06.10.2007
LE VIN DES CRAPAUDS
Le Vin des Crapauds a été publié pour la première fois dans la collection Polder en supplément à la revue Décharge N° 81 par Jacques Morin en 1995. L'édition originale ne comprenait pas ces dessins de Bob de Groof, dessinateur dans la revue KITOKO JUNGLE MAGAZINE publiée à Vilvoorde par Guido kuyl et Guido Vermulen, mais ceux de Fatmir Limani lui aussi publié dans KITOKO. C'est pour rendre hommage au travail remarquable de Bob de groof qu'aujourd'hui je les publie avec ses dessins

à Jérome Bosch
à Goya
Un général de sa botte fourrageait dans une fourmilière prés du cimetière des esclaves noirs.
Sur le bout du pont il goûtait son tabac et pensait à des batailles factices.
La toute puissance entre ses mains, pétrisseur du feu, magicien de l'insolence.
Il réfléchissait à de chiennes alliances.
Bâtards grouillants sur des bateaux à la dérive, ou nus dans la forêt les déserteurs erraient et traquaient les rats musqués pour survivre.
Des soldats n'ont plus d'arbres pour veiller sur eux tandis que joue les écureuils de Central Park.
Quelle est cette peur qui hante ta maison général?
Tes esclaves auront une stèle n'est-ce pas, général?
Les écrans visitent le décor de l'enfer.
Les moteurs prêts à mordre tournent dés l'aube.
Ceux qui perçoivent les ténèbres à travers la peau de leurs gants me parlent.
Que sonne la charge des cavaliers livreurs d'orages.
Ce n'est pas un poème mais une agression envers ceux qui croiront ces futiles magiciens.
Du sang coulait des yeux crevés.
De ses mains écrasées elle le tenait dans ses bras et criait en entendant passer là-haut les insectes du désespoir.
Les voyants rouges allumés, les soutes ouvertes, riez, riez! Et que les bouches tordues mordent l'ordre du silence. Instants dépravés avant la mort du taureau.
Mange ton fils amère humanité et pose le couteau sur sa gorge.
Voilà la puissance entre vos mains.
Où sont les chants de la victoire?
Je ne reconnais rien qui m'appartienne.
La cendre a tout recouvert.
Dressées en l'honneur du sacrifice des statues de pierre en larmes.
Les fous agitent leurs crécelles et dispersent les lauriers des vendeurs d'horizon.
Dans mes visions cauchemardesques je traverse la ligne de feu, machette en main besogneux coupeur de têtes, nettoyeur de tranchées.
Le rideau rouge se lève sur un spectacle éternel.
Soient maudits ce temps, cette infâme cité construite avec des débris d'os.

Ténébreux ouvriers de la mitraille, éclopés des bouges de la victoire, abeilles rutilantes percez les chairs.
Crachez sur l'amertume des âmes brisées.
Des squelettes de chiens aux portes des villages dégoulinants de vapeur et d'acide jappent d'effroi avec d'infernaux aboiements.
Bâtards pire que maudits qui jonglez avec le feu de mes mains je veux vous arracher les yeux.
De la terre fendue monte des langues de caméléons.
Des flammes vertes et phosphorescentes bruissent sous une marmite où cuisent des cadavres dépecés pour un festin anthropophage.
Le soir le fou se glisse le long des murs, ce gueux impardonnable refuse la danse des singes.
Bel acier cherche ta voie dans les entrailles, la viande chaude et le sang doux.
Couvre toi de gloire acier. Trempe ton fil dans le muscle et la gorge de la poupée.
Mouche noire au reflet d'argent voici ta terre.
Creuse tes tunnels dans la mort fertile.
Petite perle de nacre qui rend la viande propice à la multiplication des pains.
Cherche bel acier! Cherche!
Ton chemin dans ces carcasses.
Que brûlent les noms vénérés dans les batailles.
Le Tage charriera la pestilence du monde et le fleuve amour coulera rouge.
Je crains ne jamais pouvoir donner mon pardon à l'oeuvre de l'enfer.
Vagabonds en selle sur des chevaux de carton pâte, hardes de brouillard qui hantent de leur présence les chemins parsemés de clous.
Pourrais-je apaiser cette brûlure? Cette insouciance est en trop.
Héros dites-nous le prix de la vilenie et du mensonge!
La mort vous attendait translucide couverte de douces lumières.
Silhouettes pétrifiées témoins des nuits blanches.
Dites-nous la mémoire des ténèbres le voyage au bout, soldat inconnu.
Serrant ta défroque la peur au ventre allumes une cigarette et souviens toi.
De ces chants orgueilleux qui unissaient votre gloire.
Héros dites-nous le prix de la vilenie et du mensonge!

Dans mes veines rentraient la froideur du métal et la pâleur de la lune.
J'avais si peur et si froid que je demandais pitié à l'ombre.
A la gloire du monde des paroles sans haine la tragédie des textes de mains offerte à un dieu sanguinaire.
Le grand silence de la bave entre nous a pris place je voudrais prononcer des mots à l'encontre du malheur.
Il serait si doux de décider d'un autre chant que celui de la plèbe couverte de mensonges.
Répandre d'autres croyances.
Je voulais du vin et du silence l'amertume des nèfles avant la gelée préférant fuir les heures du chaos et la grêle des mitrailleuses égrenant l'aube.
Plus rien n'étonne, ni la faim ni la peur.
Les flammes délivrent de l'amertume.
La parole n'a plus cours. Pestilences du monde.
Odeur de charognes et de cadavres en pourriture parfums de guerre, maisons brûlées.
Le deal des fous, l'horreur cotée en bourse.
Et moi qui me croyais idiot.
Répétition des tirs automatiques symphonie sourde du canon. Explosion féerique du massacre fusées éclairantes feux de Bengale. Impacts des balles traçantes. Staccato des mitrailleuses lourdes. Pointes aiguës des tireurs d'élite. Sifflement des projectiles perdus. Bal de nuit, tango de la mort. Riez squelettes, étreignez vos partenaires. Serrez les os de vos cavalières au fond des fosses communes.

