26.09.2006

ENCRE BLEUE

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Encre bleue parfumée à la lavande : tel était le nom écrit sur cette boîte de cartouches. Ai payé d'un geste machinal, puis je suis sorti en glissant dans ma poche le petit paquet. Mentalement je calculais le nombre de pages que je pourrais écrire avec ces cinq cartouches d'encre. Une centaine? Peut-être plus en économisant ou en rajoutant un peu d'eau pour la diluer jusqu'à la limite de la lisibilité. Je réfléchissais comme si j'allais être retenu prisonnier dans un endroit où je ne pourrais plus me procurer des fournitures de bureau. J'écraserais des coques de noix que je réduirais en poudre et que je laisserais macérer dans un récipient. Mon jus obtenu, je pourrais continuer à écrire longtemps encore jusqu'à ce que le papier me manque. Alors je trouverais une solution. Je tasserais des galettes de pâte grise détrempées de quelques millimètres d'épaisseur en papier journal, que je laisserais sécher au soleil et après je les enduirais d'une légère couche de kaolin pour rendre le surfacé lisse et mat, comme le meilleur support moderne. Si l'envie m'en prend, je frotterais cette feuille entre deux polissoirs en os pour en rendre la surface brillante. Je posséderais les plus belles feuilles de l'univers, l'encre la mieux adaptée à la prétention de mes travaux. Il ne me restera plus qu' à tailler mes plumes. Je les choisirais sur les oies sauvages lorsqu'elles passent à la fin de l'hiver. Je trouverais bien le moyen d'en détourner une de son voyage. A moins, que j'invente une sorte de stylo en bambou avec réservoir. J'aurais alors le plus beau stylo de la création puisque l'autre aurait été perdu ou serait devenu inutile, il ne fonctionnait qu'avec des cartouches. De temps, il ne m'en manquera plus. J'aurais tout ce qu'il me reste de vie devant moi. Pas de soucis de nourriture, de vêtements, de loyer, de voiture, d'électricité, puisque je serais débarrassé de toutes ces contraintes, sur mon île. Je n'aurais plus l'impression en allant acheter mes cartouches que ce sont les dernières qui me sont accordées car je ne sais pas m'arrêter à temps quand je me mets à écrire. Des mots, il en vient en ribambelles qui forment de minces filets sur des longueurs immenses, puis des ruisselets qui grossissent et donnent naissance à un début de ruisseau, à une rivière, un torrent, un fleuve, et à un delta immense, qui se jette à la mer dans la grande symphonie des voix. Enfin je n'aurais plus l'impression de croire que mon inspiration sera suspendue à ce dilemme. Drogué en manque: il me faut tout de suite des cartouches d'encre bleue parfumée à la lavande, si je ne veux pas perdre le fil de mon histoire.