01.11.2007

La durée de vie d’un ouvrage et les différentes typologies d'ouvrages

Quelle différences physiques existe-t-il entre le dernier ouvrage de Marc Levy et le dernier Thomas Pinchon ? Aucune : tous les deux sont des romans, papier, encre, colle, fil à coudre sont en tout points identiques.
La seule différence se situerait dans le contenu... Dans le ratio nombre de signes/prix... L’un coûtant plus cher que l’autre au nombre de signes... Comparé à Pinchon, Lévy vaut son pesant d’or...

S’il existe bien une différence fondamentale entre les deux produits c’est la vitesse à laquelle le premier se vend, et celle à laquelle se diffuse lentement dans le public le second... Est-ce donc cela qui produit une telle différence de prix ?
On l’a vu le temps de "distillation" dans le public pour un ouvrage de recherche littéraire ou un manga est totalement différent. Quelques jours pour l’un et plusieurs années parfois pour l’autre. Or un ouvrage qui n’est pas devenu un « classique » ne peut pas être proposé à la vente en librairie sur plusieurs années, parce que tous les ouvrages n’ont pas vocation à perdurer.
En effet ; un livre produit dans des conditions précaire qui rentre dans le système de diffusion-distribution en rotation rapide n’a que très peu de chance de trouver son public dans le laps de temps nécessaire à sa survie, s’il n’est pas accompagné de la machine de guerre que seuls les gros producteurs peuvent assumer.
La durée de vie d’un quotidien est moins longue que celle d’une salade sur le marché… Une salade, qui n’a pas été vendue le jeudi, peut être proposé à la vente le vendredi. Essayez de vendre votre quotidien le lendemain de son jour de parution… Vous risquez de recevoir en retour une tomate en pleine poire.

Diffusion lente et pertinence des contenus

Croire que des produits qui ont la même forme ont le même contenu, et qu’ils doivent avoir la même rentabilité en s’écoulant à la même vitesse via un processus identique sur un même et unique marché est une aberration. La même pression de rentabilité immédiate sur tous les types d'ouvrages ne peut conduire qu'à condamner d’avance un ouvrage à rotation lente à cause de la rapidité du flux dans lequel il rentre...
Certains petits éditeurs qui ont changé de système de diffusion ou de diffuseur ou ont vu leur taux de retour grimper en flèche ou leurs ventes s’effondrer.

« Nous traversons en effet une tempête sans précédent, dont nous craignons fort qu'elle nous soit fatale : après notre changement de distributeur à l'automne, nous avons été contraints l'hiver dernier de renoncer aux activités de l'imprimerie et, comble de malchance, nous enregistrons chez notre nouveau distributeur CDE/SODIS un taux de retour record, auquel notre petite économie ne saurait survivre bien longtemps ».
Georges Monti : éditions Le temps qu’il fait

Parce que tout le monde ne sait pas vendre le même livre…

S’il est des individus qui savent vendre du papier noirci, d’autres auront besoin d’un contenu pertinent pour pouvoir vendre un ouvrage... Et c’est là que commence la différence… Et c’est là aussi que tout se complique.
Pour qu’un ouvrage ait une chance de trouver son public dans un réseau à diffusion lente, il est nécessaire que dans la chaîne du livre : le projet éditorial soit non seulement porté par l’éditeur, -parfois aussi par l’imprimeur quand il s’agit de livre avec une qualité d’impression exceptionnelle-, mais aussi par le diffuseur, le commercial du diffuseur, le libraire, et afin que la promotion soit réussie…. Il faut aussi avoir de la presse, pour devenir visible et bénéficier de la mécanique d’entraînement du système.
Cela fait beaucoup d’ingrédients à malaxer pour des entreprises, bien souvent microscopiques et sans réel capital pour soutenir l’ensemble... Malgré que ces ouvrages manquent de machine promotionnelle et malgré cette preuve irréfutable d’improbabilité mathématique de réussite, cela réussi plus souvent que cela ne le devrait. Car des libraires militants font ce travail de biodiversité culturel en pratiquant la polyculture du livre. Cela est l’effet. Mais la cause qu’en est-elle ?
Proviendrait-elle du comportement du lecteur… Ce « consommateur-intelligent » (oxymore s’il en est) que les modèles de la mercatique semblent bien incapables de cerner. En effet plus le lecteur lit, plus il devient exigent et moins il répond aux autres modèles existants de la mercatique. A-t-on vu un acheteur de cuisse de poulets en barquette (hors période de stress audiovisuel dû à la grippe aviaire) remettre en cause le contenu du paquet et s’en détourner…
Pourtant ce comportement si étrange se produit dans le commerce du livre. Les consommateurs de papier noircis se détournent des étales du commerce de gros du livre, pour baguenauder vers les échoppes des flibustiers de la cellulose bien moins agencées… C’est quasiment incompréhensible pour la logique de la mercatique voire un crime de lèse majesté …
Ai vu au salon du livre une blonde tout de rose habillé, racolant debout devant le stand d’un grand distributeur comme une dame de petite vertu tenant son bouquin au titre évocateur Y a pas de mâle et je n’invente rien… La pauvre ai-je pensé… Si le contenu avait de la pertinence, aurait-elle besoin d’en arriver là… Suis repassé un quart d’heure au même endroit, elle avait réintégré sa cage pour mon grand malheur visuel car sa plastique plus que sa plume avait de quoi attirer mon œil…