Carnage rieur, gaz moutarde hilarant... Plasma fumant tripes et boyaux s'enlaçant. Boue, fumier, ordure, foutre, merde, viol, torture: le régal des gourmets. Guerre, jeunesse du monde. Ces paroles n'ont pas plus de sens que ces actes, ils procèdent du même cauchemar. Refaire le devoir injuste, les plans faux. L'horreur ne faillit jamais. Béquille de bois, la vie n'est qu'une béquille de bois aux monstres bipèdes. Celui qui ne possède pas la peur ne peut que se reposer sur l'enfer.
Wall street et Nikkai, Cac Quarante, Dow-jones & Kopek, Rial, Escudos. La saga des couteaux le théâtre du devoir, le concert des nations, la patrie des sans abris caviar et champagne. Aka quarante sept ou Uzzi jolis prénoms pour une étreinte céleste. Où trouver refuge, fermer ses yeux boucher ses oreilles. Quand la force et le mépris s'unissent. Déjà mille fois entendue, la logique du jeu. Comment croire en ces vieux singes fourbes et niais qui ne souffrent pas de compassion?
Du poète c'est le lot que de la guerre devoir encore en extraire l'or de l'amour. Paroles graves dans ces heures de lampion. La fête donne les fruits amers de l'horreur derrière les façades désertes des villes mortes. L'humanité suffoque de ces ventres atroces de femmes violées, la vie survit. Ouvertes nos mains aux cendres qui nous privent de toute joie. Les récits viennent des racines de la haine, des regards qui déshabillent et tuent en silence.
Je n'ai pas souvenir d'un instant de paix, chaque jour déverse son lot guerrier et nous maintient la tête sous l'eau. Nous devons cesser de croire possibles la beauté et l'amour.

Les combattants hantent en vain le domaine du sacrifice dressés au feu et à l'odeur de mort. Ils ont le vertige de l'innocence.
Cavaliers venus des terres perdues chevauchant le hasard, le désespoir au bout du sabre, fantassins des miroirs, bâtards en chasse. Le sang des martyrs, la folie des âmes.
Des femmes sur le champ de bataille cherchent leurs morts et psalmodient pour être délivrées de ces tyrans.
Ils voulaient la guerre ces ludiques imbéciles: qu'elle les emporte d'un voile.
Pas de tristesse seulement le désir d'autre chose qui persiste.
Sublime laideur et sa volonté d'oeuvre.

20:49 Publié dans poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, voyage, littérature, photographie
06.06.2007
Le chemin des tropiques
Avec des photos de Misha GORDIN
Sur le chemin de l'intérieur, une aventure assiégée par la nuit glissait écartelant entre ses bras les ombres présentes.
Poitrine offerte aux vents je marchais soufflant dans le reflet des jours, habitant l'instant de l'orage et la soif du temps.
Je donnais voix aux jappements des corbeaux la carapace recouverte des chemins de tropique.
Clown chimérique calculant des points de chute, prenant à témoin les rocs, sur une route de bacchanales, d'Amériques en haillons, l'être symbolique malade et fatigué.
Je cueillais le coeur de la jungle, l'ivresse couchée dans le lit des faits emprisonné dans le havre des cuisses. Distance impossible à combler.
Les hiboux crucifiés condamnaient l'espérance. Poignants rires de rasoirs.
Je noircissais mes mains à la cagne des ordures, croyant pouvoir vivre chien sans une tune.
Dans les gargotes je mangeais la fiente des pigeons et buvais la sueur des fourmis.
Impliqué dans des affaires chaotiques.
Je regardais le sexe des jeunes vierges et des vieilles femmes ridées, les fesses des éphèbes et des colosses adipeux.
Je vendais l'air et des fausses images pieuses, en tirait d'infernales joies.
Je n'étais qu'un homme de main.

