06.11.2007
la vie aux indes (7)
Photos: Bénédicte Mercier


Dans la gare attendait une locomotive à vapeur qui crachait déjà son nuage blanc et le conducteur actionna le sifflet. On aurait pu croire à un modèle réduit. Changement de motrice, nous voilà après une longue demi-heure, attelés à cette nouvelle machine qui siffle, peste et avance en grimaçant sur ses rails. Deux trains par jour sur cette ligne construite au début du siècle dernier par les anglais qui allaient se mettre au frais en altitude, en attendant la mousson.


A l’arrêt d’une gare entourée de hauts arbres, où visiblement sous les frondaisons à l’abri de la lumière on cultive le cardamome, des bandes de singes encadrés de vieux mâles aux babines retroussées montrent leurs crocs. Des femelles flanquées de jeunes grimpés sur le dos surgissent et courent après le train. Ces agiles soudards regardent à l’intérieur des wagons prêts à chaparder tout ce qui passe à leur portée.

Ces petits humains ont le tour des yeux plus blanc que le reste du pelage, comme s’ils étaient maquillés ce qui leur donne un regard si expressif qu’on dirait qu’ils vous dévisagent avec presque autant d’intensité qu’un mendiant qui attend en souriant son aumône. Le cul posé à même la pierre, excités à la vue de la nourriture, les impudiques exhibent des sexes turgescents sortis de leurs fourreaux. Des femelles s’approchent plus prés encore des wagons. Un gros mâle monte sur le toit, tandis qu’un autre s’installe entre les deux wagons à la place désertée par le freineur parti boire un thé massala au buffet de la gare miniature. Sur le ballast, les macaques attendent près des hommes qui boivent et mangent des samosas debout au buffet. Leurs silhouettes font comme si d’étranges chiens s’étaient mélangés à une troupe d’humains. Ils gardent une distance de sécurité, bien qu’ils sachent ne pas craindre pour leur vie.

Soudain, des cris dans un des wagons. Un de ces mâles s’est emparé du biberon qui dépassait d’un sac et nonchalamment presque avec agilité, il a rejoint la frondaison d’un acacia flamboyant, mordant la tétine pour mieux disposer de ses mains afin de pouvoir escalader le tronc. Arrivé sur une branche où il se sentait en sécurité, narguant le public des humains, il a arraché la tétine et a bu lentement le lait. Fier de son forfait, il provoquait l’assistance des voyageurs incrédules par tant d’audace d’intelligence. Le soudard semblait rigoler de ce bon tour joué aux humains. Quand il a eu fini de boire le lait qui lui dégoulinait de chaque côté des babines, il a laissé tomber le biberon qui ne l’intéressait plus. On se serait attendu à le voir roter d’aise.

Suspendu à des pentes abruptes, traversant des gouffres vertigineux, maintenus dans le vide par des ponts aux piles antédiluviennes, passant sous des tunnels qui rabattent la fumée de mauvais charbon à l’intérieur des wagons dépourvus de fenêtre, le convoi avance. Vous tentez de vous protéger le nez avec un bout de kleenex usagé qui erre au fond d’une poche de votre saharienne et vous manquerez de vous asphyxier. Le convoi trahi toutes les lois de la physique. Il ne chute pas, ne se renverse pas. La chenille avance lentement sur ces fils ténus que sont ces deux rails dans une végétation qui devient de plus en plus tropicale avec la descente.

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30.09.2007
la vie aux indes (6)

Photo Bénédicte Mercier
Combien en ai-je tué, en les achevant d’un coup de gourdin derrière la nuque pour abréger leurs souffrances ou la mienne, en imaginant la leur. Leurs corps tordus me faisait si mal, leurs yeux hagards, brûlants de folie me heurtaient de plein fouet. Comment ont-ils pu survivre malgré tant de misères, de douleurs, d’abnégation. Il me semblait que si j’étais dans la même situation, j’aurais choisi de m’enfuir par la mer, de me laisser engloutir mais que jamais ma dignité n’aurait accepté une telle soumission. Et je savais que je me mentait. Je me savais identique aux autres humains, capables de tous les compromis pour arriver à mes fins, pourvu que je perdure dans ce foutoir. Et se penser par compassion à leur place m’effrayait autant que le spectacle de leurs moignons en guise de mains, de leurs pieds sans doigts, de leurs visages si laids aux faces creusées par la lèpre de leurs pansements sales sur leurs membres sectionnés. Comment supporter une telle vision sans s’écrouler. La lèpre leur a fait fondre le visage comme celui d’un grand brûlé et leur a rongé les cartilages, leur laissant un groin à la place du nez, une bouche de macchabée sans lèvres. Quand je les ai regardé, un haut-le-coeur m’a soulevé le ventre. Pourtant ils semblaient si heureux de me voir qu’ils joignirent leurs membres et me saluèrent à la manière indienne. Comment rendre un autre sourire au leur, qui me parurent si paisible, si doux. Ils m’observaient étrangement. Ils savent lire sur le visage la peur qu’ils inspirent et tentent de rassurer, d’apprivoiser. Pourquoi ne pas avoir fuit avant qu’ils n’arrivent jusqu’à moi et que leur regard ne me transperce ? Un fil m’a retenu auprès d’eux. Une étrange compassion a anéanti toutes mes certitudes sur l’existence. Ces êtres ne sont pas des singes mais des humains, ou ce qu’il en reste. Et cette laideur est fascinante d’étrangeté, car aucun regard ne m’a jamais semblé plus humain, plus doux, plus paisible, plus soumis à la loi de la pourriture de l’existence.
Et quand je me suis réveillé trempé de sueur, j’ai su que ce cauchemar n’en était pas un. La chance d’être passé à côté de toute cette misère m’a semblé si infime que le souffle du boulet m’en hébétait encore. J’étais bien en Inde et les pâles du ventilateur qui semblaient tourner à une vitesse accélérée étaient bien réelles.
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09.09.2007
La vie aux indes (4)