Dans notre époque contemporaine il semble bien que ce ne soit plus sur le terrain du style littéraire que se fera la réputation d’un livre mais, sur son aspect sulfureux. Quel scandale y a t’il à vendre entre les lignes pour que les télévisions en parle ? De la drogue, du pervers, de la coucherie, du crime, du sadisme, du racisme ? Quel mironton ragoûtant pour appâter?

Ne pas confondre fond de passion et fonds de pension

On a vu par le passé des Lindon, Losfeld, Pauvert, Maspéro, Morel défendre le style d’auteurs inconnus dans lesquels seulement eux croyaient. Ils prenaient leurs risques en solitaire. C’était avec leur argent qu’ils jouaient. Après tout, libre à eux de se faire congédier par leur conseil d’administration ou de laisser des drapeaux à leur imprimeur.
Mais maintenant qu’en est-il ?
Un directeur littéraire oserait-il encore prendre une décision contre un comité de lecture pour imposer un auteur. Il ne peut que se réfugier derrière une décision collégiale, consensuelle et molle. Imaginez que l’homme fasse fi du comité de lecture et décide que cet auteur-là précisément est intéressant. Je ne donne pas cher de sa peau en cas de bide. Que diraient les commissaires aux comptes des fonds de pension qui attendent leur marge de 20% net après impôts. C’est la limite du système. Ce n’est, la responsabilité de personne, la faute à personne, à peine s’il y a un pilote dans l’avion qui décide quel cap littéraire maintenir.
Je voudrais pour donner à comprendre le phénomène cette lettre de Christian Grenier révélatrice du malaise...

Autrefois, les éditeurs prenaient des risques. Ils publiaient parfois des textes en confiant à l’auteur : "Votre roman a peu de chances de se vendre." Ou encore : " Les commerciaux n’y croient pas." Ou encore : "Les représentants ne feront pas la promotion d’un tel ouvrage. Mais tant pis ! Nous aimons beaucoup ce récit et nous le publions. On verra bien !" De façon inattendue, le succès était au rendez-vous, preuve que le goût des lecteurs est heureusement imprévisible.
Qui aurait cru, il y a trente ans, dans l’avenir de romans comme La guerre des poireaux ? Ou, il y a quinze ans, dans celui de Coups de théâtre ou du Pianiste sans visage ("La musique classique ! Pour des jeunes !") ?
Christian Grenier ( Niouze Letter numéro 18 - avril 2007 )


Si par le passé le métier d’éditeur était animé par un fond de passion, Lindon, Losfeld, Morel, pour ne citer qu’eux, les autres me pardonneront sûrement, car l’exemple choisi ici ne concerne que des disparus, ce qui est bien pratique convenons en... Ils publiaient non pas en économiste, mais en lettré averti. Y compris contre l’avis du comité de lecture... En ces jours contemporains, retranché derrière un consensus mou quel directeur éditorial oserait, imposer contre l’avis du comité -rempart et garde fou pour décisions intempestives- un manuscrit controversé ?
Quel homme oserait s’affranchir du diktat des chiffres ? Qui serait assez fou pour oser affirmer à un conseil d’administration que bien que tel livre ne sera rentable que dans dix ans, il sera publié...
Pourtant c’est avec cette méthode que les manuscrits qui restent les chefs d’oeuvre de notre littérature ont été imposés... Un couple infernal parfois que celui d’auteur éditeur, mais si productif. Et d’un consensus mou, peut-il jaillir le génie ?
Que peut faire une oeuvre forte et controversée dans un comité de lecture dont la décision doit être majoritaire pour l’emporter. Quels directeurs seraient assez fou pour assumer contre une décision négative la publication d’un texte qui leur paraîtrait essentiel... Aucun n’oserait jouer son poste sur un coup de poker...
Normal, ils ne jouent pas avec leurs bourses, mais avec celles des pensionnés...
Le fond de pension est entre temps, passé par là...
Il faut des bons livres qui plaisent au public et qui se vendent... Puisque la recette existe dans les autres industries, appliquons-la, au livre... Rien de plus facile à dire... Rien de plus compliqué à faire. On peut toujours trouver un homme docile, tel soldat qui le petit doigt sur la couture obéira aux directives de l’actionnaire principal, le ci-dessous dénommé fond de pension. Mais quel auteur et quel directeur littéraire est en mesure de trouver la potion magique d’un Harry Potter.

