dès qu’elle avait atterri sur le plancher des vaches la sanction passait au panier, à moins que l’autre ait une tête qui lui revenait pas – ce qui arrivait l’un dans l’autre une fois par jour.
Des copains se sont ainsi faits jeter et n’ont jamais osé y remettre les pieds, au Chaix, preuve que c’était des délicats et qu’ils s’étaient trompés d’adresse (exemple : un ancien qui se sentait béni parce qu’il seyait à côté du chef-cochon – c’était le cartel d’esbroufe chargé de contrarier notre mastication par sa présence intimidatoire
– La vieille : « On t’a versé un pot de peinture sur la tête ? Ça fait plus yéyé p’t’être ?
— Dommage que j’soye pas ta mère, tu l’aurais ta fessée. Non mais qu’est-ce que c’est qu’ces allures, tu crois que j’te reconnais pas pac’que t’as changé la couleur du poil ? C’est pas l’Moulin Rouge ici, allez, finis ta portion et que j’te r’voie pas avant d’êt’ passé au dégraissage ! » Le gars ne revint jamais au Chaix.
Quant aux calottes, si la vieille en menaçait un ou deux, je ne lui ai jamais vu en mettre une. Sauf à moi. C’était mon lot, mon privilège, personnel et exclusif. La première m’échut un soir au neuvième coup de 9 h. Sèche, précise, du plat de la main sur l’occiput. Le lendemain ou le surlendemain, quand elle remit ça, c’était déjà routine. Pour sûr, j’ai senti plus d’une fois que ces taloches portaient un message : c’était sa façon à la vieille de dire qu’elle nous aimait bien. Découvrir qu’elle pouvait calotter le client fut pour elle une révélation – à moins que ce ne fut mon crâne, puisque je dérouillais pour les autres ; comme qui dirait un vrai coup de foudre qu’elle eut pour lui, mon crâne, au point qu’elle n’en voulait pas d’autre, rapport au moule sans doute ! Car s’il s’agissait d’essuyer ses paluches il y avait des têtes frisées autrement adéquates ! Quand les fontaines de l’actualité étaient par trop arides pour qu’on se marre à leurs dépens, va pour la fourchette qu’on laissait tomber : simultanée la calotte, et j’avalais mon pain de travers – mais il est écrit que l’homme ne vivra pas que de pain, il lui faut l’occasion de rire, et peu importe le voltage, va pour la java des tripes et le tango des cordes vocales ! Le rire vaut de loin tous les bicarbonates et la cuisine à l’eau de source et la diète et la sauce tartare ; il épate les boyaux et resserre les selles ; riez un bon coup entre chaque bouchée et je vous fais bouffer n’importe quoi, de la soupe aux pneus et du gratin de chapeaux, et du confit de papier Canson et de la salade de parapluies et de la compote de ça-du-nez, n’importe quoi je vous dis… C’est bien pourquoi le Père a trahi son Fils et lui a préféré Rabelais : grâce à icelui il est descendu de son nuage, et les dignes et fades chrétiens peuvent toujours l’y chercher – Il est au Chaix, incognito. Au commencement était le Chaix, les Voies de Dieu sont impénétrables.
Le fils pourtant devait s’en douter. Il prenait ses repas dans son coin, à une table réservée à lui et à sa concubine, la première table au fond de la salle près des fourneaux. Depuis le début j’avais senti quelque chose, le type voulait faire anonyme mais n’y avait pas réussi tout à fait : un air flottait sur lui, facilement repérable bien que diffus, un air qui passait pour noble au regard moins perspicace mais je sais que c’était un air-de-sainteté. Le type avait vieilli, certes : on ne redescend pas parmi les hommes le cœur léger, le visage accusait quelques rides, le cheveu était gris ; mais malgré ça la tête était fière, c’était plus fort que lui sans doute, le menton était relevé, pointu comme la proue d’un brise-glace. Mais c’était les yeux surtout, des yeux d’aigle, habitués au ciel, habités de ciel, des yeux pleins d’espace, un regard de cristal surmonté d’un front gothique, un microcosme de la voûte céleste. Il entrait sans faire de bruit, il se glissait plutôt à l’intérieur. Quand il refermait la porte derrière lui son cœur se fendait en deux. Il posait son écharpe au clou, ouvrait son long manteau, et gagnait sa table à grands pas silencieux. Il saluait discrètement la patronne – il n’y manquait jamais – puis s’asseyait. Il attendait Marie-Mariole. La longue attente immobile, pleine de terreur et de prières. Peut-être dévisageait-il chacun des bougres ici présents, avec son œil du dedans ? Peut-être dévisageait-il chacun personnellement, lui fouillant le cœur et les reins ? Peut-être savait-il avant moi que je vendrais la mèche ?