J'ai senti la mort me frôler souvent, son odeur trahissait sa présence lorsqu'elle jouait à la courte paille.
Je me suis fourvoyé dans des impasses où les récifs affleurent et déchirent la robe de l'eau en dentelle d'écume. Je suis repassé sur les traces trop nombreuses qui se recoupent et à l'infini se perdent sur le sable.
J'aurais tant voulu m'envoler, cela paraissait improbable.
S'est dérobée la cascade de l'insouciance.
Invisible le nom des gares en haut des vagues où je guettais le cap, je savais mon corps à portée de la main. J'ai changé souvent d'adresse et goûté de nouvelles ivresses. Désignant malheur la conspiration du néant.
Mes yeux ont vu se couvrir la terre de sel, les hommes devenus fous, piller leur destin et ériger en gloire l'ignorance figée des singes.
Ces bouffons risibles buvaient du sang à la coupe après avoir garrotté le conteur public.
La malédiction était sur nous.
Le commandeur jouait aux soldats de plomb et crachait sur la chair de ses esclaves agonisant à ses pieds.
Il riait de sa bouche édentée, se réjouissait du cloaque et s'enivrait du vin des crapauds.
Seigneur et maître, dieu devant lui se mettait à genoux, par la gorge des torturés il implorait grâce.
Le plus doux d'entre-vous deviendrait fou, s'il lui venait à l'esprit de ma douleur l'immensité.
Nos yeux étaient si faibles, un jour emportait un autre jour. Les iguanes qui régnaient au conseil des hommes les blés et l'or s'étaient appropriés.
Mais l'air, le parfum de l'air, la lumière, la douceur de l'air de la rue nous appartenaient.
J'ai prié les sages de ma montrer, ils m'ont éconduit.
Alors j'ai bu et lancé l'invective en voyou qui savait rire. Iconoclaste j'ai craché sur ces professeurs.
Le savoir en ces bouges n'avait pas cours.
Sa naissance il fallait renier et maudire le pubis flétri de sa mère, accroché aux seins alourdis des filles trop tétés par trop d'amères bouches aux relents d'alcool et de tabac froid.
Pourtant ils étaient joies de chair aussi nauséeux pouvaient-ils être.
Les rites de vengeances, de meurtres d'honneurs me semblaient moins obscures.

Glissé dans la peau d'un serpent descendu dans ces gouffres gisants, j'ai usé de cette joie usurpée, me croyant un autre.
A ce jeu d'ivresse j'y ai perdu mon image.
Chrysalide que ces carnets de notes sans le sens de la lettre, aurais-je en roi déchu cru toutes ces fables.
Sur la tête des lauriers rose des feuilles de sauge, crécelles secouées aux palabres des hommes.
Je frappais du poing sur les touches, de la machine comme on pénètre sur un ring.
Heurtais les désirs, les ratés, les chemins vulnérables, la vie et les conspirations du quotidien fossoyeur.
Penché sur les fresque de la mémoire j'ai reconstitué l'étroit chemin entre la maison et l'école avec les fragments des pages de cahiers.
Quelles peines pouvais-je craindre, contemplatif relégué au fond des venelles, les jours peu glorieux, les mots faibles?
La parole n'a pas la courtoisie du hasard.
Bras levés vers les fenêtres emmurées, j'ai hissé l'étendard de ma fureur. Les dents plantées dans les chairs, j'ai craché à la face de cette désolante inutilité le masque de la douleur qui me moulait si bien le visage.
J'ai pesé les mots en glaneur de paroles, pour m'installer dans ce domaine de quiétude quand le calme est ruiné par la fanfare. Silence fécond qu'aucun inquisiteur ne trouble. Sous les projecteurs le flamboyant perdait ses couleurs.
Chaque jour je me reprochais de n'avoir pas sur les tablettes gravé l'ordonnance des choses et essayais d'inventer un nom pour cette soif.
Je me jetais dans ces instants éternels de joies anodines laminant le désespoir.
Je n'attendais rien des mensonges réguliers des forfaitures avides de marécages et me réinventais des faux semblants.
Jamais je n'ai parié sur les chants funèbres ni sur la compassion des pleureuses.
Avec la transparence la vie est moins lourde.
Ce jeu féroce prête à rire.
Bouleverser les images, garder l'essentiel, vivre au détail est trop peu.
Rien de gratuit.
La richesse intérieure se dilapide en tourments j'ai branché la perception sur la grâce endossant le bleu sous la mitraille.
Les faits divers pénètrent les chairs.
La maison du pendu impose sa présence à l'enfant que je n'ai pas été. Je ne maudis personne.
J'admire ces tentatives pour dissimuler le manque quand la folie monte au niveau de la ligne de flottaison.

Pour retrouver le monde fantastique de Misha Gordin Cliquez ici
Ce texte a été publié pour la première fois par Jacques Morin dans la collection Polder, jamais réédité depuis
09:00 Publié dans poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
04.05.2007
SOUFFLES aux éditions Les Carnets du Dessert de Lune à Bruxelles
Une poésie choc sans compromis, sur le dur métier de vivre. Couleur sang. Couleur nuit. De trés beaux vers...
Une sensibilité écorchée...
Un livre très fort qui nous livre des « brassées de mots » d’une « brûlante lucidité ».
Inter CDI Cahier des livres mars avril 2007

