05.10.2006
Carnets d'une route de la soie
Paule et Arthur -qui furent mes voisins dans un quelconque salon du livre-, sont allés au bout de leur rêve et du monde en vélo... Encore des ps-cyclopathes, pensais-je presque méchamment.
Ce n'était pas le cas. Arthur est plutôt du genre plumitif, à en juger par la tenue de la phrase.
Quand à Paule, guère plus haute que son vélo, surprenante d'énergie, a été de toutes les expéditions.
Permettez moi de vous offrir un avant goût de leurs aventures...
Par ARTHUR DAVID
Suez !
Nous y avons connu des conforts gastronomiques et nocturnes. La guerre du Golfe, alors, ne faisait que menacer. Nous sommes retournés au petit hôtel que nous appréciâmes tant lors de notre voyage vers l’Australie. Sur un magnétophone nous y avions enregistré, depuis notre fenêtre, l’adhân, celui qui invite les fidèles à l’ishâ`, la prière du soir. Il y avait tant de poésie, tant de passion, tant d’harmonie dans cet appel que nous nous étions promis de venir y faire un enregistrement de qualité.
Quand nous sommes arrivés, tout à l’heure, il restait une chambre libre. Elle est nôtre. Après une douche savoureuse, nous avons préparé notre matériel de son : un DAT18 et son micro. Ne laissant rien au hasard, nous avons procédé à quelques tests.
Nous sommes sur le qui-vive, l’œil à notre réveil, silencieux, guettant le déclenchement des mégaphones qui confient au vent le soin de porter l’unicité d’Allâh
L’écho des microphones qu’on branche résonne. Paule opère méthodiquement, chacun de ses gestes est juste, elle vérifie chaque réglage. Elle veille à ne créer aucun son parasite. En rédigeant ces notes, je m’efforce de ne point froisser le papier. Nous retenons presque notre respiration. Premières mesures de l’adhân… Dépit ! ! ! « Ils ont changé le muezzin » ! ! !
Pourvu que le cuisinier n’ait pas changé lui aussi pensâmes-nous. Nous allâmes nous consoler comme nous le pûmes de cette déconvenue. Est-il besoin de rappeler que notre damnation, pour – entre autres causes – péché de gourmandise, est bien amorcée ? Qu’importent les feux de l’Enfer ! De toute façon nous doutons que le Paradis soit, quant à lui, fréquenté par de joyeux lurons…
La cuisine est toujours délicieuse. Nous avons dîné copieusement en évoquant demain, les jours à venir, des jours du désert dans le plus envoûtant des musées de géologie du monde, le Sinaï.
Au désert (Sinaï), vendredi 22 novembre (km 6966).
Demain s’est évanoui hier... Déjà un autre soir. Le soleil couchant, grotesquement, étira nos silhouettes longilignes hautement juchées sur de fantasques vélos aux roues ovales. Nos pneus firent crisser le sable roux. Nous roulâmes, dans le lit asséché d’un oued, vers de hautes dunes entre lesquelles nous entendions bivouaquer.
Quand les ténèbres anéantirent formes et couleurs, nous achevâmes de monter notre moustiquaire. Dans le faisceau de nos lampes frontales, pour caler nos VTT, nous cherchâmes de grosses pierres. Sous les deux premières s’abritaient des scorpions caramels. Près d’une troisième, noueuse et idéalement trigonocéphale, dame vipère fouailla le sable pour se rendre invisible. Hôtes du désert, nous ne nous arrogeons aucun droit sur la vie de ses habitants, fut-ce un reptile très venimeux. Demain matin, il nous faudra être prudents.
Nous allons bientôt dîner. Avant d’engloutir notre ration quotidienne de pâtes, nous fixons nos souvenirs sur nos carnets de notes. Notre réchaud catalytique jette des lueurs de braise. Elles baignent notre campement de touches rustiques. Les yeux aux étoiles, nous méditons :
« Cette voûte céleste devant laquelle
nous restons interdits,
nous savons qu’elle n’est qu’une sorte
de lanterne magique ;
Le soleil est la lampe et l’univers la lanterne,
et nous les images qui tournent »
Au désert (Sinaï),samedi 23 novembre (km 7114)
Il nous est venu à l’esprit que nous devrions rédiger au présent les notes de cette journée au désert, un désert poême, figé dans le temps.