Il cherchait son Père. Il savait qu’il était là, ou qu’il n’allait pas tarder. C’était peut-être lui, l’homme au béret basque, celui qui s’endormait systématiquement après deux cuillerées de soupe (tous les soirs le même bouillon de pâtes – des petites pâtes en forme d’étoiles ou d’amandes ou les lettres de l’alphabet)… La concubine faisait son entrée, pimpante, fringante, sautillant sur ses talons à ressorts ; elle rejoignait son homme en ligne droite, esquivant d’une hanche experte les angles meurtriers des tables. Ses lèvres peintes affichaient le bonheur. Sa trajectoire en balle de ping-pong faisait effraction dans la clientèle ruminante, les mâchoires s’immobilisaient et ne reprenaient l’exercice qu’une fois la femme assise. C’est alors qu’il souriait – et ce sourire chassait la fumée des cigarettes et des fourneaux, bleuissait l’atmosphère par absorption. Le vieux dormait sous son béret basque, la tête dangereusement inclinée, et la patronne lui criait dans l’oreille :
— Alors, pas encore finie cette soupe ?
C’était comme un clou enfoncé d’un coup sec dans la tempe.
— Ooooooh j’dors mêm’pas !!
Deux minutes s’écoulaient et les ronflements recommençaient sous le béret basque.
— Alors, pas encore finie…
— Ooooh j’dors mêm’pas !!
Deux minutes. Ronflements…
— Alors… !
— Oooooh j’dors mêm’pas !!
… Ronflements…
— Alors !!!
— Oooooh j’dors mêm’pas !!…
Il l’avait 1000 fois vouée au diable, elle l’avait 1000 fois réveillé :
— Alors !
— Oooooh !
— Alors !
— Oooooh !
— Alors ! Alors ! Alors !
— Oooooooooooooh !!!
Moi, Dieu, serai intraitable moi, moi, suis pas venu dans c’bouic pour me laisser distraire par une vieille harpie moi, je dors, est-ce que je suis Dieu oui ou non ? oui da j’le suis, et en tant que tel je dors et c’est pas cette charogne qui m’empêch m’emp m’em rrrrrrr
— Alors !!
— Ooooooooooooooooooooooooo… !
Pendant ce temps l’Autre tenait sagement l’écheveau et Marie-Mariole lui tricotait des écharpes – les yeux dans les yeux et les orteils dans les deltas.
Pendant que la vieille souillarde essayait d’extorquer à Dieu son pardon sous prétexte de lui faire manger sa soupe comme un petit garçon bien sage, Jésus goûtait au péché par dessous la table, le front toujours pur et l’œil céleste.
— Un chou farci un !
Pendant ce temps la terre tournait tant bien que mal sur son axe tordu et la race humaine continuait piano piano son évolution en ingurgitant du chou farci.
— Une finezerbe une !
Pendant ce temps y’avait plus de finezerbe et fallait voir à manger ce qu’y avait.
— Une omelette nature alors
— Une nature une !
— Moi aussi
— Et une qui font deux !
— Moi aussi m’dame
— Non mais vous vous foutez d’moi ?… Combien de nature ?
— Une pour moi
— Une pour moi
— Une pour moi
— Bon alors ça fait trois. T’es sûr que t’en veux pas une toi ? Trois nature trois !!
Pendant ce temps, la nuit allongeait ses grandes pattes noires sur le mur d’en face et sur la rue Millet et sur la ville tout entière et le sommeil poussait du coude les travailleurs éreintés et les rêveurs désespérés une fois de plus par la monotonie de cette saleté de vie.
