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02/02/2007

Rituel portuaire

Photo de Maggie Taylor...
Pour visualiser son travail se reporter à son lien dans la rubrique photographe.

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Par Alain jégou
J’accoste toujours dans un port avec la pénible impression de rejouer une scène mille et une fois répétée, de retrouver un vieux rêve inachevé, une fantaisie mentale bâclée et ennuyeuse abandonnée lors de ma dernière partance.
J’aborde le quai avec la même apathie de cœur que lorsque je me laisse emporter par mes plus glaireux cauchemars.
Je baigne dans le flou douteux et tire la vilaine tronche tant l’arrive me pèse.
Vaseux et mollasson, le corps dépenaillé, la silhouette avariée, la dégaine délirante et inquiétante d’un terre-neuvas en fin de campagne, je m’affale sur le plancher des vaches et des beaufs, la tête encore toute criblée de souvenances belliqueuses et maculée d’embruns vachards.
Je me traîne aux premiers pas, avant le premier verre. Largué, il me faut ramer pour revenir à la civilisation, retrouver la bonne case, le poste qui me revient et convient à mon état douteux, reconnaître les flonflons du bal ringard, me remémorer pour rejouer la petite musique de la vie sur terre, réintégrer ma place dans la formation populeuse, réapprendre à chaque fois les gestes de l’intégration et de l’intranquillité citadine.
Les guibolles à la chôle en un roulis farfelu qu’il est bien mal aisé de compenser, il me faut réapprendre à poser le pied pour me mouvoir sur un sol figé.
Cette fois encore, de retour d’une marée de quinze jours particulièrement éprouvante, je n’avais en tête que désirs de beuveries et d’étreintes féminines, que frôlements de peaux fêtardes et débridées . Oublier dans l’outrance de la bamboche pochtronne et charnelle, dussé-je y laisser mon salaire de deux semaines de mer, toutes les plaies et bosses qui balisaient ma ligne de vie.
Après avoir franchi la coupée, avoir posé mes ribouis sur le bitume dégueu, puant le jus de poiscaille et la pisse de chiens errants, j’embouquai une rue glauque et mal famée, dont la réputation n’était plus à faire dans la tronche des aminches des tempêtes, des racleurs d’océans, des bourlingueurs des mers d’Irlande, d’Ecosse ou de Bretagne.
C’était une de ces rues comme il en existe dans tous les ports du monde et les romans de Pierre MacOrlan, de Philippe S. Hadengue ou de Francis Carco, correspondant trait pour trait à tous les clichés zonards, avec ses claques et ses bars louches, avec ses putes aux guibolles résillées arpentant l’asphalte et chaloupant généreusement du prose, tous les michetons baveux du gland et chtarbés de la tringlette, les escarpes débutants et les proxos frimeurs, les terreurs de bazar, les fiottes de sanisettes, les obsédés chafouins, les paumés, les camés, et les matelots bruyants aux tatouages surprenants.
Clins d’œil des néons aux couleurs aguicheuses. Fard dégoulinant des façades flétries. Sales odeurs de graillon, de gnôles frelatées et de gogues débordants. Suint de mélopées sirupeuses ou tintouin d’accords hirsutes et agressifs. Smog épais alimenté par le souffle collectif des accros du mégot. Le cadre était parfait et la situation, louftingue à souhait, correspondait à mes inspiration et aspiration du moment. J’avais besoin de fange et de griseries troubles. L’endroit était propice à cela.
Semblable à tous ces naufragés de l’âme qui renâclaient furax après leur « chienne de vie », s’engueulaient, s’injuriaient, se filaient des gnons, se noircissaient, sans frein ni raisonnement, méthodiquement la vasque vasouillarde, gerbant leur trop-plein d’alcool et de rancœur sur les pavés des quais, je m’immisçai vite fait dans le délire ambiant, enfouissant ma carcasse dans l’interlope moiteur d’un rade décati, le plus craspec du cru.