Photo Bénédicte Mercier
Cette chaleur moite provoque le renoncement à vouloir être. À quoi bon lutter, il faut laisser l'esprit aller, lâcher prise. C’est la seule issue pour ne pas perdre la raison. Car ici l’impression la plus forte est que plus rien ne peut rester intact, ni le corps, ni l’esprit effaré par tant de saletés, de mouches de puanteur, de folie concentrées en un seul point. Tout se décompose et devient sale, putride. L’être pris dans un intestin géant est réduit en une matière en voie de digestion qui fuit de son corps. Et il sent qu’il approche de l’état de décomposition. Qu’il va être happé, broyé et digéré avant d’être rejeté.
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01.09.2007
Tanger-Port

Etait là, un cul-de-jatte ivre qui avait déclenché une bagarre sur le navire. Le commandant l'avait menotté et mis aux arrêts. Dans ce local attendaient quelques petites frappes ainsi qu'un homme venu d'Italie, vêtu d'un costume gris perle de la dernière mode. L'italien inquiet tremblait des mains. Le cul-de-jatte n'est pas parvenu à allumer sa cigarette. Sa jambe de bois posée à côté de lui, il s'est gratté le moignon. Une chaussette et une chaussure étaient enfilées sur sa prothèse. Il a attendu que son dossier soit complété pour être conduit à la maison d'arrêt. Un garde a imposé le silence. Un homme transportant des kilos de café, des cartouches de cigarettes blondes, des cassettes vidéo, des briquets, des montres est venu nous rejoindre. Il a offert quelques cartouches de cigarettes et des breloques à des flics en civil. Il connaissait bien son monde, était entré de son plein gré, et n'est pas resté longtemps.
On m'a reposé les mêmes questions dans un ordre différent. Je devenais nerveux. Ils s'en apercevaient. J'ai quémandé une cigarette au cul-de-jatte, et l'ai remercié de sa gratitude.
Né en France... De mère... En vacances… De l'argent... Traveller's chèques... Liquide... Travail...
Des policiers, avec des gueules de tueur, sont sortis d'une Mercedes crème. Un tenait une enveloppe de papier couleur saumon à la main. Il en a extirpé un fax. Je devinais qu'il était destiné à mon cas. Ce genre de situation stimule l'imagination.
Le chauffeur m'a fait signe de prendre place avec un policier dans la voiture. Je n'ai pas essayé d'ouvrir la porte de l'intérieur, pressentant qu'elle était fermée. Ce qu'il m'a confirmé lorsque nous sommes arrivés au dépôt central, en venant donner le tour de clef nécessaire. J'ai pris mon sac. On m'a conduit au troisième étage d'un immeuble crasseux et installé dans un bureau. Un homme a pénétré, costume bleu foncé, chemise rayures bleu ciel, cravate noire, chaussures vernies... Le deuxième bureau... Potentiellement je n'existais plus...
Activité... Lieu de destination... Numéro de téléphone... Adresse du père... Nom... Prénom... Des amis... Adresse... Un rituel.
La rapidité et la précision des réponses l'ont étonné. Il a cessé de noter. Il semblait visiblement contrarié et s'est excusé du dérangement, après avoir insulté un cerbère qui n'en menait pas large.
On m'avait confondu avec un terroriste qui travaillait pour un pays ennemi. Et on l'avait dérangé pour un simple touriste. Il suffisait de regarder la photo pour comprendre qu’à part le nom je ne lui ressemblait en rien. J'en ai été fort aise. Il n'y avait rien à redire à ce contrôle de routine.
Extrait de: Point de fuite publié dans la revue Propos de campagne
Explication de texte
Saïd Mohammed From Wikipedia, the free encyclopedia
Saïd Mohammed is a citizen of Afghanistan, held in extrajudicial detention in the United States Guantanamo Bay detention camps, in Cuba.[1] Mohammed's Guantanamo Internee Security Number is 1056. Joint Task Force Guantanamo counter-terrorism analysts estimate that Mohammed was born in 1977. Joint Task Force Guantanamo counter-terrorism analysts listed his place of birth simply as Afghanistan.
Pour connaître le dossier de cet homme Cliquez ICI
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16.07.2007
la vie aux indes (2)