Silence… Aube terne, grise, vaguement rosée. Reliefs gommés, lune bientôt absente. Consciencieusement assidue, l’érosion sans âge dissout les orgueilleuses montagnes. leurs restes poudreux font un sol de talc où reposent, épars, vestiges éclatés, des bubons de rocailles.
Silencieux, nous plions notre matériel. Pépiements ravis, gazouillis joyeux, envolée rapide. Scarifié au flanc de la dune jaune, le cheminement d’un oiseau désormais invisible.
Silence… Nous prenons notre café, envoûtés par l’œuvre de la Nature.
Feux du soleil naissant, cieux effrontément bleus. Les falaises anthracite se vêtent de rouille. Tout en bas, en suées de sable blanc, sourd leur délitescence qu’en rythmes lents, moutonnements ronds et clairs, façonnent les délires nocturnes du vent.
La route, vilaine. Pédalées lentes pour éviter les nids de poule. Nous pénétrons sous les promontoires d’un ténébreux canyon où, quand balbutiait encore la création, la roche liquide se répandait – façon de nappage pâtissier – en pleurs incandescents aujourd’hui refroidis en larmes immobiles. Brutal craquement sinistre achevé en crépitant éboulement envahissant la route : de la paroi brune les assauts incessants d’incisifs ruissellements révèlent les dessous immaculés.
Silence… Ether fluide… Horizon indistinct... soleil montant...
Bruissement doux des branchages, maigrement fleuris, d’un arbuste nain tordu et malingre. Nous nous engageons sur une piste onduleuse. Nous sommes secoués par les creux et les bosses, les sacoches claquent sur les porte-bagages. Notre objectif est plus proche. Nos visages sont emperlés de sueur, chargés de sel. Nos yeux brûlent.
Silence… Pour nous seuls, de vastes architectures minérales, des fenêtres ouvertes sur les colonnes avortées de temples inachevés, des portiques dressés pour toucher au ciel, des forteresses massives qu’assaillent les éléments furieux. Pour nous seuls, des jeux d’optique prestigieux sur des grains de grès flavescents, des bigarrures fabuleuses ainsi que les ailes de papillons imaginaires, d’excentriques géométries. A nos pieds, en grappes d’étoiles émeraude, la vie s’accroche à une coulée de sable cornaline barrée du sec sillon d’un éphémère ruissellement de rosée.
Silence… Soleil au zénith, cieux lactescents, route surchauffée. Soif, besoin de fraîcheur. Surtout ne pas se laisser emporter par la déraison, boire lentement l’eau glacée, un quart, un seul quart.
Le vent porte des puanteurs. Là bas, battements d’ailes conquérants, croassements hargneux, surgis de nulle part, quelques charognards gloutons festoient hideusement autour d’un immonde buffet d’entrailles aux grasses exhalaisons. Nous nous éloignons de quelques kilomètres pour prendre notre repas de fromage, olives et dattes.
Silence… Oued asséché, tavelé de craquelures que la sécheresse vrille en copeaux... Marches adamantines d’une cascade, provisoirement révolue, étincelant sous les feux infernaux du soleil.
Nous sommes surpris par les grincements soudains des graviers. Ils gémissent sous les pas moelleux d’un dromadaire errant, dédaigneusement lippu.
La route... Torpeur... Pédalées mécaniques, gestes essentiels, l’esprit dissocié du corps. L’âme est en balade parmi les perversités optiques du désert : moirures salines, miroirs obsidienne vitreusement éclatants, lacs inexistants. Réalité : pitons, obélisques de hasard érigés à une gloire indéfinie. Déferlantes sableuses calmement échouées en frémissements de silice.
Soif. Bidons isothermes vides, atrocement vides. La nuit glace notre eau, le soleil du jour porte à soixante degrés le thé de nos jerricans. Le thé solaire, une solution maison pour boire de l’eau chaude ayant un goût acceptable.
Eclatant désert ! Vertiges, faisceaux hélicoïdaux de veines multicolores, ondes bleues et rouges définitivement piégées dans le grès glacé, horizontalités barrées de verticales, tournoiements de mille courbes exquises d’aplombs titanesques.