La touffeur et les effluves folasses m’agrippèrent dès le sas et je dus fourrager dans l’hémisphère ad hoc pour chatouiller véloce mes quinquets fatigués et leur intimer l’ordre de se magner le train afin de me fournir le top de l’acuité.
La brume était si dense et le halo du phare qui surplombait le bar si faible et gringalet que nulle image, nul ton décemment présentable ne parvenait à lui fendre la panse. Je dus attendre quelques minutes, immobile et bigrement bigleux, avant de recouvrer un chouia de vision, juste l’essentiel pour pouvoir me mouvoir et atteindre l’abreuvoir sans dommages ni encombres.
La salle était bondée, pourtant peu tapageuse. Chaque client, tant occupé à se bichonner le gosier, se noircir les éponges aux volutes souillons de mégots meurtriers, nostalgiait à l’encan en grelottant du bulbe sur les accents poignants d’une chanson des Pogues.
Un juke-box cacochyme à vitrine burinée éjectait de ses bronches la complainte rocailleuse de l’Irish déjanté. Shane l’artiste avait saisi aux tripes tous les piliers du lieu, fait resurgir de loin, du plus profond d’eux-mêmes, l’émotion bien planquée sous leur glèbe d’idées torves et de nausées mentales.
Il parlait d’un Noël new-yorkais, d’une nuit que j’imaginai, solitaire et glaciale, pesant de toute sa froidure sur l’âpre blessure des cœurs désespérés. Ca suintait la détresse chronique, le mélo alcoolo, le déballage sordide, dans tous les regards présents et le texte de Shane pesait comme une chatte plombée sur les esprits intensément troublés.
Cette chanson me filait le bourdon et je communiai morbide avec tous mes voisins de débine, dans le silence et le recueillement unanimes.
Je pensai alors à Blaise Cendrars et à ses Pâques à New York, son désespoir, sa solitude, son âme en veuve noire, la souffrance des êtres qui lui ravinait le cœur, et sa prière, son poème, ses mots qui me revenaient en mémoire :
« Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans le livre, doucement monotones. »
J’entendis aussi la voix ténue de la petite Jehane de France :
« Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? »
Ses sourires adolescents, éparpillés sur les quais des gares de Samara ou de Novgorod, revenaient en bouquets embaumer ma mémoire.
J’étais aussi à « 16 000 lieues du lieu de ma naissance », me consumant mochement et poivrotant abondamment. Comme d’aucuns chantent pour passer leur temps, je m’évadais malsain pour estourbir le mien.
J’étais à des lustres du temps de mon enfance, le temps bien révolu du bonheur tapageur et de la belle insouciance. J’avais trop tôt morflé et tout laissé crouler, m’étais fait embringuer dans les trips les plus louches avant de m’embarquer pour la grande aventure, la maritime débauche, la seule sublime errance.
Je n’avais aucun respect pour ma santé, mon corps, cette carcasse ouvertement, outrageusement torturée, cette barbaque barbare qui enveloppait, sans conviction aucune, le cœur salement meurtri qu’elle avait pour mission de protéger de toutes agressivités ou fausses amabilités contactées sur le duraille des quais.
Je m’étais forgé au fil du temps la tronche salement ravinée, volontairement rebutante, qui me préservait de tous abordages et ronds de fion vénaux. Du moins je le croyais.
Je déconnais suicidaire et bambochais féroce, mais seul en cause, n’entretenais en toute lucidité que ma propre déchéance, la bourlingue hirsute, le lent et volontaire dérèglement de tous les sens, la défonce programmée en toute connaissance de cause qui seyait à mon état d’esprit du moment.
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Photo Maggie Taylor...