Une jeune femme dont la prestance indique la lignée princière, probablement la future héritière des lieux, tient la caisse des entrées. Le touriste est généreusement invité à laisser, en plus du montant de son entrée, une obole pour soutenir la restauration du patrimoine royal. Les voilà devenus à leur tour mendiants pour maintenir en état les ors d’antan. Cruelle revanche de l’histoire. Dans les vitrines, des photos du siècle écoulé partageant l’intimité des têtes couronnées, lors de chasses au tigre à dos d’éléphants. Empaillés des animaux en tous genres: gavial, tigres, lions, sont exposés dans des vitrines poussiéreuses dans un état plus proche du carton pâte dans laquelle se serait logé toute la vermine que de l’état de bête sauvage. Alignés sur les murs des dagues, des épées, des fusils à éléphants de plusieurs pieds de longueur portés sur l’épaule de plusieurs hommes, plus proches du canon que du fusil. Les fastes d’antan réduits à de simples souvenirs, tel est le destin de ces mortels que l’histoire a laissé sur le carreau totalement déplumés. Ces lieux sont hantés, et cela sent terriblement fort les déjections de chauves-souris. Des hordes de singes se sont installées dans les anciennes étables à éléphants et les parties inhabités, ce qui accentue plus encore l’aspect désolant de l’ensemble. Grimpés dans les branches d’un banyan ils narguent et menacent de leurs puissants crocs celui qui tenterait de s’aventurer sur leur territoire. Ils sont ici chez eux et le font bruyamment savoir.

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16.06.2007
Temples du sud (2)

Tous ces dieux colorés, ces personnages de bande dessinée en relief bariolés, ces dragons ailés, ces chevaux de granit, tous ces lieux qui se ressemblent et donnent une notion géographique trouble. Tout participe au décalage. Où suis-je ? Dans quel siècle sommes-nous ? Est-ce encore la terre ? Je ne reconnais rien. Suis-je déjà dans une autre galaxie ? qui sont ces gens ? Le jet flag si brutal. Comment s’habituer à l’évolution d’une civilisation lorsque la transition n’est pas inscrite dans la lenteur du défilement du paysage. Dans la dernière enceinte du temple, la pénombre du lieu ajoute encore au mystère. Des officiants versent ce qui semble être du lait sur des pierres en forme de phallus et le lait s’écoule par des rigoles à l’extérieur du temple avec les eaux usées. Ce lieu ressemble à un monstre étrange. Des gens font brûler de petites coupelles contenant de l’huile de palme gélifiée, d’autres s’enduisent le front d’un point blanc, jaune rouge, trois traits sur les bras. Pieds nus, sur le sol noir et luisant d’huile de palme rance. De l’encens, des chants. Quelqu’un s’adresse à vous en anglais pour vous indiquer que vous êtes à contresens de la marche. Hérésie. Vous avez commencé à contourner par la gauche.
Une sculpture de pierre, noire d’avoir été huilée, représentant un taureau allongé de taille imposante à l’encolure recouverte de couronnes de fleurs, de poudre blanche et de safran. Aux pieds de certaines autres statues dont les pieds sont recouverts d’une poudre couleur safran, des bâtons d’encens se consument.

Lui qui rêvait de gloire : le voilà confronté à la vacuité de l’existence. Les quelques réminiscences de croyances qui lui restaient sur les buts de la vie se sont dissoutes. La matière ne convainc pas quand elle a eu son compte. C’est peut-être pour cette raison que personne ne pleure quand passe une cérémonie funéraire. Pas la peine de s’apitoyer sur le cadavre. Il est parfois accompagné par une fanfare où les gens chantent et dansent les yeux injectés de sang et l’haleine chargée des vapeurs d’un mauvais alcool de noix de coco. Ils accompagnent le défunt au bûcher dans un défilé bruyant extravagant et chaotique. Alors vous est revenu en mémoire ces enterrements où vous alliez enfant de choeur. Le spectacle n’était pas celui du mort, mais celui des vivants représentant une douleur avec leurs larmes.
Le catafalque couvert d’œillets d’inde orange que les perdants jettent sur la route tout au long du parcours est autant décoré qu’un char de carnaval. Précédé de gens joyeux qui dansent tandis que d’autres jouent de la musique, il est suivi par une bande de chèvres qui s’empiffrent de fleurs et mâchonnent nerveusement en agitant la queue, tout en crottant pour prouver le dérisoire de l’existence.
La mort tout le monde semble la mépriser. Le corps inanimé n’intéresse personne. On reconnaît une bonne crémation au tas de cendre et au peu des morceaux d’os qu’elle laisse. Il suffit que la famille du défunt possède l’argent nécessaire à sa totale crémation pour acheter le poids de bois nécessaire. Quand le miséreux ne possède pas de quoi se payer une fin décente le travail est bâclé. Les restes du corps non consumés finissent au fleuve dans le meilleur des cas, ou à la rivière en espérant que celle-ci ne soit pas à sec, sinon ce sont les chiens, les corbeaux, les vautours et les cochons qui font bombance. Les chiens galeux dont le poil est largement tombé par plaques laisse apparaître une peau rose avec des croûtes. En bande ils attendent leur casse-croûte, un rôti d’humain mal carbonisé. Le pauvre pour eux, c’est un festin assuré. Rien n’est perdu, tout se transforme dans une immense fête où la vie à plus de droit que la mort. Un cadavre ça doit faire des heureux et ça en fait…
L’instinct de survie reprend le dessus et ses yeux s’échappent pour fureter vers les spectacles de jeunes femmes, belles à maudire, qui passent dans la rue. Son désir d’étreindre le corps de ces femmes dont les saris brillent de tant de vie le rassure. Etrange réalité que le cerveau capte avec une fulgurante rapidité, passant en d’un état d’extase à celui d’abattement en quelques secondes.