Aujourd’hui, peu d’éditeurs se lancent dans l’inconnu. Il y a quelque temps, face à la vente décevante de certains de mes romans de SF, une jeune directrice littéraire m’a déclaré : "Pourquoi n’écrivez-vous pas des histoires de sorcières ? De monstres ou de dragons ? Il suffit que l’un de ces mots figure sur le titre de l’ouvrage pour que les ventes décollent !"
.../...
Christian Grenier ( Niouze Letter numéro 18 - avril 2007 )



Mais produire du livre pour le plus grand nombre, c’est réduire la pertinence du contenu, le plus grand dénominateur commun devient alors un facteur de destruction de pertinence...
Quel intérêt à mettre sur le marché grand public un ouvrage qui concerne les phases opératoires de l’arthrose à un stade avancé de la main. Or rien n’existe pas plus pertinent comme contenu pour le chirurgien qui sera concerné par ce type d’opération.
Passons pour notre démonstration au livre de recettes de pâtes, qui à plus de chance de convenir à un plus large public, puisque nous sommes entre bon père de famille nous en conviendrons aisément. Las... trois fois... les recettes Al dante, à la minestrone ; etc.
On les trouve sans se déplacer en cliquant sur un site de cuisine renommé et sans y laisser un kopeck... Où se situela pertinence dans ce cas présent, de publier un ouvrage -dont le contenu certes alléchant- pourra intéresser la ménagère de moins de cinquante ans, qui aura un nid à poussière supplémentaire sur ses étagères.
C’est bien le livre sur la cuisine des nouilles qui n’est pas pertinent, alors que l’ouvrage sur la chirurgie, lui, l’est probablement bien plus... Bien que son contenu puisse se retrouver sous sa forme dématérialisée sur le net. Et c’est le livre de la cuisine des nouilles qui se vendra... pourtant là où on publiait des ouvrages les yeux fermés en attendant que l’ouvrage trouve sa voie dans le public, il faut maintenant du produit standard, par la forme et par le fond.

Il y a trente-cinq ans, la plupart de mes manuscrits étaient publiés sans qu’on y change une virgule ! .../...

Mais voilà, depuis quelques années, tout particulièrement dans le domaine jeunesse, les demandes de modifications semblent de plus en plus importantes, comme s’il s’agissait de proposer un récit "sur mesure". Un temps, je me suis remis en cause : après tout, me disais-je, c’est probablement ta qualité littéraire qui baisse ! Sans doute écrivais-tu mieux autrefois !
Et puis (faut-il s’en rassurer ?), je me suis aperçu que la pratique devenait plus que courante : elle se généralisait !
Christian Grenier ( Niouze Letter numéro 18 - avril 2007 )


Tout système génère ses aberrations qui conduisent le système à se modifier ou à s’autodétruire par sclérose s’il n’est plus en état de se régénérer. Il me semble que nous sommes dans une aberration système. Les données correctives de ce système ont commencé à se faire sentir... le chiffre des ventes, maintenu artificiellement par une prolifération de titres, a commencé à chuter de 2% cette année. De combien sera la baisse l’an prochain et celle de l’année suivante.
Les petits éditeurs aux infrastructures très dynamiques et totalement adaptables aux terrains chaotiques en payeront-ils le prix le plus élevé ? Rien n’est moins sûr...
Il m’est souvenir que dans des temps certes anciens nous osions publier des opuscules en ronéo et avions l’outrecuidance de les placer en librairie, et comble de désespoir pour tous les statisticiens de la mercatique, ils se vendaient. Certes lentement, certes à un public fort averti, mais là n’est pas le propos... Les libraires les acceptaient... Oserions-nous imaginer cela aujourd’hui dans un marché où les produits se sont multipliés et où les points de ventes indépendants se réduisent au même rythme que la banquise...