Couverture Anto
Présentation James Sacré
70 pages - Format : 14,8 x 21 cm
Collection Pleine Lune
Imprimé sur bouffant 90 gr et Keay Colour 250 gr.
isbn 2-930235-69-1 - 10,50 €
2
Liés sous la cendre nous allons vers l'été
Revenus de l'amour cette guerre sans nom
Livrée à tous les instants.
Hier ressemble à l'hiver.
Au cœur de la ville des notes saugrenues
D'un orgue de barbarie tressautent sur le pavé.
Le soleil pose son bras sur nos épaules
Après ces semaines de réclusion
Où on devinait derrière les volets
La silhouette des jours.
3
Décrivant la course d'un météore
Cette cigarette acte de partage
L'instant d'avant jetait son silence
En même temps qu'elle grésillait.
Rien ne ressemble à ces visions
Qui apparaissent d'une brûlante lucidité.
La corde tendue, la ligne droite de l'absolu
Donnent silence et appréhension du vide.
La pointe de l'aube chasse l'ombre
Du brouillon pour la splendeur de la vie
Parvenus lentement à l'épanouissement.
Dans une chute de ciel la terre croule sous nous.
Rien ne manque autant que cet instant,
Quand on atteint l'autre versant de la crête.
4
Frappant aux portes nous demandions l'aumône
D'une parole qui permette de marcher.
Ces moments sont autant d'îles séparées
Par une infranchissable distance
Dans cette mer qui nous entoure.
Ils illuminent les jours laborieux
Qui gardent la quête en haleine.
On pourra faire semblant d’ignorer ces messages
Parvenus transformés à force
D'être mal transmis. Rien ne remplacera ces rencontres.
Imposer les mains sur l'histoire
Pour en soigner les plaies
Et ne pas accorder de crédit à la confusion.
5
On pourra chanter les pays
Rivages où poser ses bagages
Il n'en est que dans la magie des mots
Saisir le fil et glisser ses mains
Dans le soleil des pages qui
Sous les ongles laissent les traces d'un sang noir.
Montrer ses terres être de quelque part.
Dans les livres s'ouvre un territoire nouveau
Qui guérit le mal de nous.
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ENVOIS DANS TOUS LES PAYS.
20:47 Publié dans poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, voyage, littérature, photographie
18.09.2006
Chardons bleus
Bannis dans l'enfermement du regard,
Empreintes d'humains, ombres vivantes malgré tout,
Ces destins piétinés persistent comme la faim.
Aucune honte n'affleure les lèvres.
L'insignifiance est devenue possible.
L’annonce du crépuscule donne proximité à l'innocence.
Dans l'aube des rues porteuses de tant de destins
Psalmodier l'oraison charnelle du remord d'amour.
Le silence supplémentaire cueille à la radio
L'étrange symphonie des bonimenteurs.
La pluie fine n'est pas un hasard au fond des cours
Elle retient l'abandon où se reposer pendant ces escales
Comme un ouvrage à terminer loin de tous.
Ceux qui témoignent, riposte dérisoire,
Le font ceint de hoquets et de douleur
Sans joindre les mains, hantés par l'âme des morts.
Comment accepter, l’abjection du quotidien ?
Esprits autant vivants que morts apaisés par le seul savoir.
21:25 Publié dans poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
06.07.2006
TERRE D'AFRIQUE
L’idée de redonner en lecture sur le blog ces textes pour la plupart inaccessibles depuis plusieurs années ne m’a pas semblé farfelue. Ne donner en lecture que des textes qui sont déjà passés par l’épreuve du papier procure la distance salutaire à tout acte de création, aussi humble soit-il…

Au passage vous reconnaîtrez les toiles de l'ami ANTO. Rencontré en 1994 alors qu'il vendait ses dessins sur une petite table de camping sur le parvis de Beaubourg, Anto Vayssière responsable de la couverture de mon premier roman Un enfant de cœur et d'un tiré à part à 50 exemplaires publié en Belgique par Guido Kuyl de la revue KITOKO JUNGLE MAGASINE est un compagnon des chemins de traverses.
Depuis il a monté une galerie et invité plein de monde autour de lui. On peut le visiter avec le lien Anto. Je lui ai demandé un dessin pour Souffles. Et il a aussitôt répondu présent. Par amitié, et fidelité je suis heureux de vous présenter son travail remarquable, il me semble.Il est des fauves dont les yeux de bronze brûlent la terre d'Afrique,
sépulture sinistre, carcasse noire, ossature calcinée,
bateau éventré sur les rochers secoué aux vents de la mer.
Allongés dans l'herbe le flanc percé, ils secouent leurs crinières.
Dans les lignes de la main des vagues accrochent des étincelles au bois d'écume.
Opium perle noire et pétillante sous la flamme.
Les pieds enfoncés dans le sable des boules argentées frappent et rebondissent entre les mains aux gestes alourdis.
Lumière d'arc-en-ciel dans l'herbe brûlée.
Lorsque la vague de fond refait surface de part en part déchirant le ventre, entre les dents le sang d'acier poisse, dans les mains la sueur colle à la peau.
Mascarades de bohémiens, possesseurs d'horizons en partance, chinois de passage habitant Paris j'écris des mots obscènes sur les vitrines sales des quartiers pauvres.
Ecriture automatique enivrée de sensations.
Dans les rues de l'oubli hurlant la mort avec les autres loups, embarqué sur le même navire des circonstances, aveuglé par la lumière crue des néons braqués sur nos vies je ne partage plus vos cieux fantastiques.
Les histoires sordides de soldats qui se suicident me font rire.
Demain ne ressemble à rien.
Entre les alertes de l'enfance je veux te dire la peur que j'ai de te perdre oiseau d'une vie sans nom, fleur de guinguette le sourire de l'insouciance dans la gorge comme une poignée de cristal.
Toi qui sais ne cache pas toutes ces choses qu'on garde de côté de peur de les omettre et qu'on finit par oublier.
Tu veux toujours que ta mère te tienne la main quand je cherche refuge dans ton corps.
Toute entière en moi je t'emmène au marché noir des caresses imméritées.
Mes voyages s'achèvent sur vos plages pardonnez-moi encore si je n'étais pas dans vos cartables à vous glisser des mots fous aux oreilles pour vous donner la fureur entre les jambes envie de courir après la fille du vent qui connaît la couleur des yeux du fleuve.
J'étais absent la tête en attente pour des voyages qui sommeillent chevauchant des monstres vapeurs.
Je voudrais bien parler mais les mots s'étranglent dans les geste.
Les années effacent mes souvenirs d'un après-midi d'été trop chaud.
A quel espoir dois-je accrocher mes mains?