La dangerosité de l’Inde ne provient pas de ses habitants qui semblent les êtres les plus placides que la terre ait jamais porté. Bien que les hindous soient comme n’importe quel sapiens capable de découper à la machette son voisin avec qui il a essuyé depuis sa plus tendre enfance tous les coups fourrés de l’existence. Capable de réduire en torchère le plus honorable vieillard et en rations pour chien le dernier-né de sa belle famille, parce qu’il habite un autre village, une autre rue, ou le trottoir d’en face. Et ces huttes tressées dans les feuilles de palmiers ont la mauvaise idée de brûler aussi bien qu’une botte de foin, et d’être construites dans la promiscuité. Bref l’homme tel qu’en lui même, ni meilleur ni pire.
Le danger est ailleurs. Dans l’absence de repères identifiables, dans la vacuité de l’esprit...

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16.05.2007
Rldasedlrad les dlcmhypbgf
Par Valéry Larbaud

Photo Bénédicte Mercier: Cochin
Il y a quelques jours, étant de passage à Nantes, au retour d'une excursion à Belle-Île, j'ai lu, dans un journal de Paris, que j'allais publier un livre formé de plusieurs nouvelles dont une, la dernière, était intitulée « Rldasedlrad les dlcmhypbgf ».
En province française, je lis volontiers les journaux de Paris. Il me semble toujours que je vais y trouver des nouvelles de mes amis, de mon quartier, de ma maison. Un fait divers qui s'est passé dans mon arrondissement m'intéresse comme si je connaissais les gens qui y ont joué un rôle ; et s'il y avait à Paris, comme à Londres, des journaux de quartiers, j'achèterais, en même temps que "le Journal", "le Temps" et "l'Intransigeant",le quotidien du Cinquième arrondissement qui s'appellerait, par exemple, "la Lanterne du Panthéon" ou peut-être "l'Âme latine".
Voilà pourquoi, pendant tout mon séjour à Nantes, je n'ai pas manqué d'acheter les journaux de Paris. J'avoue qu'ils ne m'ont donné aucune nouvelle de mon quartier. Ils n'ont même pas su me dire où en étaient les travaux de repavement des Boulevards et de la rue Soufflot. Mais, en compensation, ils m'ont appris qu'on allait publier un certain nombre d'ouvrages de mes amis, et un d'entre eux m'a même donné des nouvelles de moi-même, nouvelles qui m'ont un peu surpris, puisque, si je me souviens bien d'avoir écrit trois des ouvrages qu'il annonçait sous mon nom, je suis très assuré de n'avoir jamais écrit « Rldasedlrad, etc.»
Et pourtant ce journal l'affirmait sans hésitation aucune. Un certain nombre de personnes que je croisais dans les rues de Nantes l'avaient lu comme moi, et ceux qui s'en souvenaient encore devaient en être persuadés. Si un ami, de passage à Nantes, m'avait aperçu dans la foule, rue Crébillon, et m'avait appelé par mon nom, il aurait pu se trouver un passant qui aurait songé : Tiens, voilà justement l'auteur de cette chose qui a un titre imprononçable. Ainsi je me trouvais, dans une certaine mesure, responsable de « Rldasedlrad les dlcmhypbgf ».
Je sais bien que c'était un mensonge et que c'était la machine à imprimer qui l'avait fait. Mais je suis trop le lecteur d'Erewhon pour ne pas croire à l'intelligence des machines et pour ne pas voir une intention dans leurs erreurs. Quand je dictais, justement, ma traduction d'Erewhon à une jeune dactylographe distraite et dépourvue d'orthographe («Attention, Mademoiselle, vous allez encore écrire «chute» avec deux t», c'était fait), j'ai pu constater que la machine à écrire donnait quelques signes non douteux d'intelligence. Dans les chapitres où il n'est question que des aventures et des amours du héros, tout allait à peu près bien en ce qui concernait la ponctuation ; mais dès que nous passions à un de ces chapitres qui sont surtout des essais philosophiques, il devenait clair que la copiste se désintéressait complètement de son travail et renonçait à comprendre ce qu'elle écrivait. Pourtant, de loin en loin, l'oeil de son esprit essayait de saisir le sens de ce qu'elle venait de transmettre au papier, mais il ne voyait rien et se détournait vite vers une autre région de sa vie intérieure. Eh bien, la machine à écrire, malicieusement, enregistrait ce mouvement d'attention déçue. Ne possédant pas, dans ses ressources sémantiques, un signe spécial, le point d'incompréhension, elle prenait ce qui s'en rapprochait le plus, et mettait un point d'interrogation au bout de chacune des phrases que la copiste avait cherché à comprendre et n'avait pas comprises, transformant ainsi les plus rondes affirmations de Samuel Butler en de timides questions au lecteur.
Evidemment, en m'attribuant un ouvrage intitulé « Rldasedlrad les dlcmhypbgf », la linotype de ce journal avait voulu, ou bien se moquer de moi, ou bien me fournir un thème, me conseiller d'écrire sur un sujet qui lui tenait à coeur, et qu'elle avait essayé, en son langage de machine, de m'indiquer. Or une linotype est une machine d'aspect trop sérieux pour qu'on puisse s'arrêter à l'hypothèse d'une plaisanterie. Qu'avait-elle donc voulu me dire, et quel sujet me demandait-elle de traiter ?
De l'excellent Musée d'histoire naturelle au riche Musée de peinture de Nantes, et du quai de l'Erdre à la place de la Bourse, j'ai considéré attentivement ce message machinien. La cryptographie n'avait rien à y voir, et aucune clé n'aurait pu m'y faire lire par exemple : "Onorate l'altissimo poeta", ou : Eh va donc, sans-talent ! Le seul mot humain qu'elle avait réussi à former : «les», inséré entre deux mots de son langage, pouvait me faire penser qu'il s'agissait d'une maxime, d'un avis qu'elle m'offrait, comme : «Méprise les méchants critiques ». Mais le contexte même me montrait qu'il fallait y voir, ou plutôt y chercher, un titre qui m'était proposé.
Par malheur, je n'ai pu le déchiffrer qu'à demi. J'ai bien trouvé, dans le premier mot, trois groupes de lettres qui faisaient un sens à peu près acceptable. Rlda pouvait être un prénom féminin slave prononcé Rulda ou Rilda, et rad m'a fait songer, je ne sais pourquoi, non au mot allemand qui signifie «roue», mais aux voies ferrées : un mot scandinave qui viendrait du latin rete, à moins qu'il ne s'apparente à des mots germaniques qui signifient : «Je fais transporter»; reit --- rid ---. Le groupe intermédiaire sed, était du moins parfaitement clair. Donc je devais comprendre : «Pour rencontrer la belle Rilda, il faut faire un voyage.»
Mais, dans cette explication, j'avais négligé la présence de «l» entre sed et rad. Pour en tenir compte, il me fallait donc considérer un nouveau groupement, dont le sens était : «le noble chemin de fer de Rilda» : Rldas edl rad. Du reste, cela revenait à peu près au même : il y avait toujours une femme et un voyage, comme dans une séance de cartomancie.
Eh bien, qui était donc cette Rlda, et valait-elle le voyage ? La suite aurait dû me l'apprendre. «Les» qui m'avait paru si clair devenait incompréhensible. Il valait mieux le considérer comme une graphie phonétique : «laisse»; c'est-à-dire : Renonce à Rlda et au voyage. Mais le troisième mot commençait par me donner à entendre que cette personne était «douce» , et même qu'elle jouait habituellement de l'instrument appelé «dulcimer» dlcm dont le nom fait si bien dans un poème inachevé de S.T.Coleridge. Après, tout devenait confus, et c'est à peine si hyp me faisait prévoir une montée, un effort; et puis, soudain, la phrase s'achevait brutalement sur des initiales ou des schémas d'injures ou de jurons orduriers : b --- g ! f ---! qui peut-être prédisaient une suite fâcheuse à ce voyage sentimental, ou qui exprimaient simplement la colère de la machine contrainte par l'homme à imprimer des mots, des idées, qui ne sont pas les siennes.
Oserais-je dire, à présent, que je ne me suis pas amusé à Nantes ? Et ce n'est pas seulement à cette linotype parisienne que j'ai dû quelques moments agréables. Nantes a un fleuve immense divisé en plusieurs bras par des îles couvertes de maisons et de rues à l'infini qui ne sont pourtant que les faubourgs de la ville. On y voit aussi un remarquable passage vitré, un passage à plusieurs étages, théâtral, avec des escaliers de fer dont les paliers superposés donnent accès à des boutiques aux belles devantures luisantes, rangées comme des vitrines de musée autour d'aériennes galeries. Enfin, le long d'un quai, au beau milieu de la ville, en pleine rue, passent les trains, qui ont tous l'air de grands rapides qui vont rejoindre les paquebots en partance. C'est toute l'Amérique des romans de Jules Verne (qui est né à Nantes), --- l'Amérique des années qui ont précédé et suivi la guerre de Sécession, --- l'Amérique des longues barbes en pointe et des képis dont la coiffe était rabattue sur une courte visière carrée, et des uniformes bleu foncé à parements et ganses blanches pour l'infanterie, jaunes pour la cavalerie et rouges pour l'artillerie, --- une Amérique extraordinairement moderne et qui restera toujours moderne, grâce à Jules Verne; --- mais ce serait encore mieux si les locomotives qui passent dans les rues de Nantes avaient des chasse-neige et de grosses cloches.
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14.05.2007
Temples du Sud indien