Silence… Déclin du soleil, déclin pressant. Cernée d’arbrisseaux roux la montagne est d’or. A ses pieds froncés de bronze, des pavés granités luisent comme un vieux cuir.
Heure des djinns et des esprits. Cette ombre là, qui sait, celle d’un chaman dansant son illumination ou bien ascète méditant quelque révélation ? Tous éblouis, jadis, aujourd’hui, demain aussi, par la décomposition sublime du monde minéral que violente celle, atroce, de l’organique. Tous écartelés entre pureté et impureté, entre ce qu’il faut qu’ils croient être et ce à quoi la nature les rend : une fugitive expression de la matière, un grain de sable anodin d’une dune infinie.
Lentement naît la nuit voleuse de couleurs. Au loin, profils acérés, pics ciselés, les reliefs mauves, barrés de gorges noires, sont les notes acides d’une soudaine symphonie menée par une brise hystérique et sa compagnie de rafales brunes. Loin une chorale de renardeaux hurle la faim. Vient la lune timide. Les fouillis de rochers s’éteignent en camaïeu de gris pâlement orangé.
Au désert (Sainte Catherine), dimanche 24 novembre.
Nuit blanche pour cause d’infinie beauté astrale ! Retour à la route, retour au silence, retour au monde minéral. Vent soudain, vent fort, vent allié. Il fit se mouvoir les dunes. Elles rampèrent, vaporeux tentacules, entre nos roues sifflant sur la chaussée ensablée. Accalmie brutale. Pour un imperceptible instant les vagues blondes se figèrent. De fantasques ossatures noires les crevèrent, ossements de rocs que consument vents et pluies, gel et soleil.
Nous méditâmes le désert poussé par des bourrasques siliceuses. Majestueuse expression de l’impermanence de toutes choses il raconte la genèse de notre planète et sa mort en marche.
Sur une crête lointaine se profila une vague caravane. Elle allait plein sud. Quelques vers vinrent à nos lèvres :
« la vie passe, mystérieuse caravane,
Dérobe-lui sa minute de joie »
Alors, heureux nous appuyâmes sur les pédales.
Les palmiers semblaient décoiffés. Des maisonnettes d’adobe avaient été comme dissoutes par l’oued brutalement gonflé qui traverse le village. L’oasis de Feiran fut ravagé par la tempête il y a quelques jours.
Nous montâmes doucement vers les monts du Sinaï dont les traditions, tant judéo-chrétiennes que musulmanes, veulent qu’ils soient ceux évoqués dans l’Exode. Emmanuel Anati, éminent chercheur italien, récemment, a présenté une autre thèse et propose un autre lieu sur lequel Moïse aurait pu recevoir les tables du décalogue. Une montagne du Néguev, Har Karkom, en terre d’Israël, tout près de la frontière égyptienne.
Dans Sainte-Catherine nous avons cherché un endroit où camper. Nous finîmes par trouver un emplacement sur la vaste esplanade d’un petit hôtel dont les bungalows ressemblent plus à des baraquements militaires qu’à des lieux de villégiature.

Copyright: Arthur David
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06.09.2006
REVANCES
Paule et Arthur -qui furent mes voisins dans un quelconque salon du livre-, sont allés au bout de leur rêve et du monde en vélo... Encore des ps-cyclopathes, pensais-je presque méchamment.
Ce n'était pas le cas. Arthur est plutôt du genre plumitif, à en juger par la tenue de la phrase.
Quand à Paule, guère plus haute que son vélo, surprenante d'énergie, a été de toutes les expéditions.
Permettez moi de vous offrir un avant goût de leurs aventures...