Cette rive où les vagues s'écrasent dans le fjord d'une mer glaciale j'y ai trempé mes doigts avant de les plonger dans ta bouche.
Un chat de gouttière et un enfant fier dans leurs amours écoutent souffler le vent, java triste d'une cheminée.
La nuit garde ses étoiles au chaud de peur que n'arrive le jour avant l'heure un ballon rouge s'égare dans le ciel d'un trop grand bleu.
Au début lointaine comme une envie sourde une esquisse dans le poids de l'air.
Nonchalamment bercé dans le haut des cimes je cherchais l'aube de la respiration.
La mer remontait sans cesse cherchait à aller plus loin sans pouvoir aller plus loin se déchirer complètement prendre son envol définitif du rivage.
Dans ma mémoire rien n'est oublié.
Tête nue cartable en bandoulière exposé aux vents, aux vents d'hiver un enfant allait vers vous, je me souviens l'aimer encore.
Pas de regrets dans mon encrier j'ai mangé le reste du pain nu au goûter.
Je me suis habitué à la recherche de l'amour fouillant au creux de la main dans les replis de la peau l'amie d'hier.
La voix éraillée d'un amour de juke box inonde la pièce d'une mélodie indistincte.
Le flipper tilte et frétille entre les cuisses, louve en extase.
Derrière un verre de bière une cigarette se consume devant la glace.
Un océan de vagues défile à mes pieds, pas une goutte d'eau pour m'arracher quelques vérités.
Se déroulent les images.
Aucune ne s'échappera pour laisser la porte s'ouvrir sur ton sourire sur tes bras à la solde du vent.
Oublier les regards du monde fixés en insulte sur notre îlot. Naître de toi et donner raison à mon rêve.
Te voler la tendresse dont j'ai besoin.
Assis à on côté je contemple la folie que tu verses dans mes yeux.
Il n'y a pas d'issue possible coincé entre un immeuble et un juke box.
Donnes moi encore de quoi oublier.

A force de trimballer ma carcasse je laisse des os sous les roues des vélos qui passent dessus mon dos.
Habituellement mon ombre me suit lorsque j'essaye de l'essuyer d'un revers de main, je ne sais plus rien de ce que je veux savoir.
Rien ne sert de savoir ce que l'on va faire défaire la cathédrale de cartes sur la table.
Elle parait fragile ne repose sur rien.
Rien que d'y penser on la voit s'écrouler.
J'écrase d'un revers de main qui ose souffler sur le jeu. Souffler n'est pas jouer.
Seul à seul avec les ruines d'un châteaux dont personne n'a osé franchir la porte.
Je voudrais savoir que rien n'ébranlera ma ferme volonté de vivre.
Partagé entre mon désir et celui qui me regarde une carte à la main.
Serait-elle truquée?
autant d'étoiles croisées dans la nuit
au hasard d'une rue, à la vitesse lumière.

Comme des galions espagnols des femmes passent dans le brouillard de la vague.
Leurs yeux de feu à l'abri de leurs ombres dirigent ma solitude.
Brises du nord pour matelots en mal de vent.
Elles passent et rejettent sur la rive mon corps faisant eau de toutes parts à la dérive dans les remous océaniques. Menuisiers d'amour colmatez ma carcasse.
Percez ce brouillard qui vous entoure.
Eclairez ce chemin qui raconte la mort.
Mon espoir n'a pas rompu ses amarres.
J'ai ancré mes dents au fond de tes chairs pour ne pas succomber à la tentation du vent.
Pétale de rose soleil écarlate à l'état brut.
La sève de ton corps coule dans ma bouche.
Néant de l'espace, eau je m'évapore pour me mêler aux éléments du feu,
sublime de cristaux à éther, me fond et forme l'unité d'un corps.
Comme un navire fend la vague le vent craque dans les membrures au rythme des sexes en extase.
Lorsque le vent s'engouffre en grande furie dans les ailes des branches.
Tête de poisson nègre, damné d'entre les trois guerres, seul entre les arbres, debout sur la route j'abandonne un fou, une fleur sacrifiée à la main.
Smicard assoupi aux sirènes du quotidien.
Mes espadrilles à la main au sable du zénith accroché à ma carapace pour ne pas qu'elle s'envole, je compte des minutes espagnoles sur la route de l'Afrique, délaissant ma peau desséchée au fossé de la vieille Europe.