Photos Bénédicte Mercier
Que la gorgée d’eau qu’il a bu ai pu terrassé un hippopotame, tant elle contenait de bactéries et de matières fécales, il ne faut pas en douter un seul instant. C’est un poison puissant. Redoutable, typhoïde garantie à l’imprudent européen qui oserait pareille chose. Non rien de cela ne lui arrivera. Ce vieil homme fait cela depuis des siècles. Son corps est immunisé contre les pires poisons. Maigre comme un i , mais frais comme un centenaire épanoui. Rien de ce que vous avez connu ne vous sert plus. Si partout dans le monde on ne croit que ce que l’on voit, ici ce que vos yeux voient, votre cerveau ne le croit pas.
Non ce n’est pas possible qu’un homme puisse boire à même le cul de la vache l’urine quelle pisse. Panacée bien incroyable à ses yeux d’occidental et pourtant rien d’anormal à cela. On insistera pour que vous en buviez lorsque vous ferez une chute de vélo pour vous remettre d’aplomb alors que vous êtes sonné sur le bitume. Vous refuserez malgré l’insistance bienveillante.
Juste retour des choses. L’érudition ne sert plus à rien. L’hygiène, le bon sens, la raison, vos croyances, tout ça il faut le mettre par-dessus bord, pour se délester la compréhension. Tout ça n’a plus rien à faire dans ce monde-là.
Le moindre geste, la moindre scène anecdotique est perçue comme une situation hyperréaliste. Le cerveau capte en permanence avec une acuité qu’il n’a pas dans un lieu où il a déjà pris ses repères. Et cela provoque un état second. Ces souvenirs que vous avez oublié et qui reviennent par flashs, précis et lumineux ils vous éclairent sur le passé et vous aide à comprendre ce qui s’est joué sur le moment que vous n’aviez pas compris. L’état de découvreur est un état erratique où tous les sens sont en alerte. Le voyage nettoie le cerveau. Il décortique la réalité pour la percevoir et rendre acceptable. Cette femme mourante allongée dans des détritus, le visage couvert de mouches qu’elle ne chasse plus qu’avec un geste las, combien d’heures lui reste-t-il à vivre ?
Ce soir probablement elle sera morte, et des familles entières passent, des enfants jouent, des chiens erratiques dont la gale a fait tomber les derniers poils cherchent leur nourriture dans les déchets. Eux aussi ignorent la mourante. Peut-être attendent-ils simplement la nuit pour mieux se partager son cadavre. Vous, vous ne voyez plus qu’elle. Ses yeux envahissaient toute la scène du spectacle. Vous ne saviez plus si vous aviez peur de cet être, ou de la perception palpable de votre propre finitude. Avec cette morte, vous avez apprivoisé celles des autres.
Il a fini par douter, de la réalité de son être. Cela à commencé par l’odorat. Il ne savait plus si l’odeur putride qu’il percevait n’était finalement pas l’amorce d’un parfum bien plus subtil d’un raffinement le plus extravagant. Sa peur du début lui paraît si stupide, elle s’est métamorphosée. Tout lui paraît si étrangement simple. Comment avait-il pu s’embarrasser de désirs si stupidement superflus en vogue en occident et se sentir menacé par un système aussi passablement archaïque et désuet que l’Inde. Il lui semblait maintenant qu’il pouvait vivre simplement et être heureux en s’inspirant de ces gens.
C’est dans la proximité des deux états si opposés que se niche le sublime. L’état de transe émotionnelle que provoque tant de beauté de sublimation du temporel et l’état de la réalité actuelle. Ce raccourci temporel provoque comme un vide sidéral. Cela se passe sur la même planète, au même endroit et ce n’est que dans la confrontation de ces deux instants que la réalité vacille et conduit à la détresse du spectateur. Comment vivre parmi tant de vermines entouré de ces mouches agressives agglutinées en grappes noires et voraces.