Pendant ce temps, Nanou rangeait sa poussette rouillée dans l’encoignure de la porte et rentrait en bougonnant :
— Pas chaud jourd’hui, salut, pas chaud brrr...
Frottant ses mains l’une contre l’autre, elle gagnait sa place habituelle auprès du poêle à charbon auquel elle tournait le dos.
— Pas encore allumé c’bon dieu d’machin, pff !
(On l’appelait Nanou parce qu’elle lui ressemblait l’âge en plus ; une cinquantaine tassée, mais fonce-dedans, bien qu’un peu rabotée, et bougonneuse, et pas bégueule, tout ça sur un fond de pâte feuilletée).
— Qu’est-ce tu prends ?
— Potage
— T’as raison ça réchauffe
La patronne était de bon poil ; alors nouzôtres, on restait jusqu’à la fermeture, parce qu’on avait rien de mieux à faire ; la pendule égrenait les secondes qui coulaient sur le mur jauni et le jaunissaient plus encore, et par moment une planche craquait dans le plancher du balcon – le balcon où Calamity Jane avait fait ses gammes – c’était avant qu’elle connaisse Lucky – Elle forgea son nom en mordant la rambarde dès qu’elle fut en âge, tombant ses dents de lait l’une après l’autre au fur et à mesure qu’elles perçaient. C’est là aussi qu’elle contracta un dégoût farouche pour la gent masculine, à cause de Billy the Kid, de 4 ans plus vieux qu’elle.
À l’époque les chambrettes existaient – on s’en servait d’étendage à linge – mais c’est un peu plus tard qu’on leur adjoignit de petites portes individuelles… Ces petites portes me fascinaient. Tous les jours remontaient à la surface de mon esprit de petites questions pertinentes ; et si je ne l’avais pas eu si agile, l’esprit, et le nez aussi large, je n’aurais rien connu de leur histoire…
C’est le soir, pendant la demi-heure qui précédait la fermeture que ça suintait ; il suffisait alors de se vider les méninges par une torsion progressive, ce jusqu’à liquidation de toutes préoccupations étrangères ; alors, la tête vide et le ventre plein, on pouvait interroger les choses : le haut plafond, les murs pisseux, le bois des tables, des bancs et du balcon, et le passe-plats – qui en avait vu passer d’autres – et la caverne du cuistot – c’était le patron soi-même. C’était déveine ou atrophie cérébrale si la question ne trouvait pas la réponse.
Un soir que j’étais seul à table, j’éprouvai quelque chose de bizarre, un sentiment comme qui dirait insulaire et ondulatoire ; j’en compris le sens douze minutes après, en allumant ma clope : le Chaix avait quelque chose à voir avec l’énigme de l’Atlantide, à moins que ce ne fut avec l’arche de Noé.


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les illlustrations sont de Yves Budin qui vient de publier aux carnets du dessert de lune Visions of Miles

31/08/2007

Ciel de lune (extraits)


VIENT DE PARAÎTRE


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Chapitre 1


Le soleil chauffait à peine et le ciel bleu timidement allumait une tendre lumière rose sur la ville rouge. Sur l’avenue, parmi les nuages de gazole mal raffiné crachés par des véhicules au trois quart épaves, circulaient des calèches tirées par des chevaux qui n’en avaient plus que le nom. Certaines de ces cagnasses asthmatiques portaient des plaies béantes sur le côté, à l’endroit où le charretier aiguillonne la bête. D’énormes mouches féroces se repaissaient de la lymphe qui coulait de cette blessure jamais refermée. Depuis la gare jusqu’à la médina de Marrakech, la route à pied m’a paru longue.
Devant Bab Doukala, des hommes alignés le long du trottoir attendaient qu’un éventuel travail de terrassiers à la journée leur soit proposé. Presque desséchés, ils prenaient la pose sur des carreaux noirs et blancs disposés en damier. La maigreur de ces hommes, leur dos voûté, leur regard perçant, leur façon de tousser m’étaient étrangement familiers. J’ai cru reconnaître, recopiée à des dizaines d’exemplaires, la silhouette du Père. Une inquiétude indéfinie m’a oppressé, et j’ai ressenti une vraie panique. Le renard qui vient semer le doute dans les grandes décisions est toujours impressionnant.