JAZZ, AMOUR, SILENCE & REVES

L'année 2007 commence en Février aux Carnets du Dessert de Lune.
- Il y a du jazz avec un titre dans la collection Pièces Montées :

VISIONS OF MILES - Textes et dessins : YVES BUDIN
54 planches originales (34 quadri) (20 noir et blanc)
Préfaces : MARC MOULIN et JEAN-POL SCHROEDER
Conception graphique et mise en page : PHILIPPE HAULET
72 pages au format 29,5 x 20,5 cm - ISBN : 978-2-930235-75-2
Prix : 24,00 €

- De l'amour, du silence et des rêves avec trois titres dans la collection Pleine Lune :

AMOUREUSE - EVA KAVIAN-
Proses et Poèmes
Couverture couleur et 24 ill. intérieures en noir et blanc : GEORGES VAN HEVEL
76 pages au format 14,8 x 21 cm - ISBN : 978-2-930235-76-9
Prix : 11,50 €


COUPS DE CISEAUX - PERRINE LE QUERREC & STEPHANIE BUTTAY
Texte : Perrine Le Querrec - Couverture couleur et 32 ill. intérieures en noir et blanc : Stéphanie Buttay
Préface : GERARD SENDREY
78 pages au format 14,8 x 21 cm - ISBN : 978-2-930235-77-6
Prix : 12,00 €


ELLIS ISLAND'S DREAMS - MENACHE
Poèmes - Couverture : ROUDNEFF
Présentation : JEAN-LOUIS JACQUIER ROUX
38 pages au format 14,8 x 21 cm - ISBN : 978-2-930235-78-3 - 8,50 €

Ces 4 ouvrages vous sont proposés en souscription jusqu'au 26 février 2007.
Les 100 premiers souscripteurs des 4 titres recevront un dessin inédit d'Yves Budin,
« Jazzman & Hudson Hornet » imprimé sur papier Greentop Naturel, 170 gr. ,
au format 29,7 x 21 cm, numéroté de 1 à 100 et signé par l'auteur.

Pour commander le ou les titres, télécharger le bon de commande des éditions les carnets du dessert de Lune en cliquant dessus le bon_de_commande_2007.doc.pdf


Pour en savoir un peu plus, voyez la suite.

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YVES BUDIN - VISIONS OF MILES
(…) Moi, ce que je commence par aimer chez Budin, c'est la texture de son trait. Dès que ça part, ça ne convient déjà plus pour une illustration du petit Larousse illustré : ça vit, ça bouge, ça crie, ça chatouille, ça change d'épaisseur aux endroits inattendus, on se demande (comme avec le dessin de la page 59) si ça va être abstrait ou concret, et puis la tension se résout. Et on accepte, on adhère, on approuve et enfin, on adore.
- Notre époque, boulimique d'images, a fini par les décrier - séquelle de la télé? - dans un rapport d'amour-haine très caractéristique de certains comportements religieux. On finirait par en oublier ce que l'image, si vite et avec si peu de moyens parfois, nous apprend. Comment elle nous fait apercevoir en un instant ce dont de longs discours ne permettent même pas de donner une approximation. Napoléon a dit au moins une chose impérissable à ce sujet.
- Et voilà ce que j'aime chez Budin. Son livre (et son talent) ne nous renseigne à première vue que modérément sur l'art, l'histoire et le pourquoi de Miles Davis. Le minimum est qu'on sache au moins ça sur le Picasso de la musique. Mais sur l'art et la vie du très pictogénique Miles, les dessins de Budin nous offrent peut-être autant d'intuitions et d'informations - même si elles sont d'une nature différente - que les plus incontournables ouvrages de longues écritures qui lui ont été consacrés (notamment les bibles que sont les livres de Ian Carr, de Jack Chambers et de Miles lui-même - son autobiographie -).
MARC MOULIN (extrait de la Pré-face A)