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19.03.2007
Ouagadougou-Paris en mobylette.....

Au festival culture-aventure, j'ai croisé un fou sympathique qui se soigne par le voyage. Vincent Colin possède un réel talent de photographe doublé de celui d'aventurier. Si le reportage sur son voyage souffre de manque de moyens, -caméra d'appareil photo numérique oblige- par contre il respire cette fraîcheur qu'on ne retrouve que chez les professionnels du périple qui ont un talent de photographe. Jugez par vous même de ses photos en noire et blanc sur son site...
The Pigeot Delta my friend!
Ici, pas une seconde sans voir une mobylette du type nos bonnes vieilles 103 Peugeot; c'est le moyen de transport national!
J'ai vite fait le tour des modèles en vente, neuf et occasion, et pas de doute les occases font vraiment peur!
J'ai donc acheté une Peugeot Delta neuve, 710 euros et 1 Km au compteur! C'est un peu le modèle "vintage" avec le phare rond, mais ça fait aussi tout terrain avec la fourche "best quality"!!! Bon elle ne fait pas vraiment « MEEH MEEHHHH!!!!! » Comme prévu, mais plutôt ....mmmmMeeeeuuuu...... Je ne suis pas prêt d'arriver!!! Et les pédales sont loin d'être inutiles au démarrage!!! (voilà pourquoi y’a des pédales sur les mobylettes....)
Bonne surprise, les plaques de la mob sont vierges, donc ça sera plus pratique pour taper le type de bécane, l'année et tout ce qui est utile. J'ai également eu des fausses factures, une avec un prix inférieur et d'occasion pour la douane, une vraie pour les flics au Burkina, et une autre vierge pour la France!!
Pour en savoir plus sur Ouagadougou-Paris en mobylette... cliquez sur le lien


Photo Vincent Colin
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13.02.2007
ALLER-RETOUR
Par Mouloud Akkouche