Par ARTHUR DAVID
Les pentes sont abruptes, les sinuosités acérées, le soleil cuisant. La végétation touffue est desséchée. Les panneaux nous avertissent : « ne descendez pas de votre véhicule », ou « Les éléphants que vous voyez sont sauvages, ne les approchez pas ! » ou, mieux encore « Danger, tigres ! » Alors, notre avancée à vélo est feutrée et circonspecte. Singes gris et laineux, familles macaques, hardes de daims aux oreilles toutes rondes, paons méprisants, fréquentent les abords de la route. D’abord inquiets, vite ils s’apaisent : nous ne faisons pas très sérieux. Dans les bois, sur une colline, un pachyderme agite les oreilles. Il possède de superbes défenses. Est-il domestique ou bien sauvage ? D’autres éléphants sont à la toilette dans la rivière. Leurs cornacs les dorlotent. Nous passons la nuit à l’auberge de jeunesse. Le lendemain, nous faisons une randonnée en Jeep – bruyante – à la rencontre de sangliers sauvages et de tapirs. Nous ne voyons ni les panthères ni les tigres promis.
Nous reprenons la route. Retour aux hommes. Dans des villages musulmans, ont été posés des portraits géants du « tigre du monde », Saddam Hussein. Les femmes sont enfermées sous le noir burkha, un vêtement qui les couvre d’une pièce de la tête aux pieds. Une petite grille est aménagée au niveau des yeux. Malaise ! Nous ne nous sentons pas à notre place.
Nous roulons, roulons, roulons. Nous nous levons à l’aurore pour échapper aux ardeurs du soleil. Atmosphères floues, silhouettes fluides. Piquantes exhalaisons des poivres roses, noires, séchant aux rives d’un chemin orange. S’échouant aux cimes des palmes olivines, une malabarèse aiguise une ritournelle neuve. Venus d’invisibles villages, par des sentiers indéfinis, piétons, cyclistes grossissent le rang de ceux allant à la ville. « cliquiticlic… cliquiticlic… cliquiticlic » c’est le crescendo ferraillant que grince, en route pour le bazar, un vélo tout emplumé de volailles courroucées. Faubourgs ternes, poussiéreux. Ruissellements gris d’égouts, crevant de maligne alchimie, sur lesquels sont rangés, genoux au ventre, cul nu, des collections de gamins espiègles. Vaches côteleuses errant effrontément d’un camion râleur à une poussive Ambassador, d’un rickshaw maraudeur à une chétive carriole. Temples miniatures, ordinaires panthéons des dieux de l’indouisme, posés aux terrasses des maisons inachevées. Façades lambrissées de galeuses mousses rases. Golfes de lumières crues cataractant des nattes disjointes chapeautant venelles ténébreuses, ruelles crasseuses, arcades épicées. Acres senteurs, sauvages effluves, épais relents, délicieux parfums… Ici, flamboyants tapis de piments, sacs rebondis de riz nacreux, pyramides d’ananas blonds, corbeilles ordonnées de mangues grenat, méli-mélo de melons menus, citrouilles joufflues, cœurs purpurins de pastèques ventrues. Plus loin, amoncellements d’outils, effondrements de ferblanterie sonore, entrelacs savants de cadenas baroques, étoffes chics, humbles cotonnades, chaussures de plastique. Des chevrettes hardies s’acharnent à un étal de longues bananes brunes. Jet de pierres. Coup de trique. Fuite désordonnée. Envolée brutale d’un précieux oiseau bleu. Sombre, belliqueux, des corbeaux guignent les ordures. Un mégaphone, fixé à une antique bicyclette, nasille une incantation à Ganesh : La loterie. Des billets colorés ! Des rêves insensés de fortunes…
Tresses de fleurs mêlées à leurs cheveux, parfois un bambin au flanc, sereinement belles, fines, serrées en saris simples et somptueux, les femmes glissent au gré des flux de foules, des coups de gueules de marchands malins. Emplettes de curcuma, de noix de coco, d’indispensable, de futiles.
Le délit cacophonique, chromatique, orchestré par le marché quotidien, s’estompe : la route, encore ! La route, lente, noire, ardente. Sonorisation aigrelette, tressautant sur la chaussée barbare, un rickshaw va de bourgs en hameaux.
– « Sûr, demain, le cinéma ambulant sera là ! »
On encercle le tricycle. On s’y presse. On commente, raison à la dérive, les affiches en technicolor.