La porte d’entrée de la médina franchie, le réseau des venelles se resserre et devient plus oppressant. Ici, la lumière ne pénètre qu’au zénith trois mois par an. Il faut s’écarter sous le porche d’une maison pour laisser passer le marchand d’ail qui passe avec son âne en criant Touma ! Touma !
La bâtisse, atteinte de gale, était la dernière au fond de l’impasse. Quand j’ai frappé du heurtoir, le bruit a résonné dans le derb paisible. Tout semblait indiquer que la maisonnée dormait encore. J’ignorais ce qui m’attendait chez Dalila. Un monsieur d’allure noble est venu m’ouvrir. Je ne m’attendais pas à être reçu par son père. Après la porte et le long couloir d’entrée, sorte de sas entre la rue et l’intimité familiale, j’ai découvert la maison. Il m’a accompagné au salon, à l’étage. Une tortue, symbole de paix et de bonheur dans une maison digne de ce nom, traînait sa lourde carapace sur le carrelage du patio.
Ces murs de guingois, au crépi peu reluisant, cachaient une vaste demeure séculaire où les volumes, les formes, les couleurs composaient un ensemble harmonieux. Dans le passé, cette maison, un bâtiment de deux étages, n’avait pas été un palais, tout au plus une maison de maître, mais sa taille imposante en faisait une demeure agréable. Les ferronneries des fenêtres, de simples bouts de ferraille tordus et assemblés entre eux, donnaient la seule touche de légèreté.
La construction à l’ancienne avec de hauts plafonds, le matériau employé, du pisé tout de blanc chaulé, maintenait un peu de fraîcheur même par une journée torride. J’aurais bien aimé circuler dans la maison. Ce n’est que lorsque l’intimité de la demeure m’a été acquise que, dans les moindres recoins, j’ai découvert les surprises qui s’y cachaient. Depuis le dernier étage, on pouvait apercevoir au loin l’Atlas et survoler du regard les autres terrasses de la médina.
Tout partait de traviole. Les encadrements des portes étaient distordus, les murs ventrus. Aucune colonne du patio n’avait la même taille, ni la même forme. Le carrelage à angle droit révélait et accentuait le manque de rectitude dans le tracé des murs. Pourtant tout était beau. Loin de l’exactitude. On s’adonnait à la rêverie, on folâtrait en pleine poésie. Le maalem qui s’était penché sur le problème avait trouvé une solution bien originale. Le brave homme avait dû s’aider, pour accomplir sa tâche, de quelques pipes de kif qui lui auront plus permis d’accepter la solution germée dans son cerveau que de résoudre le problème de façon pragmatique.
Restons humbles et acceptons nos faiblesses. Aucune marche n’était de la même hauteur. Certains dessins des carreaux du sol étaient posés à l’envers. Les ferronneries qui entouraient le balcon du patio étaient scellées indépendamment dans un sens ou dans l’autre. La peinture avait coulé, le plâtre débordé. Des tuyaux empruntaient des parcours farfelus. Des fils pendaient. (...)

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(...)
Même si je n’avais pas vécu auparavant parmi eux, ils étaient ma famille, je le croyais. Je sentais qu’on s’était perdu de vue quelques jours seulement ou une génération entière, mais comment faire la différence ? Quand on voyage, on sait quand on part. Jamais comment, ni quand, ni si on reviendra un jour. Comme les migrateurs, on passe d’un continent à l’autre, au fil des saisons de la vie, et on revient parfois mourir à la case départ en suivant la trajectoire des saltimbanques comme un trapéziste, un musicien volage, un chemineau tricard, un voleur de poules. En partance pour l’espoir, à fond de cale ou au bord d’un quai, ces clandestins aux dos mouillés du Rio Grande, ces rouliers qui filent en direction de l’ouest, traversent rivières et deltas, marais et montagnes pour découvrir un autre possible. Le nez rivé sur le fil de l’horizon. Dans cette maison, j’avais eu l’impression d’y revenir après un siècle d’errance, pour m’enraciner à nouveau dans ces terres quittées par obligation.