L’avion ne devait pas tarder à atterrir. Je fermai les yeux et essayai d’imaginer mon village. Plus de dix-sept ans, sans y remettre les pieds. Ce petit patelin de Kabylie où je fis mes débuts de comique. Sur une colline couverte d’oliviers, mes premiers spectateurs n’avaient jamais quitté leurs maisons de pierres sèches. Sauf, ceux massacrés par les mains sans noms.
Une semaine auparavant, en pleine nuit, un coup de fil de mon frangin. Notre mère allait bientôt mourir. Aussitôt, j’avais voulu prendre le premier avion. Ma femme m’avait rappelé qu’un retour en Algérie tenait du suicide.
Sonné par la nouvelle, j’avais passé une nuit blanche. Le lendemain matin, Ali, notre plus jeune fils, m’avait jeté un coup d’œil inquiet. J’étais affalé sur le canapé, les yeux gonflés. Le cendrier plein. Jamais il ne m’avait vu dans un tel état. Aussi désemparé.
Après une hésitation, il s’était penché sur moi pour dire avec son patois de cité :
-Papa, j’ai trouvé un bon plan grave pour que tu puisses partir au bled sans blême.
J’écrasai mon mégot en soupirant.
- Et c’est quoi ton idée ?
Il avait haussé les épaules.
- Tu y vas dans un cercueil comme les vieux qu’on envoie se faire enterrer au bled…
Rouge de colère, ma femme lui avait fondu dessus.
- Ca suffit ! Va dans ta chambre, tu as du boulot.
Avant de refermer la porte, Ali avait posé sur moi un regard étrange ou je pouvais lire: ‘’ Mais putain ! vas-y Pa ! C’est ta mère quand même, y faut que tu ailles.’’ Mon propre gosse m’avait exhorté à me rendre au chevet de ma mère. Sa grand-mère qu’il ne connaîtrait jamais.
Trois jours plus tard, un vieux pote de comptoir me fournissait les papiers d’un faux mort et un vrai cercueil équipé d’un système d’aération bricolé à la hâte. Quant au reste, tout avait été organisé dans les règles, sans oublier la collecte de fonds dans un bistrot pour le convoyage du défunt.
Même dans le sketch le plus délirant, je n’aurais pu coller cette scène: un acteur comique voyageant en cercueil dans une soute à bagages. Quelle connerie. Pathétique. A Alger, j’allais arrêter cette pitoyable comédie.
Le choc interrompit mes digressions. Le boucan faillit m’éclater les tympans. Que se passait-il ? Je redressai la tête et tendis l’oreille. Nous étions à l’aéroport. Après un moment interminable, l’avion finit par ouvrir ses entrailles. Je sentis qu’on me soulevait. Environ une heure plus tard, je me retrouvai hissé dans un véhicule : direction mon village natal.
Excepté Djamel, mon jeune frère- le seul ayant échappé aux mains sans nom- personne n’était au courant de mon arrivée. Pour ne pas éveiller les soupçons, il avait tout réglé par mail de son bureau de comptable dans une usine de chaussures. Son efficacité et sa rapidité m’avaient stupéfié. Meilleur qu’un tour opérator le p’tit frangin ; même ma mère n’était pas au courant.
Pendant le voyage sur les routes sinueuses, le cercueil ne cessa de tanguer et cogner contre les parois. Je m’étais fait une bosse au front. Bras et jambes coincés, visage inondé de sueur. A chaque coup de freins, ma poitrine se serrait. Des heures d’enfer. Je croyais que j’allais devenir fou.
A peine garé, des cris fusèrent. On tira le cercueil vers l’extérieur avant un arrêt brusque, suivi d’un silence. Un très long silence. Une femme gueula, son cri ricocha de femme en femme. Puis des voix d’hommes.
-Mais ce mort là… Il est pas de cette famille.
- C’est vrai, renchérit un autre. On connaît personne de ce nom-là au village.
- Je vous dis que c’est ici, affirma mon frère.
Le cercueil avançait, reculait, comme si les types des pompes funèbres hésitaient à décharger leur livraison. L’un d’eux envisagea d’appeler son patron à Alger. Mon frère commença à le culpabiliser avec le respect dû aux morts et, pour renforcer ses propos, appelait systématiquement Dieu à la rescousse. Tandis qu’il parlait, le bruit s’amplifiait, les voisins devaient tous s’agglutiner autour de la camionnette.
-Je vais devoir appeler mon chef, grommela l’un des employés.
-Tenez, fit mon frère, c’est pour vous.
Le cercueil fut aussitôt soulevé du sol et transporté à l’intérieur de la maison.
Puis plus un bruit. Des minutes qui me parurent une éternité. Qu’est-ce qu’ils foutaient ? Il voulait que j’y passe pour de bon ou quoi ! Je m’apprêtai à pousser un cri quand j’entendis des bruits de pas.
Le couvercle s’ouvrit. Je mis un petit moment à m’habituer à la lumière.
A travers le hublot, j’aperçus le visage rondouillard du frangin et celui de ma mère.
- Alors comment ça va ? demanda-t-il en m’aidant à sortir. Je ne te demanderai pas si tu as fais un bon voyage.
- A tombeau ouvert, répondis-je avec un clin d’œil avant de le serrer contre moi.
Ma mère avait reculé de deux pas et, adossée au mur, elle me dévorait des yeux. Un sourire traversa son masque de douleur. Soutenue par deux vieilles cousines, elle s’approcha à pas si lents que j’avais l’impression qu’elle ne parviendrait jamais jusqu’à moi. Incapable du moindre geste, les bras ballants, je l’accompagnai du regard.
Elle se glissa entre mes bras et pleura.
- Y faut retourner au lit, ordonna le frangin. Le docteur a dit qu’il fallait pas que tu bouges trop.