NUIT D'HIVER
"Je ne veux pas de votre monde
Ni de votre logique
Encore moins de votre langage
Auquel il manque tant de mots".
Jeanne Hyvrard
J'ai l'arrogance de ceux qui cherchent un port sur le chemin de l'amour inverse.
Râpés aux coudes mes désirs partent en lambeaux.
Les corbeaux de novembre amènent un autre jour plus long, nos amitiés s'effilochent.
Ma tête un champ de labour où l'eau glauque croupit au creux des chemins, trépasse noire sous les ponts.
Viens dans cette nuit, dans cette longue nuit d'hiver.
Tu penses me connaître.
Je n'ai rien dit de plus que tu ne saches déjà, mais en dissimulant bien l'essentiel.
Pourtant je n'ai pas l'impression de trahir.
J'aimerais partager les certitudes, ne pas connaître l'angoisse du doute bien qu'il y ait entre nous tous ces lieux communs à travers lesquels on se retrouve camarade de l'ombre chacun sur son trottoir perdu à convoiter l'existence de l'autre endormi dans un bonjour banal.
Parler de ces choses banales et dissimulées pour ne se retrouver sans cesse dans ce demi-sommeil où l'on n'oublie rien.
Parler toujours de soi sans repos sans remords à bouche ouverte sans pudeur pour excuser sa peur cousue au fil blanc.
Parler dans ce siècle chargé d'histoire décrypter les mots les remettre à d'autres places trop de trous dans la mémoire.
Qu'y a-t-il de si important à oublier?
Parler pour se rassurer du vide agrippé à des méduses pour que ne s'éteigne la lumière quand l'enfant s'endort.
Parler pour la place du rêve.

Ne m'en veux pas de parler de sourires déchirés de matins naissant dans un jour sans merci.
J'ai si honte de mon existence volée à l'étalage d'un marchand de rêves.
Je passe sous silence l'horreur des cris pour demeurer à mi-voix.
Car il faut que tout soit du premier jour pour ne pas repartir les mains vides.
La distance est longue de toi à moi ma voix ne porte pas bien loin.
As-tu entendu en réalité ce rien susurré aux bribes du vent?
J'ai peur de ce puits peuplé d'esprits reflétant ma tête au fond la nuit venue ils m'arrosent je me réveille trempé les épaules et le front humides.
Le jour ils peuplent mon dos, me poursuivent si je suis seul.
La nuit venue ils dorment sur le bord de ma fenêtre et m'attendent pour s'acharner contre moi.
S'il m'arrive de ne plus croire en toi j'aimerai parfois te revoir, savoir ce que tu deviens peuple des ténèbres.
Es-tu espoirs morts clameurs éteintes? As-tu de guerre lasse baissé les bras pour laisser la parole au silence
Tu le réclames à corps et à cris.
Ta voix nasillarde remplit l'espace d'un murmure régulier et obsédant.
Tu parles pour ne rien dire.
Assassin du silence qui es-tu?

Ecrit-on sur les murs pour le vent qui passe?
A courir en tous sens on se retrouve face à ces murs froids. Derrière eux à jamais enfouis quelles vérités, quels crimes protégés par des tessons de bouteilles, armes nocturnes, cruelles, infâmes.
Mains invisibles qui serrent la gorge, prisonnier d'un monde qui n'est pas le sien.
Suis-je naïf de penser que rien n'est impossible au bout se balance la mort cette certitude dans la gueule.
La vie va grondant les soirs d'orage au fleuve qui traverse le paysage.
Ma folie n'est pas meurtrière juste un fou rire.
Renaître savoir que tout dort sans brusquer les choses.
Chemin tracé dans l'usure des pierres.
Tout au fond du navire un peuple de passagers clandestins pourrit avec les rats sa survivance trahi par l'histoire.
Il y a urgence à vivre ce siècle nos désirs dictés par la peur.
Dans ces visages l'incompréhension la rage de l'impuissance, le poignard dans notre fierté, les arbres desséchés, là où d'autres ont vu fête et soleil.

Tu appartiens aux hommes, dans la pénombre du ciel tu es transparent, mais tu n'as que cinq doigts pour apprendre.
Je sais ton incertitude.
Tu passeras au travers des êtres sans les connaître, palperas l'ignorance, pour trouver la main qui te manque.
Je suis d'un pays qui ne se nomme pas.
Je sens poindre la haine dans les regards.
Le long des murs je rampe et cherche à tâtons le chemin de ma maison.
La honte et le désespoir dans l'âme de n'être pas assez fou pour en rire.
Si je pouvais connaître la profondeur exténuante de la vie.
Je ne me contenterais plus de la simple raison.
L'existence de la mort serait remise en cause.
Je suis revenu ne doutant de rien glacé jusqu'au détour du rire.
Vois l'oiseau et son chemin.
Les routes ne mènent pas.
J'ai rencontré dans la rue un ami qui m'attendait là.
Il m'a montré pour aller chez moi.
Je reviens sans trop savoir où j'étais passé pendant ce temps. Une valise dans chaque matin
Je ne suis pas à l'heure.
J'ai loupé le début du film.
J'ai oublié mon nom.
Celui qui marchait était ce bien moi?
Qui m'aurait chassé pour prendre la place?

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08:15 Publié dans poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : poésie, voyage, littérature, photographie
11.06.2006
LETTRES MORTES extraits
Prix poésimage 1995
Publié pour la première fois en 1995, lors de la remise du prix poésimage
Ce prix décerné par la ville de Savigny le Temple, consistait en une publication à 500 exemplaires
Richard Taillefer étant président de l'association et Michel Merlen un des membres du jury.
Le cinéaste Jacques Barratier en voisin et ami de l'association.