02.09.2007

DU BAUME AU COEUR

J'ai trouvé ça sur le blog FRERETROC de Benoit qui ne m'en avait rien dit...
Un plaisir à peine croyable...
Un oxymoron on appelle ça, et je vous jure que c'est drôlement agréable...

Et puis ça aussi sur le site de la FNAC c'est réconfortant Cliquez ici et là par la même occasion... en cliquant ici...

06.06.2007

Un Enfant de Coeur


VIENT DE PARAITRE

Un Enfant de coeur

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en librairie mi juin...



Avec une Illustration de couverture de ANTO

ISBN 978-2-35270-028-9

Quatrième de couverture.
On peut lire ce premier tome d'une saga en y plongeant comme dans un fleuve intarissable, ou comme dans une parabole. Elle nous apprend que la vie n'est jamais que ce que l'on en fait et que le sentiment d'exil peut devenir une patrie. Car si la réalité est convoquée elle ne tombe jamais dans le misérabilisme. Elle rebondit balle espiègle et joueuse comme l'enfant en l'homme qui raconte.
Le lecteur ne saurait résister à la sincérité qui se dégage de ce livre nu cruel et désarmant. Ce livre prouve plus sûrement que tous les discours l'absurdité à laquelle aboutit toute tentative d'identification en dehors du vécu individuel.
Un enfant de coeur est une révélation littéraire. Le souffle de Saïd Mohamed emporte sur son passage tous les préjugés qui consistent à ériger des frontières entre l'autobiographie et la fiction la tristesse et le rire, le beau le laid. Comme un certain nombre de ses homologues, il oppose la liberté au joug d'une appartenance arbitraire à une catégorie spécifique, sociale culturelle ou géographique.
Kristina Briaudeau

Resté inédit en France, Un enfant de cœur est le premier volet d'une saga picaresque. Saïd Mohamed est l’auteur de plusieurs romans parus aux Éditions Paris-Méditerrané entre 2000 et 2004. Son premier titre La Honte sur nous a obtenu le Prix Beur FM Méditerranée en 2000. Il a publié aussi plusieurs recueils de poèmes au Dé bleu, et aux carnets du dessert de Lune.

Dur et nu mais non dénué de poésie, ce roman nous lègue une belle leçon de vie.
"Femmes du Maroc".

Ce récit est à la fois d'une sobriété et d'un éclat tout particulier. Car tout dans ce livre est simplement transcrit avec dignité, humour et coeur.
Jean Michel Bongiraud

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Chapitre un


Très tôt j’ai su que les parents allaient me poser problème. Si je ne comprenais pas tout, je voyais bien que chez les autres ça ne se passait pas comme chez nous. La Mère ; elle ne rentrait à la maison qu’après le départ au travail du Père et le soir elle se réfugiait chez des voisins. Heureusement, qu’il a toujours ignoré où elle se cachait. S’il l'avait attrapée, il lui aurait cassé les pattes, pour ne plus qu'elle traîne.
Une voiture s'est arrêtée à notre niveau, alors qu’on revenait d’une balade dans les champs. La Mère en est descendue, précédée d'un type du coin que j'avais déjà vu venir minauder autour de la frangine. En voyant leurs têtes, j'ai su qu’ils n’allaient pas à la noce. Ces derniers jours avaient tellement tourné au vinaigre que le pire était à prévoir. Trouver la Mère sur la route, en train de plier bagage, embarquant ce qu'elle pouvait n'avait rien d'extraordinaire.
Avec la Mère, on ne s'est pas causé. On n’avait pas non plus matière à se raconter un roman.
Elle a dit simplement :
" Bon, les gars, je m'en vais !..."
On ignorait où elle allait, et avec qui, mais elle s’en allait. Depuis un bout qu'elle en parlait de partir. On ne peut pas tout le temps voir la fumée et pas le feu.
La voiture touchait presque le sol tellement elle était chargée. On s'est mis à courir derrière. J'ai eu l’impression que pour nous ça tournait vraiment mal. Rien n'est venu contredire ça. Même le Petit qui était trop petit pour comprendre ce qui se passait n’a pas pleuré.
—Tu lui presses sur le nez, il en sort encore des limaces, avait l’habitude de dire de lui le Grand.
On a attendu que le Père rentre du travail. Le Grand s'est chargé de lui raconter les événements de la journée. Le Père assommé par sa ration quotidienne de vin ne s'était pas encore rendu compte qu'il manquait quelqu'un. Il n'a pas réagi. Se bouchant une narine, il s'est mouché en soufflant dans ses doigts. Il a gardé le silence et il a achevé la deuxième bouteille de la soirée. Des mouches se poursuivaient autour de l'ampoule de la cuisine. Des gouttes s'écrasaient dans la vaisselle sale. Le père s'est levé pour aller chercher dans le clapier, au fond du jardin, un lapin qu'il a tué, et il l’a préparé comme il a pu.
Il me suffisait de regarder le Grand pour savoir s'il fallait être prêt à tout. N'importe quel objet, entre nos mains, pouvait devenir un moyen de défense. Le Grand était sur ses gardes, quand il l'a vu prendre le couteau.
On venait d'achever le plat mal cuisiné, quand le Grand m'a fait un signe de la tête en m'indiquant la direction de la chambre. Je devais le suivre. La soirée était trop calme. On aurait préféré entendre crier. Au moins, là on savait où on en était. On redoutait le silence parce qu’en général il présage le pire. Le lendemain matin, le Père est reparti au travail, comme à l'accoutumée, en vélo. Il nous a laissé de l'argent pour acheter du pain et une tablette de chocolat noir à croquer pour le goûter. Le midi, on a mangé les restes du lapin.