(…) Miles. Et Yves Budin. Budin plays Miles - comme on disait Miles plays Bird, Miles plays Gil Evans ou, la plupart du temps, Miles plays Miles. On disait aussi, de Louis Armstrong, de Lester Young ou de Chet Baker (de Louis, de Lester, de Chet) qu'ils jouaient comme ils chantaient, et retour. De même, le dessin et le texte d'Yves Budin résonnent au même diapason ; celui, écorché et fin de nuit d'un dealer de spleen et de lumière noire : à l'image de Miles finalement. CQFD. Je laisse aux spécialistes de la BD le soin de vanter le trait, l'encrage et le reste. Je dis simplement, pour ma part (et pour la part du bleu - un must pour un spécialiste du black and white maculé de rouge) que ce portrait plein de bruit, de fureur rentrée et de silence débordant, apporte, aux antipodes du merchandising ambiant, un supplément d'âme à la paralittérature milesienne et à la paralittérature jazzique en général. (…)
JEAN-POL SCHROEDER (extrait de la Pré-face B (alternate take)

- L'AUTEUR :
- Né en 1974, dessinateur liégois, autodidacte, régent littéraire (français-histoire), passionné de musiques, de littérature américaine, d'Art en général, c'est par les écrits de Jack Kerouac qu'Yves Budin, s'est spécialisé dans l'illustration de l'univers du jazz. Son graphisme nerveux traduit les envolées de ceux qui sont devenus ses musiciens de prédilection : Miles Davis, Coltrane, Parker, Mingus… Il expose régulièrement dans les festivals jazz et a récemment illustré chez le même éditeur « La quadrature du cercle » de Jean-Christophe Belleveaux « Visions of Miles » est sa première publication. Bio, expos, projets et principaux travaux sur : sundancejazz

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EVA KAVIAN - AMOUREUSE - GEORGES VAN HEVEL
Eva est amoureuse. Il faudrait se dit-elle mettre amour et toujours dans le même poème, mais elle sait que toujours n'existe que pour les framboises écrasées sur les nappes trop blanches alors elle plonge dans la confiture, comme si l'on pouvait se noyer dans un bocal avec l'amour posé au bord. Et l'amour se penche et attrape la cheville déjà sucrée d'Eva mais glisse lui aussi dans les framboises rouges éclaboussant au passage l'entourage qui prend le jus pour du sang. Dans le fond du bocal Eva trouve l'amour accroché à sa cheville et le prend dans ses bras et lui dit pour toujours mon amour, la vie est un poème où l'on ne peut que se noyer. L'amour n'entend rien, avec la confiture dans ses oreilles mais il est bien, dans les bras d'Eva qui pourtant le lâche et lui tourne autour en quelques brasses jusqu'à la ligne sombre entre ses fesses qu'elle trace de sa langue coquine pour laisser une chance à la rime. Avant de sortir du bocal.

- LES AUTEURS:
- Née en 1964 en Belgique, Eva Kavian anime des ateliers d'écriture depuis 1985. Après quelques années de travail en hôpital psychiatrique, une formation psychanalytique et une formation à l'animation d'ateliers d'écriture (Paris, Elisabeth Bing), elle a fondé l'association Aganippé, au sein de laquelle elle anime des ateliers d'écriture, des formations pour animateurs, et organise des rencontres littéraires. L'Académie des Lettres lui a décerné le prix Horlait-Dapsens, en 2004. Elle a reçu le prix Marcel Thiry 2006, pour son dernier roman, « Le rôle de Bart ».

- Georges Van Hevel. Né en 1956. Graphiste et illustrateur, il se tourne d'emblée vers l'affiche et dessine pour le monde de la presse. Il se spécialise dans l'image de marque d'entreprise et le design graphique. Dans les années nonante, il fonde Quidam Studio dont les créations variées n'hésitent pas à intégrer les technologies d'illustration numérique les plus récentes.