Aux nôtres, ce pays n’a laissé que la peau sur les os et a offert la fuite comme seul salut. Et depuis, avec ceux de ma tribu insoumise à tous les pouvoirs depuis tant de siècles, nous errons. Parce que les nouveaux arrivants nous ont chassés de nos terres. Hommes de terres arides, irriguées par les sources venant des hauteurs enneigées. Il n’y a pas pire climat que sur ces terres-là : sec et venteux, brûlant et froid. Quand la pluie tombe, c’est seulement un peu, parfois. Par endroits émergent des failles vertes, dans le repli des collines, de petites parcelles en espaliers, arrachées et défendues dans ce paysage lunaire, irriguées par un filet d’eau chichement partagé.
L’administration coloniale ne s’est pas sali les mains pour mettre les nôtres au pas. Elle s’est contentée de sous-traiter le travail au pacha de Marrakech, le Glaoui, dont tous vantait l’efficacité de la méthode. Le monde civilisé a fermé les yeux, seul importait le résultat. Il a levé sa harka à Tazert en mille-neuf cent vingt et un et il est monté dans le haut Atlas faire régner l’ordre des temps modernes. Il s’est approprié les terres, a laissé mourir les vieux, envoyé les femmes dans ses bordels, réduit en esclavage les plus jeunes. Les têtes des nôtres ont pourri sur une pique place Jemaa el Fna. La nostalgie est inutile. Elle ne donne rien de bon. De la rancune, sur le temps passé… Un jour, il faudra bien pourtant aller chercher par-là pour comprendre ce qui s’est passé. Ecrire l’histoire des nôtres. Laisser une trace sur le papier et leur redonner la noblesse de la fierté qui leur a été volée. Ecrire, encore écrire, contre le mensonge.
À quoi sert-il d’avoir un passé quand il faut à nouveau partir ? Accepter de n’être qu’un rhizome qui dérive au gré des fleuves et des courants pour prendre racine dans chaque coin de terre, dans chaque espace le permettant. Tel est devenu notre destin. Ici aujourd’hui, demain là-bas. Avancer tant que la vie le permet. Des nuages dans les yeux, des mirages dans le ciel et des miracles à portée de la main.

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Chapitre 15


— Si jamais tu publies ça, je te mets en procès, a été la première phrase que Dalila a prononcée lorsque j’ai décroché le téléphone qui sonnait.
— De quoi parles-tu ? lui ai-je demandé.
— Des saletés que tu as écrites sur moi ?
— Où ça ?
— Dans ton roman que tu as laissé sur mon ordinateur !
— Mince ! J’ai laissé une copie sur ton ordinateur !
— Oui, et je l’ai lue, espèce de salaud.
— Je suis désolé. C’est un acte manqué. Mais ce ne sont pas des saloperies, c’est simplement la vérité nue que je raconte. Ça te dérange ?
— Est-ce que moi je raconte ta vie à tout le monde ?
— Rien ne t’en empêche. Et je ne m’y opposerai pas. C’est simple, il suffit d’écrire. Malheureusement, c’est plus facile à dire qu’à faire…
— En plus, tu as laissé mon nom sur ce manuscrit. On me reconnaît.
— Tu te reconnais. C’est une nuance de taille. Pas de problème, je vais le changer. Que dirais-tu de Dalila, comme prénom. C’est joli, non ?
— Tu n’es qu’une ordure.
— Pas tant d’honneur, je t’en prie. C’est beaucoup trop.
— Je te préviens, je te mets un procès si tu publies ça.
— Ce n’est pas à moi qu’il faut dire que tu veux empêcher cette publication, mais à l’éditeur. À ta place, je lui téléphonerais pour le prévenir que tu vas lui foutre un procès. Qui connaît mon existence dans ta nouvelle vie ? Personne ! Alors, pourquoi veux-tu te mettre en évidence ? Si tu portes plainte pour diffamation, cela ne restera pas secret. Où sera la différence entre réalité et fiction ? Tu savais bien que je me sers de tout ce qui m’entoure pour écrire. Alors, pourquoi n’en aurais-je plus le droit, tout d’un coup ? Ce risque, tu le connaissais ? Si tu dis que je mens, donc cette réalité est fausse. Si elle est fausse, comment peut-on se reconnaître ? Pour rétablir la vérité ? Mais tout est inventé depuis le début ! Cruel dilemme, non ? Ceux qui nous ont connus tous les deux, combien sont-ils encore ? Les doigts d’une main ! Quel intérêt à venir au-devant de la scène, alors ?