Chaque jour, le Père partait le matin de bonne heure, et il rentrait le soir vers sept heures. Il avait trouvé son vieux vélo dans une vente. Des enchères, il ramenait n'importe quoi. Sa bicyclette était surmontée d'un énorme phare. Sur la roue à l’avant, une dynamo qui le ralentissait plus qu'elle n'éclairait, ronronnait. Mais il connaissait bien le chemin. Le freinage se faisait en inversant le pédalage. La roue arrière se bloquait même quand il pleuvait. Dans la région, il valait mieux avoir ça. Il flottait tout le temps, une sorte de bruine qui dégoulinait lentement. Une lavasse, qui vous abonnait le ciel à l'hiver pour l'éternité. Dans ce pays, tout le monde avait des rhumatismes et toussait à cause du froid et de l’humidité. La terre à chaque pas s'enfonçait d'un centimètre et lâchait des bulles d'air. Même l'été, tout restait vert, comme conservé dans du formol. Le vélo était notre seul moyen de transport. Le matin, deux cars passaient, l'un ramassait les ouvriers de l'usine de caoutchouc, l'autre les élèves du lycée.
On approchait de l'automne, et déjà les hirondelles se rassemblaient sur les fils. Quelques mois auparavant, j'avais soufflé mes neuf bougies. Façon de parler. Chez nous, les fêtes et les anniversaires, on ne les fêtait pas. Il restait deux semaines avant la rentrée scolaire, le Petit et moi, pour ne pas traîner à la rue, on a partagé un peu le bac à sable avec les gosses du facteur.
Le Grand s'est bagarré avec un de ses gamins. Lorsque le facteur est venu en personne lui demander des explications, à l’heure du dîner, la situation sur le terrain a tourné au désavantage du Grand. La claque que le Père a mise au Grand aurait pu assommer un cheval. Même lorsque les autres nous cherchaient, on ne devait jamais répondre.
J'avais peur du facteur parce qu’il ressemblait au Fantôme noir du Journal de Mickey. Vêtu d'une grande veste noire en cuir, coiffé d'un casque avec des grosses lunettes, il parcourait toute la région en moto. Je l'évitais aussi parce que je lui avais flingué un carreau en voulant tirer une bouteille posée sur le rebord de la fenêtre. La pierre avait fait un trou rond et bien net, sans que le verre ne vole en éclats. Il savait que c'était moi, mais il n'avait rien dit. Il me laissait jouer chez lui, avec ses gosses.