- Laisse-moi Djamel, ordonna-t-elle. Tu es revenu alors Mohamed. Tu es revenu.
J’allumai une cigarette.
- Oui, maman.
Elle désigna le cercueil:
- T’aurais pas dû venir dans ça. T’aurais pas dû… Ca se fait pas mon fils, c’est une honte.
Je haussai les épaules.
- Je ne pouvais pas faire autrement.
Elle leva les yeux au ciel et commença à m’engueuler comme quand j’étais gosse. A bout d’arguments mais surtout de souffle, elle s’arrêta.
- Maman, je… je…
Telle une propriétaire, elle me fouillait du regard pour retrouver ce qui lui appartenait encore, ce que l’exil et ma nouvelle existence n’avaient pu dérober.
Puis elle se laissa à nouveau tomber dans mes bras.
- Je suis si heureuse de te voir Mohamed.
Son corps frêle, un paquet d’os. Ses sanglots étouffés contre ma poitrine. Ses ongles labouraient mon dos comme pour y inscrire des empreintes indélébiles.
- Mon Mohamed, tu es revenu, répétait-elle avec de plus en plus de difficultés pour respirer.
Inquiet, Djamel me fit un signe discret avant de la diriger d’autorité vers sa chambre.
Prêt à m’effondrer, je détournai la tête et m’accoudai au rebord de la fenêtre.
Une cigarette à la main, je fixai un point invisible dans le champ derrière la maison. Un troupeau de moutons paissait près d’un pylône électrique, de nombreuses habitations avaient poussé sur les champs qui faisaient la fierté de mon père : disparu deux mois avant ma fuite en France. Il m’avait fait promettre sur son lit de mort de ne jamais les vendre et continuer de les labourer. Mal à l’aise, j’avais juré de respecter ses dernières volontés ; mon départ était déjà programmé. Je portai le regard vers le sommet de la colline : il reposait dans sa terre rouge.
- Je… Je suis content de te voir, bredouilla Djamel. Je peux t’en prendre une ?
- Garde le paquet.
- Merci. Ça coûte vachement cher ici.
Nous restâmes assis côte à côte à fumer tels deux potes à la terrasse d’un bistrot. Une conversation sans phrases s'installa entre nous. Les mots, inutiles, se dissolvaient dans la chaleur de cette fin d’après-midi.
- Je dois repartir quand ?
Il fronça les sourcils.
- Demain à 8 heures.
- Non, je veux rester plus longtemps.
- C’est pas possible. J’ai eu Mourad au téléphone. Il a tout préparé avec un mec du consulat de France. Tu partiras avec les papiers d’un coopérant français mort d’une attaque cardiaque. Il va se faire enterrer du côté de Marseille.
- Je peux rester au moins un ou deux jours de plus.
- Non, c’est trop risqué que tu restes ici. T’es pas en sécurité. Ils vont finir par apprendre que tu es là.
Mon absence et les drames ayant ébranlé la famille lui avaient donné l’assurance d’un aîné, celle que je n’avais jamais eue. L’expérience en accéléré du malheur. Il me parlait comme à un petit frère à protéger. Et j’étais infoutu de lui offrir la moindre parole de réconfort. Minable.
- Viens Momo, on va manger.
Avant de me coucher, je poussai la porte de la chambre plongée dans l’obscurité. Je m’assis sur la chaise, à côté du lit. Sa respiration était bruyante et heurtée.
- Tu reviendras quand Momo ? murmura-t-elle en serrant ma main. Faut que tu reviennes vivre ici. Y faut pas que tu laisses Djamel tout seul.
Je baissai les yeux.
- Tu sais que …
- Je sais, m’interrompit-elle. J’espère qu’un jour, tu pourras revenir dans ta maison dans autre chose qu’un cercueil. Quand le sang cessera de couler.
Une quinte de toux commença à la secouer.
-Ce jour-là viendra, ajouta-t-elle après un long moment, j’en suis sûre mon fils. Un jour, notre pays sortira de cette nuit de sang. Tout à une fin, même l’horreur.
Elle cracha une nouvelle fois et conclut :
- Je le verrai pas ce jour-là, moi. Je serai au cimetière à l’ombre des cyprès… avec tes frères et ton père.
Le lendemain matin, j’étais prostré dans la cuisine avec Djamel et deux cousins. Les tasses de café et les clopes ne ralentissaient pas les aiguilles de la vieille horloge bourrée à craquer de dix-sept ans d’absence. Après avoir lâché deux plaisanteries foireuses pour tenter de ressusciter le bon temps où tout le village me surnommait Momo le rigolo, je fixai le carrelage fissuré en de nombreux endroits. Et les images se pressaient au portillon de la mémoire. Momo le rigolo, star comique en Europe, n’était plus qu’un fantôme sans humour, un type qui avait claqué la porte de son enfance et laissé la clef dedans. Paumé derrière une cloison de dérision.
Très mal à l’aise, Djamel précipita les adieux. Il m’entraîna jusqu’à ma mère recroquevillée sur un fauteuil. Dès qu’elle me vit, elle s’appuya à l’accoudoir, sans réussir à se lever. D’un geste agacé, elle demanda à une jeune voisine, immobile dans l’embrasure de la porte, de l’aider.
Incapable de prononcer le moindre mot, je l’embrassai sur les joues en évitant son regard.
- Faut y aller maintenant Momo, ordonna-t-il et me poussa dans le cercueil.
Avec une grimace de douleur, elle se pencha très lentement et embrassa le hublot. Son visage ne décollait plus du rectangle vitré. Une main la tira en arrière.
Djamel se pencha à son tour, visage tendu. Malgré son sourire, je sentis qu’il retenait ses larmes. Un grand pudique le petit frangin.
Il referma le cercueil.
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