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PERRINE LE QUERREC - COUPS DE CISEAUX - STEPHANIE BUTTAY
Elles sont trois femmes fortes autour de Oui-Merci, diversement armées pour ne pas subir l'existence, chacune revendiquant sa condition face à l'héroïne sadique dont elles souffrent toutes à la mesure des émotions provoquées en elles par l'état fragile de leurs sens. Ils sont deux petits mecs faiblards : Le grand géniteur contrit et le poussin anthropophage. L'aîné se répand en concessions fugitives. Et le plus jeune obsessionalise le chant du coq troubadour bas de gamme, à lui tout seul con comme un ballet de ténors dans les solos déchirants de l'impossible jalousie.
Perrine et Stéphanie sont les plus proches parentes de Oui-Merci. Il s'agit d'une trilogie dont le point commun est la souffrance devant le désir d'accomplissement total, au prix du chaos. La destruction de l'autre est une sauvegarde de soi.
Une fable subversive d'utilité pudique ; un paradoxal cri de joie dans toute la détresse du monde réduite à des éclats de style. Femmes, je vous aime !
GERARD SENDREY (extrait de l'avant-propos)

- LES AUTEURS :
- Perrine Le Querrec est née à Paris en 1968. Elle écrit des nouvelles (Fourmilière, Editinter, 2004 et Tu ne liras point par-dessus l'épaule de ton voisin, Éd. Terre de Brume, 2003, adaptée pour le cinéma par Anaïs Vachez). Spécialiste en art contemporain, elle collabore chaque semaine aux magazines culturels en ligne bulbe.com et état-critique.com.
Elle vit et travaille à Paris comme recherchiste-documentaliste indépendante pour de nombreux auteurs et artistes.

- Née en 1968 au bord du Léman, Stéphanie Buttay traversa le lac et découvrit les auteurs de la Collection de l'art brut (Lausanne). Elle commença alors à jeter ses fils et ses lignes sur le papier. En 2005, elle a présenté son travail dans le cadre des Visions et Créations Dissidentes du Musée de la Création Franche (Bègles, Gironde), où elle figure désormais en tant que «créatrice concernée».

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MENACHE - ELLIS ISLAND'S DREAMS - ROUDNEFF
Existe-t-il des pays propices au(x) rêve(s) ? Je n'imagine pas Ménaché s'embarquant pour la terre de l'Oncle Sam, voici bientôt quinze ans, avec semblable question en tête. Il y a longtemps que ce perpétuel exilé dort d'un sommeil trop léger pour succomber aux tentations clinquantes des empires de cocagne. Aux Etats-Unis d'Amérique comme ailleurs, l'espoir vire souvent au cauchemar. La vie cependant s'agrippe à ce quotidien brutal et inhumain « dans une perpétuelle recréation du monde » et c'est précisément là, au cœur de ce no man's land déglingué, que le poète a choisi de mêler sa voix à celle de ses frères de presque silence. Sans un mot plus haut que l'autre, mais avec force, le poème vient cingler le lecteur comme une averse prompte à « faire chanter le feu et le cuivre » en chacune de ses veines.
Jean-Louis Jacquier-Roux (4ème de couverture)

- LES AUTEURS:
-Ménaché est né à Lyon, le 15 juillet 1941. Principales publications : Pavés et Fenêtres, éd. Pierre-Jean Oswald, 1971 ; Fable des matières, éd. du Dé Bleu, 1983 ; Claquemuraille, éd. Fédérop, 1985 ; Ectoplasme à plumes rouges et bonnet de nuit, La Bartavelle éditeur, 1991 ; Célébration de l'œuf, Orage-Lagune-express, 2002 ; Rue Désirée, une saison en enfance, Editions La Passe du Vent, 2004. Une anthologie de ses poèmes a été enregistrée par Alain Carré : Excès de Naissance, éd. Autrement dit, 2004.

- Roudneff. Né en 1933 à Faymoreau (Vendée). Réalise plusieurs livres d'artiste ou illustrés en collaboration avec des poètes, notamment Plier Bagage avec Michel Butor, Michel Dunand, Jean-Pierre Gandebeuf, Jean-Louis Jacquier-Roux, Ménaché, 1997 ; Feuilles de route, avec Jean-Pierre Gandebeuf, 2002 ; Regard sur le silence, avec Jean-Pierre Gandebeuf, Gino Maselli, Ménaché, Philippe Tomasini, 2002.