Heures de torpeurs d’après-midi. Les banians sont de verts abris agités de lents frissons. Rencontres. L’artisan, le colporteur, s’installent à l’ombre des mêmes arbres, là où, coulant d’incertaines collines, meurent les lumineuses rizières. À son aise, on commente activités et projets. Chaleur. Le ton décline. Les gestes se figent. Sieste… À l’immobilité de ces moments vagues succède la molle reprise des tournées. En pédalées lasses, espoirs de richesse chevillés à l’âme, on se noie dans les ombres grises d’un jour bientôt révolu.
L’aube recommencée. Cambrures ithyphalliques des cocotiers joignant l’azur déjà insolent. Canaux marins calmes, porteur de coprah et d’écorces fibreuses, de poteries et de tuiles, de pêcheurs et de voyageurs curieux. Parés de vastes filets, de grands squelettes de bambou, chinois peut-être, sont entrés dans l’eau. Ils guettent les petits poissons imprudents. Au soir, ils basculeront leurs pièges qu’éclaireront, astres leurres, des lamparos. Buffles, hommes et enfants sont au bain. Aussi les vélos, les autos, les camions. En de discrets bassins cernés de joncs, voulant n’être vues de personnes, des jeunes filles, très belles, demi-nues, font une joyeuse toilette. Les mousses savonneuses vont se perdre aux incessants clapotements.
La piste terreuse, rouge. Comme au rythme lentement désabusé d’une gymnopédie, passe le boucher. À son porte-bagages est liée une cuisse de mouton drapée de linges indisciplinés. Contre sa roue ballotte un os encore habillé de lambeaux graisseux qu’un noir rapace s’entête à vouloir arracher. Cathédrale crémeuse d’où des archanges trompettistes veulent prendre leur essor. Sonne l’heure de la messe.
Le matin embaume le jasmin que des fillettes travaillent en colliers. Toujours, venue de nulle part, cette rengaine à la mode que tout le monde fredonne. Coin de route. Des chiens glabres et écorchés rodent où gît une immonde charogne sur laquelle bombillent d’industrieuses mouches grasses.
Fantômes de conquérants portugais, hollandais, sur Fort Cochin… Rues défoncées, étroites, antres des vrais épiciers. Poivres, clous de girofle, gingembre, cannelle, curcuma, baignent d’excitantes fragrances la synagogue toute proche.
Douceur noctambule installée. Moustiques agressifs. Battements de tambours. Cercle de badauds. Sous un généreux réverbère, échappé du Ramayana, mi-homme, mi-singe, un roi lutte contre un démon aux traits de jeune fille. Yeux roulant en tout sens, gestes entendus, insolite langage des mains, graves ponctuations des batteurs. Instants de magie : les curieux sont devenus spectateurs. Kathakali, les danses sacrées que seules les hommes interprètent.
« Clacataclac… Clacataclac… Clacataclac…» Complainte éraillée que gémit, à la mousson venant, le vélo brinqueballant du réparateur de parapluie. Il trouble le silence de l’avenue noyée d’obscurité.
Matin, sons, odeurs, couleurs revenues : l’éternelle dynamique. Moutonnements inlassables, rampant au miel du rivage – repaire des pêcheurs – c’est la côte de Malabar intemporelle, inoubliable.
Sud extrême. Cap Cormorin. Route infinie, désertée, vide de dabha, de villages, plaine morne, aride. Gopura lointains. C’est Madurai, la ville temple, la ville légende. Là, naquit Meenakshi, fille d’un roi Pandyan. La demoiselle avait une particularité physique qui ne manqua pas de susciter de paternelles inquiétudes, elle avait trois seins ! Un oracle le prévint, le sein superflu disparaîtrait quand elle rencontrerait son futur époux. Sur le mont Kailash, elle rencontra, chez lui, Shiva, et fut instantanément pourvue d’une poitrine normale. Quelques temps plus tard il vint à Meenakshi sous l’apparence de Sundareshwara et le mariage eut lieu. Personne ne nous a dit si Parvati, légitime compagne de Shiva, savait le don d’ubiquité de son divin mari. Depuis, un temple, aujourd’hui incomplètement d’origine – puisque l’actuelle enceinte sacrée date du XVIIe siècle – est dédié à la princesse. Quotidiennement, de tout le pays, viennent dix mille pèlerins environ. Autour du sanctuaire : des bazars, des marchés, des mendiants haillonneux et difformes, des éléphants et des vaches d’apparat. Au hasard des rues, nous rencontrons une charmante compatriote, en vadrouille sabbatique, et ses deux jeunes enfants.