J’ai senti un léger flottement sur la ligne. Sa colère semblait s’estomper. J’ai continué.
— Tout le monde peut porter plainte contre moi. La Mère, le Grand, le Petit, ou le facteur qui se reconnaît. Pourquoi pas ? Si je dis que quelqu’un a des varices, je me retrouve à Fleury-Mérogis. Tu peux te permettre tous les coups bas, puisque tu interdis au témoin de témoigner. Le déni parfait.
— Tu as vu comment tu me traites ? Comme une mégère, une marâtre, une dinde acariâtre. Tu bafoues mon honneur, et celui de ma famille.
— L’honneur quel grand mot. Il s’agit de réalité n’est-ce pas ? La perception de la chose est-t-elle plus importante que la chose elle-même ? Ne t’inquiète pas je n’ai pas continué à écrire n’importe quoi. Je suis suffisamment lâche pour ne pas me fâcher complètement avec toi. On a des intérêts en commun, non ? Et je n’ai pas du tout envie d’un procès malgré mes fanfaronnades. Mais je ne vois pas pourquoi tu m’interdirais d’écrire. J’ai le droit de témoigner, non ? Je vais minimiser, rester impartial. Suivant le principe de la ciguë. Si tu ne dis rien, c’est toi qui deviens la victime de mes exactions et de mon délire verbal…
N’importe quel pékin qui sait à peu près lire te dira que c’est moi le crétin dans cette histoire. Le hareng mal dessalé. Il fallait vraiment l’être pour se fourrer dans une telle galère. Adopter toute une famille alors que j’avais eu la chance d’avoir échappé à ce genre de contraintes jusqu’à présent. Toi, tu es une vraie héroïne que j’ai traînée dans la boue. Une victime des temps modernes qui se sacrifie pour aider sa famille issue du tiers monde. C’est beau comme un vrai mélo. J’ai été assez fou pour te proposer le mariage la première fois que je t’ai rencontrée. Par pur intérêt fornicateur. L’avantage dans notre relation c’est qu’elles est suffisamment stéréotypée pour avoir l’intérêt graveleux de l’anonymat.
— Tu as écrit sur moi toutes ces saloperies, alors qu’on était encore ensemble. Tu n’as pas honte ?
— Le papier comme une bande magnétique a enregistré les craquements de mon cerveau. Va savoir, si je n’avais pas écrit, peut-être qu’aujourd’hui je serais mort, un assassin, ou un dépressif chronique.
— C’est ça, comme tu es masochiste, le rôle de martyr te colle bien ! Tu l’affectionnes.
— Oui ! Comme tout explorateur de l’espèce humaine. Des gens vont au bout du monde pour en côtoyer d’autres, pendant quelques jours, et ils ne prennent pas le temps de les rencontrer. Pour connaître quelqu’un, il vaut mieux s’arrêter. C’est certainement du masochisme d’approcher des êtres qui repartiront avec tout ce qu’ils ont apporté.
— Tu te venges comme tu peux... Pour qui tu te prends? Monsieur croit que ses petites histoires vont intéresser les gens...
— Ça n’est pas mon problème, mais celui de ceux que cette histoire intéresse. Je ne suis pas assez prétentieux ni mégalomane pour croire qu’elle est unique. On est des milliers, des millions à nous être fourvoyés dans le mariage mixte. La seule excuse que l’on ait, c’est que le ministre de l’Intérieur ne nous a pas laissé le choix. C’est déjà plus drôle non ? Une fois la pulpe du mariage exotique consommée, il faut se farcir le noyau. Et là, on risque de s’y casser les dents. Si j’avais eu plus d’argent, je crois que tu m’aurais supporté plus facilement. Malheureusement je n’en ai pas.