PREFACE
Mais, disant cela, il use de la langue qui n'existerait pas sans la kermesse bavarde ; pour affirmer sa fuite et son détachement, il rentre dans l'humanité, il vient ajouter une pierre à l'édifice, du dehors, comme un être de l'abîme amoureux d'un monde fini viendrait apporter à ce monde la confirmation de l'abîme, bousculé d'ondes et de rayons.
JEAN MALRIEUX

PREMIERE PERIODE
Certains jours, j'ai l'impression de naître, de m'ouvrir seulement au monde, de comprendre ma trajectoire. Remémoré par bribes, le chant s'impose. Je n'ai jamais décidé d'écrire par désir de créer du beau, mais pour colmater les trous dans mon ventre. Cette histoire que je n'ai pas choisi viens à moi sans que j'en sache la source.
Tant de haine s'est déversée, bruits portés par l'écho dans le déracinement et sa survivance, le déchirement impétueux, et aucun rempart stable.
Les mains nues devant la mort, je ne souhaite ni le calme ni le silence; ma vie roule dans le flot des autres. Je n'aime pas la parole, ce cancer, bruit inutile. Comme une force lointaine, le doute s'installe exil de l'apprentissage. Prétendre à l'écriture est une folie, que je réclame pour ne rien posséder, pleinement sentie et désirée. Bastion imprenable, sans leurre, loin des domaines à défendre, dans la transparence. Déposé par hasard dans la dyslexie de la parole et du geste, avoir tout et ne rien posséder. Une ode intérieure, ou une exode en vérité remis en cause à chaque instant par tous les fleuves extérieurs.
J'arrive avec se constat, ces feuilles simples. Est-ce tricher que de vouloir une issue alors qu'il n'y en à pas? Mendiant qui ne connaît que l'univers de son écuelle et la prière rituelle aux passants.
Sur la bande magnétique défile le concert de Keith Jarret. J'habille cette nuit blanche, la langue du jour ne suffit pas, et je repasse le couteau au même endroit, assiégé par l'ombre de présences immobiles. Je déploie les draps de mon univers en lambeaux et m'accroche à la dernière étoile d'un feu mourant. Je souffle sur mes souvenirs pour attiser la vie en moi et les troque à un fou. Ombre rasant les trottoirs, idiot lisant les horaires des trains, comme d'autres prennent des photos et se souviennent sur du papier glacé, des rires et des moments de beauté.
Je ne sais pas dans ce rêve s'il existe une part de moi. Qui peut m'assurer que je vis ? A la place de ce rien qui poisse dans le camphre des phrases. Aucune route, aucune voie n'est acceptable. Je déroule mon tapis au hasard des mots qui s'entrechoquent.
Je devrais noter l'adresse de Berlin, mais les gens n'écrivent plus de courrier, ils téléphonent. Ils ne répondent plus dans le silence de l'écriture et la vie file entre les doigts, impalpable, insaisissable poisson des philtres de l'alchimie. L'ordonnance de ce monde m'échappe. Je ne refuse pas de vivre, je ne sais pas faire de grimaces... Alors j'enfouis ma mémoire sous l'écorce des lacs gelés, pour apprendre à devenir, sans avoir peur d'être, malgré le flot des manques et l'erreur de la facilité qui oublient l'essentiel et ne remettent pas en cause les privilèges établis.
Le soleil aujourd'hui, aussitôt entrevu, s'est retiré pour laisser la place à un vide blanc annexé à la journée, comme s'il donnait libre cours à son imagination pour trahir du mieux qu'il sache le faire. Dans ce vide d'impalpables présences liguées, je bredouille des excuses à ma vie sans moi. Je regarde dans la poussière, cherchant une trace pour retrouver un chemin submergé.
Je ne sais ce qui jaillit de la feuille. La peur de ne plus trouver la magie des assemblages, des sons entre eux.
Si tout cela devait fuir, et ne laisser qu'un trou blanc et vide, de rien, de silence, de fuite éperdue en avant. Une journée sans écrire me paraît vaine et stupide.
Je n'arrive à percevoir ce monde que par bribes, alors que j'aurais voulu le saisir, en faire mon devenir, comprendre chaque geste, et la signification des langues autrement qu'en piètre aventurier. Dois-je avouer que je ne comprend pas ce que je fais, et ne connais pas les limites de l'univers dans lequel j'évolue. Ceux qui savent que savent-ils? Reconnaître l'universalité de l'émotion, pour tenter de donner un sens à la souffrance dévoilée dans sa splendeur où son horreur? Travail inutile, noble où abject que de tenter d'apporter sa plainte et son rire dans le concert... Tâche douloureuse, superficielle, ou sans but... Alors comment ne pas laisser dominer par l'émotion dés lors que l'être est tendu dans sa recherche. Comment ne pas en rire où en pleurer ?
J'ai décidé d'être étranger au monde. Il parle une langue dont je ne saisis pas l'essentiel. Je regarde l'histoire, les traquenards, les déflagrations humaines qui produisent des fous éclatés à chaque étape de l'existence, depuis la déchirure de la séparation permanente faille. Qui donne cette force de ce perdre? Ce besoin de découvrir? Et de trouver à chaque instant la substance nécessaire pour continuer.