Copyright: Arthur David
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30.08.2006
Odyssées Africaines
Paule et Arthur -qui furent mes voisins dans un quelconque salon du livre-, sont allés au bout de leur rêve et du monde en vélo... Encore des ps-cyclopathes, pensais-je presque méchamment.
Ce n'était pas le cas. Arthur est plutôt du genre plumitif, à en juger par la tenue de la phrase.
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En brousse
A bicyclette nous nous déplaçons très lentement. Dans nos voyages, ce privilège choisi nous laissait le temps de bavarder avec les gens rencontrés, d’observer les animaux, de savourer les paysages. En Afrique, les distances entre deux villes ou entre deux villages étaient supérieures à celles que nous pouvions parcourir en pédalant. Depuis le Maroc, en Mauritanie, au Sénégal, nous dormions au désert ou en brousse. Le choix d’un bivouac était conditionné par des règles de sécurité dont nous ne dérogions pas. L’emplacement convenable était isolé, un peu au large de la route ou de la piste, protégé par un rideau de hautes herbes. Un peu d’ombre ne nous déplaisait pas. Le sol, lui, était nu. Ainsi pouvions-nous voir se déplacer les indésirables, insectes et animaux aux piqûres ou morsures dangereuses. Quelques règles de sécurité élémentaires s’imposaient lors de ces campements : ne jamais marcher pieds nus, toujours fermer la moustiquaire, ne jamais laisser au sol sacoches ou sac ouverts et machette en main, lors du démontage matinal de la tente, levant doucement le tapis de sol vérifier si un intrus n’avait pas élu domicile dessous.
A une dizaine de kilomètres de la frontière malienne, l’endroit où nous avions choisi de rester deux jours, était défendu par plantes et arbres portant de longues et redoutables épines. Les oiseaux, en multitudes bigarrées, le fréquentaient. Tronc puissant, branchages torturés et chenus, économique feuillage, définitivement imperturbables, les premiers baobabs étaient les sentinelles de la savane. Nous espérions filmer les tisserins et les merles métalliques. Le silence était de rigueur. Nous n’installions pas la moustiquaire immédiatement. Comme nous envisagions de devoir revenir à une autre saison, nous relevions, sur le GPS, la position de notre bivouac. Puis nous préparions, invariable goûter, un sandwich aux sardines à l’huile. Dans les rares boutiques des villages le choix en matière d’approvisionnement était limité. Quand les esprits de la brousse nous avaient en sympathie, nous trouvions à acheter, luxe inouï, une boîte de corned beef, une autre de haricots verts, une dernière de macédoine de légumes. La date de péremption était généralement dépassée.
Rassasiés, nous installions notre poste d’observation, sièges pliants, caméra sur le trépied, jumelles braquées vers les arbres où nichaient des oiseaux aux chatoyantes couleurs. Sur les hautes graminées, dans les buissons, sautaient de grosses sauterelles, s’étiraient d’interminables chenilles. Plaqués au tronc des arbres, en habit d’écorce, se dissimulaient des lézards guettant leurs proies : criquets, mouches ou moustiques.
A l’ombre du boqueteau qui nous avait attirés stagnait une mare. Les tisserins, passereaux jaunes et noirs, avaient suspendu leurs nids au-dessus de l’eau. En forme de boule, ouvert à sa base, l’abri de cet étonnant oiseau était un entrelacs, un tissage savant de longues herbes. A force de patience nous réussissions à fixer les images d’un tisserin achevant la construction de son abri, et filmions ceux rentrant au nid nourrir les oisillons.
Alentour, les merles métalliques, plumage dichroïque du bleu au vert, volant d’arbre en arbre par petits groupes, jasaient avec entrain. Des calaos, bec immense aux courbures de faux, s’invitaient à la parade des volatiles. Leur vol était comique. D’une branche ils s’envolaient haut puis, peut-être alourdis par leur bec trop grand, élan brisé, retombaient. A grands coups d’ailes, péniblement, ils reprenaient une altitude aussitôt perdue. Ils allaient ainsi, bondissant dans les airs. Leurs difficultés en vol, leur chant pathétique, presque douloureux, les rendaient pitoyables. Très haut planaient les rapaces.
