17.08.2006
Le Cercle des poètes disparus

Les poètes ne sont grands que mort. Je l'affirme en irrespectueux farfadet, simple d'esprit ou canaille cynique qui calcule le nombre de places laissées vacantes dans la file d'attente des prétendants à la reconnaissance. Serons-nous moins nombreux encore à aborder le virage de l'hiver prochain?
Des disparus, on en parle à voix basse pour recouper des informations sur leurs étranges vies. Chacun aime à dire, je l'ai bien connu…
Las, celui-là on s'était à peine rencontré, une demi-heure par hasard, et sa discrétion ne m'aura pas laissé un souvenir impérissable. Quant à cet autre qui autrefois m'avait écrit, et pour qui je n'avais jamais pris le temps de répondre, il s'est éteint de vieillesse avant de recevoir ma lettre. Peut-être, si nous avions bu et ri autour d'une même table alors serions-nous devenus la meilleure paire de compagnons de ce bas monde. Mais on ne se connaissait que par opuscules interposés.
Les poètes, partout où qu’on aille, on rencontre leurs trognes visqueuses de scélérats cabochards et d'avinés invétérés. Ces cancrelats de la plume, ces attardés du bulbe, ces plumitifs ventripotents, ces vicieux de la syntaxe, ces omnipotents du verbe, ces lanceurs de phrases venimeuses, ces matraqueurs du clavier, ces adipeux de la circonstance, sont bien vivants. Ils prennent leurs aises et pompent l'air, sous prétexte qu'elle est gratuite et se fendent d'un bonjour tu vas bien, dont on n'a que foutre ? La réponse, on la garde en gorge, par diplomatie… Alors gros tas, quand te décidera-tu à nourrir les pissenlits ? Voilà c’est fait…
On se dandine, on se montre sa plaquette, une grosse comme celle-là, t'en as déjà vu? Celle-ci minimale est d'une efficacité redoutable… La mienne je la trempe dans le lyrisme jusqu'à la garde… Des décibels en guise de talents, pour le deuil bruyant de l'existence. Ils agonisent, se compissent, éructent, jactent, dans cette foire d'empoigne, où sont notés les bons mots, admirés les talents, décernés les prix, les médailles, les rubans, lors de sorte de comice agricole qui porte nom de foire du livre, de marché de la poésie.
Chacun soupèse ses chances, fanfaronne en public, roucoule, donne à voir, laisse entendre et tâte son entre-gens.
Mais dans la réalité, les refus des éditeurs s'entassent, les réponses des mécènes tardent et n’arrivent pas. Cette fois-ci encore la reconnaissance ne vient pas sonner deux fois. Alors ces cancrelats par bon goût s'empressent de crever, pour que penché au-dessus du trou, leur congrégation se réunisse et décrète, après avoir gardé le silence quelques instants, feignant douleur et recueillement, tout en reluquant sévèrement le girond de la veuve éplorée, « ce poète était le plus grand de nous tous »…
Car les poètes, je le confirme, sont des êtres plus grands morts que vivants.
20:50 Publié dans Humeur, Sur le métier | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note