La nostalgie, camarade... sur un air de Serge Gainsbourg

Je laissais tourner mon magnéto face à cet homme. A combien de wiskys en étions nous. Je l’ignore. Il admirait Hemingway, st Exupéry et Cendrars. Cet homme d’action ne pouvait en aucun cas être stupide. Notre discussion n’avait porté que sur la littérature jusqu’à présent. Je sentais la chaleur du bourbon me battre les tempes. Et j’écoutais. J’avoue que si je n’avais pas gradé ouvert le magnétophone, je ne me serais pas souvenu ce qu’il m’avait raconté.

-Vous les pacifistes vous me faites rire, vous n’êtes que des imbéciles. Vous crachez dans la soupe mais vous ne vous rendez pas compte de ce que vous devez à l’activité de la guerre. Vous voyez mon cher ami, entre gens civilisés on ne peut pas cracher sur la guerre. Parce que c’est l'activité humaine la plus sérieuse qui soit. Rien n'est plus captivant, ne requiert autant d'énergie. La guerre est à la base de toute société. Toute activité humaine, si elle veut progresser, doit s'inscrire dans cette logique. Il n'y a que chez les primitifs, les sous-développés que la guerre ne sert pas le progrès. Ils se massacrent à coups de machette, s'égorgent au tesson de bouteille, se font gicler la tripe à la serpe. C'est pas du travail… On en parle à peine à la télé… vous le voyez bien vous qui êtes dans les médias que ça n'intéresse personne… Quel gâchis !
Alors qu'une bonne guerre moderne, comme on sait les faire ça maintient un Audimat en haleine pendant six mois, un an. Tous les bonimenteurs y vont de leurs pronostics, sur le déroulement des événements à venir. Les petites gens stockent des vivres, on écoule des tranquillisants. L'Audimat progresse, les pages de pub se vendent plus cher. Cela fait marcher le petit commerce, qui en a bien besoin. C’est merveilleux…
Les guerres des pauvres ne valent pas tripette. Un million d’Africains, ça fait moins de bruit qu’une poignée de bon gros pépères pétris de bonnes manières ou qu’un paquet de yankee réduit en poussières. Les guerres des pauvres sont sales, parce qu’elles sont silencieuses. Quelques explosions par-ci, par-là, quelques rafales de mitraillettes. Rien d'autre. Comment voulez-vous faire peur avec ça ? Comment ces difformes du bide, ces maigrichons couverts de mouches peuvent-ils faire trembler la ménagère? Ils sont trop maigres pour être crédibles. A peine réels. Non ?
Toute notre belle technologie ne leur sert à rien. Pas de radar, pas de contre-mesures électroniques, pas de sous-marins, pas d'avions, ni de chars. Il ne consomment rien, pas de bombes à ailettes, à fragmentation, à souffle, au phosphore, à ondes de choc. Pas d'obus, pas de canon, de jeep, d'half-tracks, de véhicules blindés, d'automitrailleuses, de barges de débarquement, de rations de survie, de casques lourds, de parachutes, de planeurs. Rien de tout ce qui fait notre belle civilisation ne les intéresse. Des cailloux, des couteaux, des arcs, des flèches, voilà de quoi se servent les pauvres, pour s'étriper. Une misère, je vous assure.
Chez nous, au minimum, ça finit par un grand feu d'artifice. Je te rase une ville, tu m’en rases une autre. En beauté, Dresde, Hiroshima, Londres. Nous autres, on ne lésine jamais sur la camelote. Qui plus est, maintenant avec la télévision, il faut mettre le paquet. Que les ponts s'écroulent, que ça pétarade, que ça casse, que ça bastonne, de partout. Beaucoup de bruits et de dégâts, pour peu de morts, finalement. Cent mille, deux cent mille, peut être ? De la rigolade. Pendant ce temps-là, à la machette, un million et demi, sans bruit. Avec, par-dessus, une couche d'épidémies de peste, de choléra, ou tout autre virus inconnu. Plus une bonne vieille famine. On frôle les deux millions en quelques semaines. Personne ne peut prétendre à mieux !