Les hirondelles s'impatientaient sur les fils et on traînait par le village, livrés à nous-même. Pour une fois, on s'est retrouvé avec les autres gamins, dans leurs jeux. Une baraque abandonnée à la toiture inexistante nous servait de château fort. Le village était séparé en deux: nous d'un côté et, de l'autre, ceux du bourg qui craignaient le Grand. Ce qui restait de la baraque n'a pas tenu longtemps à ce régime. En trois jours, il ne restait plus qu'une partie des murs. Il manquait la fumée pour parfaire le décor d'un western après l'assaut des Indiens. Les attaques se succédaient, et on les repoussait à coups de bâtons, de flèches, de javelots. Un front bleui, une oreille décollée, c'était le bilan du premier jour du combat. On en a profité, au passage, pour régler nos comptes...

Au bruit mat, comme un paquet de chiffes molles qui s'écrase, suivi d'un cri hoquetant, le Grand a compris qu'on venait de dépasser le simple accrochage. Le Petit avait chuté du mur. Il avait la bouche ouverte, sa langue pendait, et il crachait beaucoup de sang. Les autres ont pris peur et se sont enfuis.
— Bande de salauds! On est dans la merde! Le vieux va gueuler! a râlé le Grand.
— Ça devait arriver!
Le père n'a rien dit de plus. Il en avait déjà tellement vu, que ça en plus ou en moins, ça ne changeait pas grand-chose. Il voulait avoir la paix en rentrant du travail, pour réfléchir à l'avenir, mais il en devenait de moins en moins capable, à mesure qu’il vidait ses bouteilles. Il a marmonné:
— Quelle honte!
Et, comme le Petit pleurait, il lui a dit :
— Viens là, que je t'achève!
Ce qui lui a enlevé toute envie d'en rajouter. Cette expression avait les faveurs du Père. Un fils d'homme ne pleure pas. Il suffit de se mettre ça dans le crâne et ça va déjà mieux. La vie a recours à des certitudes auxquelles il faut se soumettre, ou crever. Pleurer n'a jamais été une preuve de force. Alors, plutôt que d'encourir la colère paternelle, il valait mieux avaler sa salive. Depuis, à cause de sa langue à moitié coupé, le Petit zozotte en parlant. Il ne veut pas qu'on le fasse "sier avec les sossettes de larsi dussesse qui sont pas sésses".

27.05.2007

Des relations humaines entre auteur et éditeur

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Cette photo provient du site du photographe Cara Barer cliquez sur son nom pour voir son travail...

Cette fois-ci on ne s’est pas pris de bec comme à l'accoutumée. Il a lu et accepté le manuscrit, tel quel, sans vouloir imposer sa grosse intelligence sur le texte. Un seul paragraphe de trois lignes a souffert de nos débats qui n’ont pas duré une minute. J’en ai de suite convenu, ces phrases n’étaient pas indispensables. Elles rendaient incompréhensible ce qui suivait. Je m’étais préparé un pugilat digne d’intérêt, à des joutes oratoires, comme seul en existe dans ce métier. Partir en claquant la porte, en se maudissant et revenir trois mois après, en ayant intégré presque toutes les corrections demandées et recommencer. Cela m’a presque frustré de ne pas avoir à subir ce rituel. C’était signe que le manuscrit a du ressort, qu’il était capable d’encaisser pareil régime et de revenir lors de la lecture à sa forme primitive.
Ce silence n’augure rien de bon. Je vieillis ? Il devient moins exigent ? Il s’est habitué à mon style. C’est mauvais signe. Cela voudrait-il dire qu’il ne sera plus capable à l’avenir de discernement ? Je vais devoir être obligé de changer encore de crémerie. Cela ne lui à donc pas suffit de faire faillite et de m’emporter par le fond trois textes, passés à la concurrence, chez un fou dingue. Un de ces emplumés du chiffre, pas foutu de parler de style, seulement de pognon. Un de ces gestionnaires sorti d’une de ces usines à crétin, sec comme un bilan. J’aurais pu aller lui porter le nouveau manuscrit à celui-là, parce que finalement c’est mon nouveau patron. Pas question je préfère encore mon Thénardier, au moins je sais à quoi m’attendre avec lui. L’autre avec sa tronche de médecin légiste m’inquiète plus encore. Oh non, il ne cause pas, il compte l’emplumé et je ne pèse pas lourd dans son bilan à cette enclume. Il pinaille avec des arguments de premier de la classe, finalement les quelques écrivaillons avec un peu de souffle qu’il aurait pu ramener dans son écurie, ils sont passé à la concurrence. Soit envolés du nid les piafs, soit retournés chez le vieux soit planant vers des plus prometteurs encore. Je lui suis resté fidèle, je ne sais pas pourquoi. Par fainéantise sûrement, par amitié peut être aussi, par empathie, par compassion, un peu tout ça à la fois. Peut-être aussi parce que j’espérais qu’on allait continuer à s’engueuler avant chaque publication...