Des bouts de papier punaisés au mur; tout est urgent. Sans réelle foi, rien ne peut se faire.
Je veux toujours voir autre chose que ce peu cloué au pilori. Calé contre cette machine à sous, il ne reste rien de tous les rêves ébauchés. J'ignore tout depuis le début, je ne sais rien. L'air, le soleil, l'espace, l'eau me manquent. Jeté dans le combat, je palpe les recoins proches. Je veux juste un peu de calme hors de ces prisons qui jamais ne s'ouvrent, fuir cette impression d'être idiot, de passer à coté du sens.
Je ne sais où poser les pieds. J'ai si peu confiance en ces fous qui prennent les commandes pour assouvir leur soif de pouvoir. Dans le tumulte des vivants j'affronte la logique des choses. Trop de misères guettent dans ce piètre univers, ce spectacle racorni, replié sur lui.
Il faut bien vivre, mais comment conjuguer dignité et terrible constat du quotidien. J'essaie de me convaincre que tout ceci n'est qu'un mauvais rêve, viendra le temps... J'ai vu des flonflons de fêtes s'éteindre sans braises et laisser un malaise. Sers ma déchirure contre ton ventre, ô ma lumière infertile, mon aube sans dépit! Le chant des gitans au fond des bars ne cesse de me hanter. J'ébrèche mes nuits au vin mauvais, dépouillé, hagard, hirsute, un verre à la main, je palpe le rebord de l'évier, seul je replie les déchets, les méprises et les restes. Mi idiot, je me lève tard, et compte en années lumière la distance qui me sépare de mon corps pour me soulever des grèves, où je traîne sur le sol encombré. Anéanti, je n'ai pas la sûreté de ceux qui gagnent, mais l'insolence des perdants. Témoin impuissant, exilé du territoire des hommes, silhouette éphémère, rigide, verticale sous le bras une serviette de cuir noir, représentant de commerce de mon mal être.
J'oublie de respirer pour parler à découvert dans ces prisons sans barreaux verrouillées de l'intérieur.
Assis face au mur, à la tapisserie hideuse je regarde l'homme qui habite derrière. Lui que j'entends si souvent, dont je n'ai pas retenu le nom sur la boîte à lettres. On se croise dans l'escalier. Peut-être échange-t-on un grognement inaudible en forme de bonjour, bonsoir. Je retrouve le papier comme un compagnon fidèle. L'adresse d'un ami de Berlin traîne. Je devrais la noter, irais-je un jour à Berlin?
Noter tout, chaque souvenir, pour montrer les lieux où
j'aurais habité si je n'avais perdu la mémoire, en suivant les traces phosphorescentes des coquillages.
Ecrire où parler pour éclabousser le sommeil d'un voile de lumière sous une avalanche de pierres décrochées de ces nuages sans aube. Images de la mémoire qui se révolte. Nomade poussé au gré des pulsions, je cherche refuge dans le doute, là où personne ne viendra me perturber.

Les certitudes ne servent à rien dès que le doute envahit. Livré face à soi-même sans aucun repère précis ni barrière qui colle à la réalité à opposer au déferlement, alors la belle assurance s'écroule.
Tous ces livres paisibles qui emplissent la pièce je ne les lirai pas. Je le regrette autant que ces gens que mes yeux ne verront jamais. Je soupçonne leur présence mais ignore tout, d'eux leur nom comme leur existence.
Ces livres heurtent mon inquiétude. Si ce que je cherche se trouvait dans l'un d'eux, aurais-je alors eu raison de l'ouvrir? Ne serais-je pas encore plus embarrassé par le poids de ses mots? Plus un seul coin de table libre pour les poser: trop encombrée par ceux déjà sortis des rayons. Dans les naufrages leur lecture ne m'ont été d'aucun secours. Quel bruit vous faites dans ma tête, terribles ouvrages aux feuilles noircies!
Je vous fuis comme ces rues bondées, pour préférer l'espace du désert, la solitude des montagnes. J'aurais préféré n'avoir rien su être demeuré inculte, ne jamais avoir écrit une seule ligne, que rien de tout cela n'ai existé. Mais probablement suis-je idiot de penser ainsi...
J'aime palper l'oeuvre des artisans, contempler la façon de l'ouvrage, le soyeux du papier. Des pages d'un livre montent le bruit des presses, l'odeur rance de l'encre, les cliquetis des plieuses et les vapeurs de colle chaude.
J'ai poursuivi le mot au-delà du stylo dans l'empreinte des machines, la chaleur, la graisse et la fatigue, un casque assourdissant sur les oreilles. La machine à chaque feuille qui passait semblait me dire: qu'est-ce que tu fais de ta vie?
Ces rêves maintenus à bout de bras lorsqu'il m'a fallu les abandonner, m'ont irradié de réel. Réalité sordide accompagné de sa ribambelle de mesquineries. Avec la patience d'un pigeon voyageur désorienté, j'ai tissé une toile de chimères et de chemins possibles menant à d'improbables victoires.
Depuis toujours je cherche la lumière entrevue par hasard. Je me souviens de ce temps où éclair j'allais, charge vivante, dans une course folle bombarder le soleil de mon ivresse vers la promesse de l'aube. Cette peur de ne pas arriver à temps, je l'ai sentie déjà dans cette fuite en avant pour survivre. Peur effroyable, monde plus vaste que le monde. Cette mémoire terrible hante encore chacun de nos gestes. Perdurer dans le réel avant d'être englouti, cauchemar dans la bouillie céleste, la purée d'étoiles.
Le sol fut tellement balayé qu'aucune aspérité ne se dégage de cet acier mat. Les yeux brûlent du reflet métallique que me renvoie cet univers. Combien percevons-nous de souffrances, de joie, chacun?
Aucun besoin ne me laisse indifférent. je vis, centre du monde et des ténèbres. Je n'accepte du vin que le vin lui-même. Imperceptible mouvement de la feuille remuant au vertige. Les cris ont cessé d'être mon lot. La joie demeure une arme contre la tyrannie.

17:35 Publié dans poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, rupture, voyage initiatique, jouirnal