L’immobilité nous rendait difficilement perceptibles. Allant à quatre pattes, une bande de singes roux en maraude ne s’aperçut pas tout de suite de notre présence. Ils avaient le visage blanc et, telles des peintures rituelles, les yeux cernés de noir. Un grand mâle nous vit, il se mit debout. Son attitude, les détails nous en échappèrent, alarmait les autres. En désordre, bondissant, jetant d’innombrables regards sur leurs arrières, tous se replièrent vers le plus grand et le plus feuillu des arbres, un vieux manguier. D’observateurs nous devenions observés. Curiosité et naturelle défiance étaient mêlées chez les primates. D’entre les bouquets de feuilles sortait, çà et là, une tête au regard inquisiteur. « Le singe, vu dans la brousse, perd entièrement ce caractère burlesque qu’il a en cage : s’il est gros il devient le gnome, s’il est mince le lutin de la forêt. » écrivait Leiris. Rien n’était plus vrai à l’instant.
A l’horizon le soleil diffus et aveuglant virait au cercle carmin et répétait un soir premier. Les oiseaux entonnaient leur récital crépusculaire. La nuit s’installait en une quinzaine de minutes. Nous dressions notre abri, y logions sacs et sacoches avant de préparer un dîner, une soupe de spaghettis. Les étoiles brillaient intensément au moment de nous coucher. La brousse, alors, commençait à conter la nuit : chants de grillons, hululements d’oiseaux nocturnes, singes organisant leur bivouac dans les arbres, trot du bétail rentrant au village. L’air froissé annonçait le vol chaotique des chauves-souris. Un crapaud maladroit entrait en collision avec la moustiquaire assiégée par d’agaçantes nuées de moustiques. Attentifs, nous écoutions la voix de la brousse. Les cris, ricanants ou lugubres, n’étaient pas tous identifiables. Parfois une bête grattait la toile du tapis de sol. Doucement nous relevions la tête et chaussions lunettes. Sous la lune pleine, passait l’ombre de dame tortue, s’esquivait celle d’une sorte de fouine. Un crépitement sans fin trahissait les glissements de sieur python. Finalement nous nous étendions, l’esprit toujours aux aguets. Il suffisait d’un bruissement inhabituel pour nous éveiller, cassant un rêve étrange, un début de cauchemard. Curieux, nous regardions alentour avant de nous rendormir, déçus de n’avoir pas su voir.
Les lueurs grises de l’aube nous tiraient du sommeil. La brousse était engourdie, à peine silencieuse le vent faisant battre les feuillages. Le soleil, rouge, majestueusement lent, accompagnait à son lever les premiers chants d’oiseaux. En quelques minutes, il lavait le ciel des grisailles matinales, lui rendant sa céruléenne beauté. L’instant était de griserie physique et spirituelle, nous appartenions à la Nature. Le bonheur était complet.
Nous nous levions. Plier matelas, sac à viande et moustiquaire prenait peu de temps. Nous délogions un scorpion jaune réfugié sous le tapis de sol.
Rapidement, sur la grille de l’ « Optimus » l’eau frémissait. Le petit déjeuner se composait invariablement d’un bol de café accompagné de bananes noires trop mûres et, selon la météo, de pain très mou ou cartonneux. Nous transpirions déjà à grosses gouttes et attirions les mouches. Des oreilles au nez, des narines aux coins des yeux, des sourcils aux bords des lèvres, des dents – le bien-être nous fait largement sourire – aux oreilles, elles suivaient un infernal itinéraire nous mettant en rage.
Copyright: Arthur David
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21.08.2006
Instantané

Les sati sont des cérémonies où on immolait sur le bûcher funéraire les veuves d'un maharadja en même temps que leur défunt mari. Objets de dévotion elles sont habituelllement couvertes de poudre rouge. Celles-ci datent de 1843, date a laquelle eu lieu le sati des veuves du Maharadja Man Singh.
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