28.04.2007

Dans cet immense souk...

Dans cet immense souk, une étoile qui veille sur votre destin peut surgir à n'importe quel moment du fin fond de la constellation et vous permettre de traverser des galaxies entières. Votre double existe dans l'univers où l’on trouve matière pour continuer à vivre. Et quand on revient d’aussi loin, on peut avouer avoir eu de la chance. Car cette étoile, ce simple morceau de caillou, cet ensemble vaporeux, ce conglomérat gazeux, cette purée primitive, ce semblant de bain sulfureux, ce presque néant, existait.
J’ai écrit pour me maintenir en vie, tout simplement. En parvenant à l’autre bout de la nuit comme Schéhérazade, je suis étonné d’être encore de ce monde, d’avoir percé les nuages et d’avoir pu échappé à un destin funeste. J’ai survécu, par hasard. Pourtant je n’ai jamais douté. Persuadé que je devais prendre la parole pour donner un sens à cette vie. Trouver une issue. Je ne sais ce qui m’a guidé, peu importe. J’ai l’impression d’avoir accompli un travail. Mais comment juger s’il a été bien fait ?

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03.04.2007

Les crobards de Malnuit

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L'illustration est de Yves Budin qui vient de publier aux carnets du dessert de lune Visions of Miles

Voila ça y est l'idée fait son chemin. On va republier Malnuit. Oui c'est un événement. Ce sera pour l'automne probablement. C'est Bédé qui s'est mis au clavier pour exhumer ces textes devenus introuvables. Je vous en dirai plus au fur et à mesure de l'avancée des travaux. Mais pour commencer juste un petit morceau pour le plaisir, comme on lèche les plats...

Crobard : n.m. Dessin à main levée qui ne fait qu’esquisser l’image d’un être ou d’une chose. (Petit Larousse – voir : croquis)


En parlant de tout ça, j’suis pas sûr de mon coup ; c’est ça qu’est bien (j’écris je dégorge je dégueule) et vache aussi parce que où ça mène ? Ce qu’y a au bout j’en sais rien, que dalle ! (On passe l’éponge et on recommence).
Je vois le coup je le sens, je sais bien que j’arrive pas à dire les choses ; ça pousse ou ça pousse pas c’est tout, et ce qui vient c’est du dégueulis pour me sentir moins lourd après ; je laisse faire, la main griffonne, et quand elle a fini c’est fini ; y’a pas de sens à ça ; j’exprime, j’expurge, j’exgueule, j’excule, j’extrapole, j’explique pas je laisse faire ; même que quand ça veut pas je pousse un peu – parce que c’est pas ma fête quand ça coince ! Là-dedans qu’est-ce que j’ai à y voir ? Que ça aille comme ça peut et qu’on en parle plus. Moi c’est autre chose, moi c’est ailleurs, t’as vu l’avion ? Je suis pour personne – j’ai jamais été pour personne ; j’ai vu, j’ai regardé, j’ai cru voir, j’ai cru être là mais j’y étais pas j’étais ailleurs et ce que j’en dis c’est n’importe quoi par rapport à une vie antérieure, ou à une nuit de rêves !… Une suite de mots qui tombent comme des crachats dans le ruisseau… Un bouquin ça ?
C’est vrai, les mots c’est quoi ? On s’en sert à la tribune, dans les conférences les colloques pour dire des mensonges, à l’Assemblée nationale pour du vent, au lit dans le creux de l’oreille pour dire la tendresse et entre copains un pot pour, pour, pour, quoi ? –
Je leur voyais des charmes fous aux mots, et une ruse diabolique, et des innocences bouleversantes, et aussi de la colle aux fesses et du poil derrière les oreilles et des bites molles… Putain de bordel ces envolées les gars ! … plus de place pour les fines bouches, j’étais en ballon et je survolais le vocabulaire ce peigne-cul que c’est pas demain la veille qui sera en voie de développement comme on dit de nos jours !… J’étais dans une cloche, comme y’en a pas encore dans les abysses de la race – plus anciennes et plus profondes que celles des océans – et je me farcissais de la vision sublime à pas en croire mes coquillards ! des spectacles en cinérama et à portée de langue les secrets de l’univers !… Tout ça au Derby en bouffant une saucisse chaude… Une fois ou deux on a bouffé en haut, un poulet rôti ou truite meunière. Un bon troquet le Derby, à part que des fois t’avais des cons qui venaient semer la zizanie, complètement ronds les louis, et pas toujours des freluquets : je m’y suis fait foutre par terre une fois ou deux par un de ces clampins avinés – mézigue je m’amenais comme un bleu qui sort de sa laitue et vlan, tiens ça jeunot, ça m’encombrait les envies depuis un moment fallait que ça sorte ! – J’ai même failli y laisser du scalp ! mais c’est le petit inconvénient quand on fréquente les bars de nuit !