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Pour obtenir le même chiffre, dans n'importe quelle guerre qui se respecte, au Vietnam, en 14 ou ailleurs, combien a-t-on utilisé de million de tonne, de napalm, d'agent orange, de gaz moutarde?
Nous, on sait faire durer… Cinq ans, dix, trente, ou deux générations. Pendant ce temps-là, on se hait. Là, en deux mois, plus rien. Ils se zigouillent jusqu’au dernier. Ce n’est pas du travail. Comment voulez-vous après ça, revendre des armes aux survivants pour venger leurs morts ? Ils n’ont aucun sens du commerce. Alors que nos guerres à nous, c’est pas croyable tout ce beau matériel qu'on utilise. Quand j’y pense.
C’est parce que les pauvres ne savent pas se tuer correctement, et qu’ils font ça quasiment avec rien, qu’ils ne peuvent que rester pauvres durablement. Pas étonnant que personne n'en entende parler. Heureusement qu’il reste quelques idiots de médecins français, à cheval sur les principes et arriérés au point de croire encore aux valeurs humaines pour en faire parler. Alors-la ça devient intéressant…
La guerre, c'est trop sérieux pour ne la laisser qu'aux seules mains des intérêts particuliers. Il faut aussi y associer, les publicitaires, les caméras… Le plus de monde possible, je vous dis. Pour vendre du papier il faut de la tripe à chaque repas. Sinon comment les braves gens pourraient se repaître de leur bonheur de vivre dans nos sociétés. Il faut qu’ils puissent mesurer leur joie. Sinon c’est pas du jeu. Il faaut qu’ils aient peur aussi pour qu’on puisse vendre les services de notre police.
Si on les laissait faire, les pauvres se garderaient tout le meilleur pour eux et on n’aurait pas droit à notre show télévisuel.
Même la Rome antique avec ses stades, ses lions, ses gladiateurs, ses esclaves ne pouvait pas en aligner autant de spectateurs. Six milliards d’un seul coup… C’est vraiment joli un puits de pétrole en feu, sur un ciel noir, avec une ambiance de fin du monde. La ménagère de moins de cinquante ans prend une poussée d’adrénaline. Elle court s’acheter des provisions car le pire est à venir. C’est du sérieux, ça... Pas comme ces peigne-culs de pauvres. Pire. Ils font eux-mêmes leurs kalachnikovs, avec des bouts de bois et des tuyaux au fond de leurs gourbis. Il faudrait que la convention de Genève interdise ça. Ils ne devraient avoir le droit de se charcuter qu’avec des vraies armes manufacturées sinon c’est un crime contre l’humanité Sinon à quoi servent tous nos efforts ?
C’est pas le tout de s’étriper, mais dans les règles de l’art, c’est bien plus profitable. Ça donne de l’emploi aux arsenaux. Notre belle industrie qui ne sert plus à rien. Ces saletés de pauvres nous la jouent bégueules et à la déloyale. Nos règlements, nos explosifs, nos tribunaux, nos procès et tout le bastringue ne servent plus à rien. Qu’ils se saignent n’a jamais empêché les mines de diamant de produire, les puits de cracher le pétrole, le pavot de pousser. Le profit est toujours là, malheureusement pas assez juteux. Dans l’échelle de l’économie, on pourrait faire des bénéfices à trois chiffres. C’est à cause de l’incivilité de ces sauvageons qu’on est obligé de se rabattre sur des opérations moins mirobolantes.
Le citoyen honnête en réclame pour ses impôts. On n’a pas le droit de le tromper sur la marchandise. Il faut qu’il ait peur et qu’il soit rassuré par cette noble institution qu’est l’armée. À quoi serviraient toutes ces médailles, ces camions, ces galons, ces défilés, sinon ? Si on n’y prenait pas garde et si on les laissait faire notre belle civilisation serait dangereusement menacée par tous ces primitifs.