10.03.2007

La vie d'artiste...

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collage de Maryvonne Lequellec

C’est à l’aune de la hauteur du tas de manuscrits refusés que l’on voit l’auteur enragé. Dès les premiers refus, les prétentieux rentrent à la niche et stoppent toute velléité de plumitif. Seuls les plus teigneux continuent d’étaler leurs production pendant cinq, dix, quinze ans. Recousus, rafistolés sur toutes les coutures, de leurs manuscrits plus une seule phrase n’est identique au texte du départ. Qu’importe ils s’accrochent, s’acharnent, en espérant qu’un seigneur de la cellulose daignera leur accorder un peu d’attention.
Mon travail était remis en cause par des gens dont je soupçonne l’existence suffisamment terne pour ne pas être racontable même par un génie. Leur histoire ne réussirait pas à remplir un chapitre. À peine trois pages lâches, pas même une trame de mauvaise nouvelle. Ces types n'auront connu de la vie que la voie royale, du berceau au bac à sable, des études brillantes au poste confortable de directeur littéraire. Pas foutu de pondre un articulet qui ne soit un summum de poncifs. Pas capable d'écrire une lettre personnelle pour répondre par la négative, trop faux derche, taux de testostérone pas assez élevé. J'ai récolté suffisamment de leurs correspondances au style insipide pour en tapisser un mur. Ils sont vissés à leur siège éjectable et le savent bien, alors ils publient du consensuel mais pas de l'original. Ils veulent des noms vendus d'avance, pas du talent inconnu trop difficile à fourguer. De l'histoire facile et joliment écrite qui ne dérange pas dans les chaumières. De l'académique, mais pas du sanguinaire quartier de bœuf, à la manière de Soutine. Comme si la façon dont je raconte la chaîne pouvait être trop monotone. Le brave homme n’y est jamais allé à l’usine. Il n’a pas connu la monotonie de la chaîne. Il l’a ressenti jusque dans le cœur du texte et il me dit : c’est monotone. Comment ne pas perdre son sang froid, ai je essayé de me justifier ? Il faut se contenter d'une apparition sur scène contrôlée et dosée à l'infinitésimal. La nuance, le pastel, le non dit, le entre les lignes. Mais surtout ne pas déranger l’estomac du lecteur qu’il est. Il leur faut aussi du convenu, de la référence, pour notre brave directeur littéraire.
Il n’y a que madame Germaine. La très gentille, madame Germaine. Ce n'était pas encore mûr, qu’elle me disait. Je devais passer à autre chose. Elle reconnaissait le talent, bien que ce ne soit pas son genre. Madame Germaine, m’a toujours répondu par une lettre gentille avec beaucoup de compassion et plein de gentils encouragements. Une vraie grande dame charitable avec tout plein de charmants sentiments, madame Germaine. Et elle me répétait toujours la même chose. Cette femme devait être bonne comme du bon pain blanc ou de la miche de Noël, ce n’est pas possible autrement. Aujourd’hui on s’écrirait encore, si ça se trouve. Elle m'a encouragé mais ne m’a pas publié : elle a eu la mauvaise idée de mourir entre temps, madame Germaine.
C’est sûr, j’étais fait pour l’écriture. Mais ce n’était pas assez bien écrit pour elle. Je n’ai jamais su si madame Germaine préférait des gaufrettes ou des boudoirs avec son Darjeeling. Bien gentille, quand même. Je ne lui en veux de m’avoir laissé là, au milieu du gué alors que je ne savais pas encore où aller. Beaucoup de politesses, de délicatesses, de bonnes intentions pour rien.
Elle n’est pas la seule qui m’ait refusé et qui ne soit plus de cette galaxie. Combien d’éditeurs qui ont eu ce manuscrit entre les mains en faillite ? De directeurs littéraires à la rue ? C’est une compensation minime qui n’est pas rassurante pour autant.